Detention – Joseph Kahn
![]() |
Detention. 2011.Origine : États-Unis
|

A Grizzly Lake, Clapton Davis vit comme dans un rêve. Il sort avec Ione Foster, la fille la plus populaire du lycée et accessoirement pompom girl en cheffe, ce qui ne gâche rien. Seulement parfois, du rêve au cauchemar, la frontière peut être ténue. Et ici le cauchemar porte un nom, Billy Nolan, l’ex inconsolable de Ione. Depuis qu’il s’est fait supplanter, il ne vit plus que pour une seule chose, casser la figure de Clapton. Amoureuse de ce dernier depuis toujours, Riley suit tout ça de loin, à la fois agacée et dépitée par les choix du garçon. Mais elle nourrit bien vite d’autres préoccupations lorsqu’un fou homicide grimé comme le tueur d’une saga de films d’horreur tente de s’en prendre à elle à plusieurs reprises. Riley tente bien de prévenir son entourage mais pas grand monde ne prend ses propos au sérieux. Et lorsqu’elle se retrouve en retenue en compagnie d’autres camarades, dont Clapton, la possibilité de mettre fin à ce carnage en s’arrangeant pour qu’il n’ait jamais lieu apparaît au détour d’une rencontre inattendue.

Quand un film connaît le succès, il n’est pas rare qu’il génére une descendance plus ou moins avouable. Producteur de Fast and Furious, Neal H. Moritz a depuis transformé le film de Rob Cohen en une saga interminable (à l’heure où j’écris, un onzième film est en préparation), suivant en cela le parfait abécédaire du producteur cupide et sans idées. Preuve supplémentaire, la mise en oeuvre de Torque, la route s’enflamme, déclinaison des codes des Fast and Furious mais dans le milieu de la moto. Au guidon, un inconnu du nom de Joseph Kahn qui pour sa première réalisation fait preuve d’un penchant certain pour le mauvais goût. Le retour de bâton ne se fait pas attendre et le film comme son réalisateur se font copieusement éreinter. Déçu par ce qu’il considère comme une trahison, le studio lui tourne le dos et Joseph Kahn entame alors une traversée du désert non sans rêver encore de grand écran. Entretemps, Torque sera devenu pour certains une sorte de film culte, le genre de bande qu’on aime à se passer entre potes pour une bonne soirée rigolade et/ou alcoolisée. Pas suffisant néanmoins pour qu’il croûle sous les propositions. Mais peu lui importe au fond puisqu’il a finalement décidé de faire cavalier seul. Il envisage Detention comme un film dont il veut être fier à 100%. Et pour cela, rien de mieux que le produire lui-même, en indépendant. Un choix osé sur le plan financier qui le contraint à emprunter mais qu’il assume en enchaînant les tournages de publicités et de clips vidéos afin de pouvoir rembourser ses créanciers. C’est aussi une manière de ne pas avoir à brider son énergie créative dans un environnement professionnel qu’il s’est choisi, les membres de son équipe technique ayant tous déjà collaboré avec lui sur ses travaux alimentaires.

En guise de scénario, Joseph Kahn amalgame de multiples références issues de la pop culture autour d’une trame qui se réclame du slasher sans vraiment en être un. Certes, avec ce tueur qui tire son aspect d’une série de film d’horreur, l’ombre de la saga Scream ne plane jamais bien loin mais Joseph Kahn ne se permet aucun discours sur le genre. Ou alors par son désintérêt pour cet aspect du récit, il tend à démontrer qu’il n’est nul besoin de discourir sur le slasher tant il est fertile en clichés tenaces, au point que même ses contempteurs les reproduisent allégrement. Ce désintérêt se traduit par des meurtres assez rares et une incidence quasi nulle sur la vie des habitants de Grizzly Lake. Pas d’hystérie collective ni de défiance des élèves les uns envers les autres (lors de la retenue, le tour de table sonne creux tant la tension est absente). Le tueur peut continuer d’agir, les gens s’en fichent et la vie poursuit son cours. Les adolescents restent davantage préoccupés par leurs problèmes personnels que par le danger qui pèse au-dessus de leur tête. En soi, cela pourrait être une manière d’illustrer le profond égocentrisme d’une jeunesse inconséquente et déconnectée des réalités. La première scène semble aller dans ce sens. Taylor Fischer se décrit comme une BITCH (pour beauty, intelligence, talent, charisma et hoobastank, un groupe de rock) et se lance dans une logorhée face caméra, dissertant sur ses conseils de vie (les 9 règles pour avoir la classe) tout en dévoilant son visage d’insupportable peste lorsqu’elle s’adresse à son petit frère ou à sa mère. Elle se montre tellement imbuvable que sa mort est accueillie avec une forme de soulagement. Mais ce personnage n’aura pas vraiment de « descendants ». Aucun des quelques lycéens auxquels Joseph Kahn s’attache ne lui arrive à la cheville. Ce sont globalement des lycéens lambdas, chacun se débattant avec leurs propres démons intérieurs. Même Billy Nolan, caricature du sportif populaire qui croit que tout lui est dû, à commencer par l’amour de sa copine, cache derrière cette agressivité de façade un profond mal être qui tient, pour partie, à une quête déraisonnée de la performance. Voilà un jeune homme qui souffre autant physiquement que sentimentalement et dont la mort prendra pour lui des airs de libération. Les actes du tueur ne sont pas pour autant porteurs d’un message. Ils ne répondent à aucune logique autre que celle de ménager quelques scènes gores. Et encore sont-elles très limitées puisque en tout et pour tout, le nombre de victimes du tueur masqué se compte sur les doigts d’une main. Le coupable derrière le masque ne satisfait là que de bas instincts mus autant par le désoeuvrement que par une forme de revanche à prendre sur la (micro) société que représente la vie dans un lycée. C’est d’ailleurs sur ce point que Detention parvient à se distinguer même si le détachement forcené dont fait preuve Joseph Kahn tend à tout désamorcer.

L’intrigue un peu foutraque qui mêle slasher, voyages temporels et échange d’identité (Ione et sa mère s’éclatent chacune dans la vie lycéenne de l’autre à 2 décennies d’intervalle) ne saurait faire oublier une vision assez désenchantée de cette jeunesse au bord du chaos. Celle-ci ne se contente plus de taire ses idées noires lors de soirées arrosées. Elle fait un usage à outrance de médicaments, qui pour garder une peau irréprochable (Taylor Fischer qui fait passer ses pilules contre l’herpés d’une bonne rasade d’alcool), qui pour se constituer un corps d’athlète (Billy Nolan qui a tellement abusé des stéroïdes que son corps subit des mutations inattendues et destructrices). Et puis il y a Riley Jones. Mettons de côté le fade Clapton Davis qui sous couvert d’être le personnage principal se révèle n’être en réalité que l’enjeu amoureux de la véritable héroïne du film qu’est Riley Jones. Et cette dernière tranche avec ce que l’on a l’habitude de voir. Pas tant par son côté asocial (ne faisant partie d’aucune caste, elle erre souvent seule dans les couloirs du lycée) que par sa volonté d’en finir. Quand ce n’est pas par l’entremise de pilules ingurgitées en quantité dès le réveil, elle tente carrément de se pendre dans les couloirs du lycée dans l’indifférence générale. Joseph Kahn accroît sa solitude et son mal-être en l’affublant d’une jambe plâtrée et en multipliant les coups de malchance (elle passe son temps à se retrouver les quatre fers en l’air devant ses camarades ou à se faire racketter). Et malgré cela, elle révèle un instinct de survie au moment des agressions répétées du tueur qui atteste de son côté combatif. Cette jeune femme a de la ressource et va le prouver. Voilà un personnage au haut potentiel dramatique que Joseph Kahn sacrifie sur l’autel du divertissement. Il veut bien évoquer les tourments de cette jeunesse mais pas en faire le coeur de son propos. Tout comme il veut bien faire un film d’horreur mais sans chercher le malaise ou à susciter l’effroi. Il fonctionne plutôt par accumulation, entremêlant les genres et les idées de mise en scène, sans forcément chercher à ce que cela forme un tout cohérent. Detention part donc dans tous les sens quitte à perdre le spectateur au moment où l’argument du voyage temporel est avancé. Cette frénésie, propre au réalisateur, rend le film aussi épuisant que vain. Et pourtant au milieu de ce maelström d’images et de sons surnage une séquence toute simple entre Riley et Clapton. Une balade au clair de lune sur un skateboard lors de laquelle les deux amis discutent posément, révélant une réelle complicité. Durant ces quelques minutes, parenthèse enchantée dépourvue d’effets dévastateurs, les deux personnages existent enfin par eux-mêmes.

Oubliez l’argument avancé par Joseph Kahn du slasher post-postmoderne pour qualifier Detention. Nous baignons-là dans l’argument publicitaire infondé. Oui, les personnages ne s’étonnent de rien de ce qui leur arrive mais ce n’est pas tant par leurs connaissances des codes du genre (ceux-ci étant ici multiples) que par un je-m’en-foutisme caractérisé. En outre, le film ne leur laisse pas vraiment le temps de la réflexion tant il file à toute berzingue, quitte à en laisser bon nombre sur le bas côté. Preuve en est que la solution au problème vient de Elliot Fink, le gars collé depuis 19 ans et qui a donc eu tout le temps de réfléchir à la question. Du temps, Joseph Kahn en aura encore devant lui puisqu’il lui faudra patienter 7 ans avant de pouvoir réaliser son troisième film dans l’univers des battles de rap, Bodied.



