Jennifer 8 – Bruce Robinson
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Jennifer Eight. 1992.Origine : États-Unis
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Enfin décidé à tourner le dos à son douloureux passé, le Sergent John Berlin quitte Los Angeles pour la petite ville de Eureka où l’attend son mentor et ami Freddy Ross. Il le rejoint dans une décharge publique où le corps d’un clochard a été retrouvé la gorge tranchée. En recherchant l’arme du crime, un agent de police tombe sur une main et un autre sur un soutien-gorge maculé de sang. Il n’en faut pas plus pour éveiller l’intérêt de John, d’autant que le sang de la main et celui présent sur le soutien-gorge appartiennent à la même personne. Cette main l’intrigue, notamment par les nombreuses cicatrices qu’il observe sur l’extrémité des doigts. Un intérêt qui vire à l’obsession lorsqu’il apprend l’existence d’une affaire non résolue, l’affaire Jennifer, dont les victimes étaient toutes des femmes aveugles et qu’il attribue lesdites cicatrices à la lecture en braille. Après avoir établi que la main pouvait appartenir à Amber, une aveugle de 19 ans qui a disparu sans laisser de traces, il interroge Helena Robertson, professeure de musique dans un institut, et dernière personne à l’avoir « vue ».

On le sait, Hollywood est une jungle. Lorsque deux studios ne se font pas concurrence sur un projet similaire (la guerre des Robin des Bois entre la version de Kevin Reynolds pour la Warner et celle de John Irvin pour la Fox), ils cherchent à reproduire les succès acquis par un film produit par un autre studio. Battant le pavillon de la Orion Pictures, Le Silence des agneaux a surpris son monde, autant pour ses qualités que par l’engouement qu’il a suscité jusqu’à la consécration lors de la 64e cérémonie des Oscars où il a récolté pas moins de 5 statuettes dont celle du meilleur film et du meilleur réalisateur. Les autres studios ne pouvaient rester insensibles à ce triomphe et chacun a par la suite essayé de trouver son Silence des agneaux à lui. Une aubaine pour Bruce Robinson puisque Jennifer 8, le scénario qu’il a sous le coude, traite justement du cas d’un tueur en série s’en prenant exclusivement à des femmes mal ou non voyantes. Pour autant, son traitement ne cultive guère de ressemblances avec le film de Jonathan Demme mais la figure du serial killer suffit à en faire un bon argument de vente. En tout cas pour la Paramount qui s’engage dans le projet tout en faisant confiance à Bruce Robinson pour le réaliser lui-même. Le bonhomme ne sort pas de nulle part. Il a commencé comme comédien chez Franco Zeffirelli (Roméo et Juliette), Ken Russell (La Symphonie pathétique) ou encore François Truffaut (L’Histoire d’Adèle H.) puis s’est mis à l’écriture (le scénario de La Déchirure, c’est lui) avant de passer à la réalisation (Withnail et moi, Tête à tête). Jennifer 8 s’inscrit dans la suite logique de la carrière d’un réalisateur dont les films commencent à faire parler d’eux et qui peut aspirer à rêver plus grand.

Jennifer 8 est un film qui fonctionne en trompe-l’oeil. La quiétude qui nimbe la scène sur laquelle se déroule le générique – le trajet en voiture qui mène John Berlin à Eureka – tranche avec le geste frénétique du policier d’ouvrir et refermer constamment son briquet. Derrière un calme apparent, John bouillonne de l’intérieur, profondément rongé par des addictions contre lesquelles il tente de lutter (il a été alcoolique et tente d’arrêter de fumer suivant une méthode de privation progressive) et un fort sentiment d’échec. Ce transfert à Eureka lui offre l’opportunité d’un nouveau départ, d’une reprise en main de sa vie et de sa carrière. L’affaire Jennifer intervient comme une aubaine. Résoudre ce cas sur lequel ses nouveaux collègues se sont cassés les dents 6 mois durant reviendrait à marquer son territoire, à s’imposer comme un élément capable et compétent. Or son entêtement qui vire à l’obsession apparaît aux yeux de ses collègues comme une volonté de les renvoyer à leur impéritie. John navigue alors en territoire hostile, suscitant animosité et doute de la part de son entourage professionnel. Même Freddy Ross est sur la réserve, le soutenant davantage par amitié que par conviction. A cela s’ajoute son béguin pour Helena qui conduit le flic pugnace à se muer en chevalier blanc dont le discernement pourrait s’en trouver biaisé. L’intrigue policière avance ainsi à coups d’intuitions heureuses (jeu sur le nom de la ville qui renvoie à l’expression victorieuse d’Archimède) plus que sur la base de preuves irréfutables. L’intuition qui mène John à Helena, reposant sur le fait que les cicatrices au bout des doigts de la main retrouvée seraient liées à la lecture en braille, sera plus tard battue en brèche par la jeune femme lorsqu’elle affirme que Amber ne maîtrisait pas cette pratique. L’édifice est donc fragile mais Bruce Robinson s’en moque. L’intrigue policière importe moins pour lui par sa dimension spectaculaire et anxiogène que par ce qu’elle révèle de ses personnages. Plus l’enquête avance, moins John parvient à faire le distingo entre sa vie professionnelle et sa vie privée. De probable témoin sous la menace du tueur, Helena devient, à la faveur de leur idylle naissante, la promesse de lendemains qui chantent. Avec elle, John semble vouloir retrouver l’amour qu’il a perdu (il est dit que Helena ressemble beaucoup à son ex femme), de reprendre les choses à zéro avec une femme qui doit avoir l’âge que son ex avait au moment de leur rencontre. Un écart d’âge pour une situation saugrenue que son ami Freddy ne manque pas de souligner. Plus âgé, il tente à sa manière – un peu beauf – d’être la voix de la raison. Il a une approche de son métier nettement moins obsessionnelle que son cadet, sachant profiter des à-côtés et de sa vie de famille. Il tente de faire son travail du mieux qu’il peut tout en sachant ne pas s’entêter lorsqu’il sent qu’il est dans une impasse. Il y a chez lui le côté blasé du type qui en a trop vu mais également ce recul nécessaire pour ne pas se laisser ronger par son travail. Le parfait contrepoint à l’esprit bouillonnant de John.

Jennifer 8 se présente sous la forme d’un film d’hommes à la testostérone exacerbée où les rapports entre chacun reposent essentiellement sur la confrontation. De John Taylor, l’agent qui enquêtait sur l’affaire Jennifer et qui n’apprécie guère qu’on mette son professionnalisme en doute au chef de la brigade Citrine, qui réclame du tangible et pas de simples suppositions, en passant par le trop sûr de son fait agent des services internes St-Anne, Jennifer 8 tend à laisser les personnages féminins à l’arrière-plan. Dans ce contexte, Helena Robertson possède tous les attributs de la demoiselle en détresse que John va s’empresser de prendre sous son aile, prenant prétexte à une surveillance très rapprochée. Sans non plus marcher sur les plates-bandes du Terence Young de Seule dans la nuit ni du Richard Fleischer de Terreur aveugle, Bruce Robinson ménage trois scènes où Helena se retrouve à la merci d’une menace extérieure. Et paradoxalement, dans aucune d’elles, John Berlin n’intervient. Il fournit beaucoup d’efforts dans sa quête de respectabilité et de rachat sans jamais être payé en retour. Au contraire, il vit un véritable calvaire, perdant le peu de repères qu’il lui restait. Le réalisateur prend à rebours l’image héroïque rattachée à ce type de personnage. Le preux chevalier en prend pour son grade. Chaque fois qu’il sort les flingues, les événements lui échappent et finissent par se retourner contre lui. Il n’y a pourtant pas lieu de juger son attitude. Il agit pour le mieux, porté à la fois par un vrai désir de justice et par son amour pour la jeune femme. Cependant, son attitude frondeuse à la limite de la suffisance démontre un manque patent de psychologie et de considération pour ses pairs. Il vit trop renfermé sur lui-même et n’a que son travail comme lien avec l’extérieur (judicieux usage du talkie-walkie qui, laissé sciemment branché par Freddy, oblige John à sortir de sa maison isolée pour rejoindre le monde). A cet isolement consenti Bruce Robinson oppose l’isolement subi par Helena Robertson, de par son handicap – la cécité – aussi bien que par son mode de vie. Elle semble ne jamais sortir de l’institut dans lequel elle enseigne, naviguant dans des espaces vides et ternes, comme si toute vie avait déserté les lieux. Bruce Robinson confère des allures de maison hantée à cet établissement dont elle serait l’âme damnée. Sa rencontre avec John Berlin lui offre en un sens une bonne bouffée d’oxygène même si c’est pour mieux se retrouver cloîtrer dans une autre maison vieillissante une fois le flic au travail. Le film baigne ainsi dans un machisme ordinaire (les saillies régulières de Freddy Ross) auquel la scène finale tord le cou. Sous l’impulsion de Margie Ross, l’épouse discrète mais solide, les femmes finissent par prendre les choses en main alors que les hommes perdent leur temps à s’écharper pour savoir qui a mieux compris que les autres le fin mot de l’affaire.

Loin du film de commande qu’on aurait pu redouter, Jennifer 8 impose sa singularité dans le contexte d’un genre plus propice à la photocopie sans saveur. Bruce Robinson fuit tout spectaculaire au profit d’une intrigue qui prend le temps de se développer et qui repose sur des personnages étoffés et moins stéréotypés qu’à l’accoutumée. Un film d’atmosphère aux couleurs froides qui ajoutent à l’aspect horrifique de certaines séquences, lesquelles ne tiennent finalement qu’à la perversion de l’être humain.

