L’Île du docteur Moreau – Erle C. Kenton

Island of Lost Souls. 1932

Origine : États-Unis
Genre : Monstres universels
Réalisation : Erle C. Kenton
Avec : Charles Laughton, Richard Arlen, Arthur Hohl, Kathleen Burke…

En route pour Apia, aux Samoas, où il doit retrouver et épouser sa fiancée Ruth, Edward Parker réchappe au naufrage du bateau sur lequel il voyageait. Il est recueilli et soigné par un certain Montgomery, lui-même passager du navire qui est venu à sa rescousse. Toutefois, l’entente avec les membres de l’équipage ne sont guère cordiales : soûlard patenté, le capitaine n’apprécie guère la ménagerie que Montgomery lui fait transporter jusqu’à une île hors des cartes, où un certain Dr. Moreau se livre à des expériences sujettes à caution. Quant à Edward, il est considéré comme l’hôte de Montgomery et se retrouve débarqué avec lui et ses bestiaux sitôt l’île accostée. Le voilà donc soumis au bon vouloir du Dr. Moreau, sinistre scientifique épaulé par Montgomery régnant en maître sur une populace difforme née de ses expérimentations.

Ca carbure sec à la Universal ! Dracula, Frankenstein, Double assassinat dans la Rue Morgue, La Momie… En deux ans, à compter de 1931, la mode de l’horreur s’est définitivement imposée. Il en sera ainsi grosso modo jusqu’à 1935, année à partir de laquelle le studio privilégiera l’entretien de ses monstres-phares à la création de nouvelles franchises. Ce qui ne veut pas dire que tous les films sortis de ce pic créatif du début des années 30 ont systématiquement donné jour à des sagas. Certains n’ont pas connus de lendemain : il en va ainsi des adaptations d’Edgar Allan Poe (Double Assassinat dans la Rue Morgue, Le Chat noir, Le Corbeau), qui il est vrai ne mettaient pas en avant de monstre emblématique ré-exploitable à loisir. Encore que le coup du singe tueur serait bien réutilisé, toujours avec Bela Lugosi, mais par des firmes bien moins prestigieuses que la Universal. Quant aux adaptations de H.G. Wells, si L’Homme invisible s’en ira intégrer fièrement le panthéon des “Universal Monsters”, le pourtant réputé Docteur Moreau resta à quai. Ce n’est pourtant pas faute d’offrir un potentiel déclinable : à l’instar de Victor Frankenstein, ses expériences scientifiques hasardeuses ainsi que leurs résultats monstrueux auraient pu le conduire à réapparaître ici ou là. Mais la Universal ne s’y risqua pas. La raison n’est pas tant qu’il y avait un risque de le voir marcher thématiquement sur les plates-bandes des Frankenstein, mais plutôt parce que dès sa sortie, le film fit bien trop de remous pour que la major hollywoodienne ne s’y hasarde. Entre la pudeur du fructueux marché anglais, très strict sur la bonne morale à l’écran, et l’instauration du code Hays aux États-Unis à partir de 1934 (deux raisons qui contribuèrent à réduire les “Universal Monsters” aux séquelles anonymes), il ne fallait pas tenter le diable. Au moment de sa sortie, si L’Île du docteur Moreau avait bien passé l’écueil de la censure fédérale américaine, il fut en revanche banni par 14 États, en plus d’être rejeté par plusieurs pays européens (dont bien entendu le Royaume-Uni). La raison ? La principale fut officiellement cette ligne de dialogue dans laquelle Moreau se compare lui-même à Dieu. En allant plus loin dans la même veine religieuse, son rattachement ouvert à la théorie de l’évolution fit elle aussi grincer des dents. Et par ailleurs, les scènes de maltraitance animale firent elles aussi jaser, bien qu’elles ne soient pas du même acabit que celles de l’encore lointain Cannibal Holocaust. Tout cela conduisit la Universal à passer le film de Erle C. Kenton sous le tapis, le condamnant à ne pas acquérir la même postérité que les films de James Whale ou de Tod Browning. Pour l’anecdote, ce ne fut qu’en 2011 qu’il pu paraître sous sa forme initiale au Royaume-Uni, où il fut interdit à trois reprises (1933, 1951 et 1957) puis autorisé moyennant des coupes et un classement “X” (en 1958). Ceci au plus grand plaisir de H.G. Wells, qui ne goûta que fort peu l’adaptation de son (admirable) roman.

Pour quelle raison H.G. Wells se montra-t-il si heureux de l’interdiction de cette Ile du docteur Moreau ? Et bien parce que selon lui, le film misa tant sur l’horreur qu’il fit passer à la trappe la portée philosophique qu’il avait voulu véhiculer dans le roman. Écrivain très militant placé aux confins du socialisme et du scientisme (jusqu’à l’écroulement nihiliste de ses dernières années), on peut imaginer que par principe, il n’aurait pu cautionner quoi que ce soit conçu sans son apport. Sorti l’année suivante, L’Homme invisible trouva un peu plus grâce à ses yeux, mais en disposant d’une clause lui donnant droit de regard sur le scénario. Ce qui n’a pas été le cas ici. On peut dès lors trouver que sa critique est un peu facile : L’Île du docteur Moreau, le roman, est lui-même largement porté sur l’horreur. Non sur l’horreur graphique, évidemment, mais plutôt sur une forme d’horreur misant sur l’empathie vis à vis de ces animaux dont les hurlements de douleurs sont entendus toute la nuit durant par le narrateur. Encore plus, c’est la totale indifférence avec laquelle Moreau officie qui s’avère choquante. En témoigne tout un chapitre où le docteur s’explique et fait part de ses considérations sur la douleur, qui ne serait selon lui qu’une marque d’arriération biologique appelée à disparaître lorsque les êtres vivants n’auront plus besoin de cette forme d’alarme interne. Elle serait biologiquement inutile, et donc il s’offusque que l’humanité en fasse grand cas. Si le film met bien en scène ces hurlements de douleur, ainsi que le souvenir traumatisant de “la maison de souffrance” chez les cobayes de Moreau, il fait en revanche assez largement l’impasse sur ce chapitre où Moreau explique ses motivations et sa philosophie. Et en outre, il vient rajouter des sous-intrigues amoureuses aussi dispensables que convenues (avec la fiancée de Parker venant à sa rescousse et avec cette sauvageonne de Lota qui s’éprend de lui, non sans faire naître des tiraillements sentimentaux). En cela, Kenton a même tendance à réduire la portée horrifique du roman, tout en restreignant en effet les visées philosophiques plus larges de Wells.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’en a rien retenu : les grandes lignes du roman sont globalement respectées, et même amoindri le discours qu’y a tenu l’auteur peut s’y faire sentir. On retrouve ainsi la même préoccupation pour les usages funestes découlant potentiellement de la science moderne. Mais le film, à l’image du roman, aborde ce thème fort usité sous l’angle original de l’évolution, avec ce savant fou qui décide de prendre lui-même la place de la nature (et / ou bien sûr celle de Dieu) et de modeler des animaux pour en faire des hommes. Ce faisant, il expose une théorie dangereuse : l’humanité ne serait rien d’autre qu’une somme d’organes interagissant pour donner la vie. Ce faisant, Moreau expose son mépris total pour ses semblables, sans même parler des spécimens inaboutis qu’il a lui-même créé et qui peuplent son île. Tenus en respect par une “Loi” religieuse fondée par lui-même à des fins utilitaires (les maintenir dans la soumission et s’assurer qu’ils restent à distance), ils constituent une société marginale inspirant tour à tour le dégoût (par leur allure), la peur (leur potentielle bestialité refaisant jour) et la compassion. Le véritable monstre reste bien entendu Moreau lui-même, avec son orgueil, son cynisme, son sadisme et ses manipulations. A l’inverse d’un Victor Frankenstein, qui sous la plume de Mary Shelley et sous la caméra de James Whale se rapprochait plus d’un lâche Pandore que d’un tortionnaire à la Mengele, le savant est ici indéfendable et entretient la crainte qu’il inspire par la personnalité débonnaire que lui donne Charles Laughton et qui effectivement, démontre que sa conscience n’est en rien tourmentée (et à ce titre, il anticipe effectivement les “scientifiques” nazis). Si l’ajout du personnage de Lota et son amourachement pour le héros ne s’imposait pas d’un point de vue narratif, il permet néanmoins de démontrer que le concept de sentiment lui-même est perçu sous l’œil clinique du docteur, qui a cherché à le faire naître non pour le bonheur de sa création mais pour y rechercher plus la preuve qu’il touche au but. Lota est certainement sa plus franche réussite, les autres cobayes de Moreau étant incontestablement des échecs : là où le “monstre” de Frankenstein faisait preuve d’une humanité exemplaire -jusque dans ses défauts-, les hommes-bêtes de Moreau ne sont que des parodies d’humains, tant physiquement que mentalement. Ce n’est que la peur pavlovienne inspirée par Moreau, par sa “maison de souffrance” et par sa pseudo Loi (dont l’un d’entre eux, Bela Lugosi avec son sympathique cabotinage habituel, est le prêtre) qui les empêche de retrouver leurs instincts initiaux. C’est à dire ceux de bêtes, plus ou moins hostiles à l’égard des humains. Ils inspirent autant la crainte que la pitié, une pitié pour des êtres mis au supplice et tirés de force de leur état naturel pour vivre une vie misérable, sans porte de sortie (quand bien même ils retourneraient à leurs instincts, ils demeureront mutilés).

Cette Île du docteur Moreau, malgré ses défauts hollywoodiens, est donc un film bien rude et qui sait trouver sa voie au milieu des cortèges de savants fous dont l’époque était friande. Erle Kenton, qui réalisera par la suite quelques séquelles de franchises Universal (Le Fantôme de Frankenstein, La Maison de Frankenstein, La Maison de Dracula, sans compter trois films d’Abbott et Costello) trouve une voie qui le distingue de ses confrères et qu’il reprend de la plume de Wells et qu’il inscrit dans un cadre lui aussi novateur. Celui du film d’aventure symbolisé par cette île sauvage où les “monstres” ont dressé leur huttes au milieu de la jungle, où le vaste océan fait office de frontière infranchissable (car l’île n’est pas ravitaillée régulièrement et le seul rafiot à quai est vite détruit) et où les cavernes sont propices aux rencontres impromptues. Au milieu de tout cela, l’antre de Moreau pourrait faire figure d’oasis, apportant le confort moderne -dans un style certes “exotico-colonial”- au milieu de la sauvagerie. Mais il s’avère qu’elle est “la maison de la souffrance”, et que si l’instinct de survie pousse à fuir la nature, l’intellect incite à rejeter encore plus le sinistre manoir de Moreau. Plus les révélations tombent sur ce qui s’y passe et sur celui qui y officie, et plus l’endroit s’avère malsain. Non sans talent, le réalisateur fait preuve d’un style approprié pour rendre inquiétants des décors pourtant éloignés de la sinistrose gothique. Ainsi la qualité habituelle des films d’horreur “Universal”, à savoir les subtils jeux d’ombres et de lumières, est agrémentée d’un parti-pris habile qui a tôt fait d’instaurer un climat oppressant : très souvent, Kenton place au premier plan des grilles, des barreaux ou autres stratagèmes évocateurs de l’enfermement. Ce qui fait clairement écho aux animaux en cages promis aux pires sévices que se fait livrer Moreau, mais également au fait que les personnages -Moreau inclus- sont enfermés dans cette île, dans cette maison, et en deviennent fous (ou sombrent dans l’alcool à l’image de Montgomery, le désabusé assistant de Moreau). A ce titre, on peut une nouvelle fois regretter que le film ait partiellement cédé aux conventions hollywoodiennes, et que Kenton et ses scénaristes -dont l’auteur de pulps Philip Wylie, qui co-écrirait bientôt Le Choc des mondes– aient entrepris de rompre l’isolement en se concentrant épisodiquement sur le périple administratif de la fiancée de Parker, flanquée d’un fonctionnaire du consulat. Mais c’est bien là l’un des seuls défauts que l’on peut reprocher à un film qui, s’il ne réussit pas à dépasser les insurpassables Frankenstein de James Whale, s’inscrit tout en haut du palmarès de l’ère des Universal Monsters (auxquels il n’est que rarement rattaché, sûrement faute d’avoir initié une saga à part entière).

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