CinémaDrame

7 morts sur ordonnance – Jacques Rouffio

7 morts sur ordonnance. 1975.

Origine : France, Espagne, Allemagne de l’Ouest
Genre : Faits d’hiver
Réalisation : Jacques Rouffio
Avec : Michel Piccoli, Gérard Depardieu, Charles Vanel, Marina Vlady, Jane Birkin, Michel Auclair.

Chirurgien émérite officiant à la clinique mutualiste des Puys, le docteur Losseray (Michel Piccoli) suscite la convoitise du professeur Brézé (Charles Vanel), le directeur d’une clinique privée qui aimerait bien le compter au sein de son établissement. Homme de convictions, Losseray refuse l’offre. Un camouflet qui reste en travers de la gorge de l’homme de pouvoir, peu habitué à ce qu’on lui dise non. L’infarctus du myocarde dont est soudainement victime Losseray sur son lieu de travail lui donne l’opportunité de se venger. A force d’harcèlements et de rumeurs sur son incapacité à exercer un métier aussi exigeant que celui de chirurgien, Brézé sape peu à peu le moral de Losseray. Une pratique qu’il avait déjà mise en oeuvre auprès du docteur Jean-Pierre Berg (Gérard Depardieu) 10 ans auparavant et qui avait conduit à un drame domestique. Informé de cette sombre histoire, Losseray tente de garder la tête froide, bénéficiant du soutien indéfectible de son épouse (Marina Vlady).

Après une longue et riche carrière d’assistant-réalisateur, Jacques Rouffio décide de passer à l’étape supérieure en signant son propre film. Il choisit pour cela d’adapter un roman du romancier et journaliste Georges Conchon, L’Horizon (Les Honneurs de la guerre) qui évoque tout à trac le traumatisme des combattants, les désertions, les mutineries et les manifestations de soldats pour ne plus monter au front en 1917. Un sujet délicat qui l’année de la sortie du film en 1967 fait en outre écho à l’enlisement de l’armée américaine au Vietnam. Mal reçu, L’Horizon est longtemps resté invisible. Et pour Jacques Rouffio, s’est ensuivie une période de doute et d’inactivité ne prenant fin qu’à la faveur de la main tendue de Georges Conchon. Les deux hommes avaient noué de forts liens d’amitié à la faveur de l’adaptation à quatre mains de L’Horizon. Intrigué par des faits divers en milieu hospitalier survenus à Reims entre mars 1952 et septembre 1969, Georges Conchon soumet l’affaire à Jacques Rouffio et les deux hommes ne tardent pas à échaffauder un scénario autour de ces événements. Reste l’étape la plus difficile, trouver un financement. Et lorsqu’on sort d’un échec financier, la tâche se complique un peu plus. Heureusement, l’époque était encore propice aux coproductions au sein d’une Europe toujours dynamique sur le plan cinématographique. Et les deux hommes ont également pu compter sur l’ardent intérêt de Michel Piccoli, comédien reconnu aussi à l’aise chez Jean-Luc Godard (Le Mépris), que chez Luis Buñuel (Le Journal d’une femme de chambre, Belle de jour) ou encore chez Claude Sautet (Les Choses de la vie, Max et les ferrailleurs). Un concours de poids auquel s’adjoignent le vétéran Charles Vanel, le jeune loup aux dents longues pas encore devenu ogre Gérard Depardieu et les plus discrètes Marina Vlady et Jane Birkin. Un beau casting pour un film qui tient de l’opération de la dernière chance pour un réalisateur encore novice mais pas pour autant enclin à verser ni dans la facilité ni dans le consensuel.

7 morts sur ordonnance se joue sur deux niveaux de temporalité à 10 ans d’intervalle. Deux histoires similaires qui ont pour personnage commun le professeur Brézé. Il s’agit d’un homme de pouvoir, d’une sommité de la région et ancien maire de la ville. Un homme qui par conséquent a le bras long et qui s’enorgueillit de sa forte influence avec le détachement et l’air de ne pas y toucher de celui qui se sait au-dessus du commun des mortels. Il se pose en patriarche qui dispense sa tranquille autorité sur tout à chacun. Sa mainmise s’exerce de manière pernicieuse, sans éclats de voix ni menace physique d’aucune sorte. Il reste un notable qui répugne à se salir les mains mais qui sait appuyer là où ça fait mal. Dans le rôle, Charles Vanel s’avère parfait. Il dispense un mélange de fermeté et de courtoisie qui le rend à la fois fascinant et abject. Il se confronte à deux faces de la même pièce, les docteurs Jean-Pierre Berg et Pierre Losseray. Le premier se montre aussi impétueux et fort en gueule que le second est calme et réfléchi. Ce sont tous deux d’excellents chirurgiens dont le seul tort est de refuser la tutelle du professeur Brézé. En téléscopant les deux récits, Jacques Rouffio met en lumière la mécanique implacable de harcèlement mise en place par le notable. Et en commençant le récit de Berg par sa fin tragique, il place d’emblée Pierre Losseray du côté des sachants. L’homme averti en valant deux, il semble mieux armé que son confrère pour affronter les manigances de Brézé. Sauf que lui-même a d’emblée été placé en situation de fragilité, le film s’ouvrant par sa crise cardiaque. 7 morts sur ordonnance exhale ainsi un parfum de mort que l’environnement hospitalier ne fait qu’accroître. Pierre Losseray doit se débattre avec cette fatalité mais aussi avec les rumeurs qui font d’un accident pré-opératoire l’acte inconsidéré d’un chirurgien défaillant. Le praticien réputé qui prenait à lui seul 25% de la clientèle de la clinique privée dirigée par le sieur Brézé souffre désormais d’une mauvaise réputation. Il ne lui en faut pas plus pour se miner le moral. Cette rumeur et cette défiance font l’effet d’une maladie insidieuse, d’un cancer qui le ronge irrémédiablement. C’est son image de marque qui en pâtit et avec elle, c’est tout ce qu’il a construit qui s’en retrouve fragilisé. Dans cette société du paraître et de l’apparat, le moindre accroc peut avoir son importance. A plus forte raison dans ce microcosme qu’est ce monde de cols blancs, exclusivement composé d’hommes. Plus en retrait, les femmes participent du standing de ces messieurs. Plus elles sont belles, discrètes et souriantes, mieux c’est. Jane Berg correspond à cette définition jusqu’à la caricature, figure de papier glacé qui ne comptera pas parmi les meilleurs rôles de Jane Birkin. Le drame qu’elle vit devient presque accessoire, relégué au rang de dommage collatéral. Il en va autrement de Muriel Losseray, qui non seulement soutient son mari mais tente tant qu’elle peut de le sortir du piège dans lequel il s’enfonce inexorablement.

7 morts sur ordonnance n’est pas tant la description d’un milieu socio-professionnel en particulier qu’une tragédie humaine qui aurait pu se produire dans bien d’autres corps de métier. Outre de rester fidèle aux faits divers, le choix du milieu hospitalier tend à accroître la dimension dramatique d’un récit qui louvoie constamment entre l’intime et le professionnel, le second pouvant pâtir du premier dans des proportions funestes. Par ailleurs, Jacques Rouffio et Georges Conchon élargissent leur propos en évoquant le transfuge de classes et les conséquences que cela peut avoir sur l’orgueil des hommes. Jean-Pierre Berg et Pierre Losseray sont tous les deux des parvenus qui verraient tout déclassement comme un échec. Ils se sont construits dans l’adversité et ont grimpé les échelons un à un pour finalement pouvoir intégrer la haute société. Sauf que si celle-ci s’ouvre à eux, elle sait aussi très bien leur rappeler d’où ils viennent. Ils vivent donc dans un entre-deux avec cette certitude d’être très bon dans leur domaine mais de devoir constamment le prouver. Les deux hommes diffèrent néanmoins dans leur personnalité. Jean-Pierre Berg a un côté chien dans un jeu de quilles. Il rue dans les brancards à la moindre occasion et ne rate jamais une occasion d’énumérer ses principaux faits d’armes. Et il cherche la lumière à tout prix, se comportant avec ses patients comme un roi avec ses sujets. On ne perçoit pas de grandeur d’âme chez lui mais plutôt un esprit torturé, ce qui le rend particulièrement irritable et imprévisible. Le mal qui le frappe – une maladie occulaire – pousse encore plus loin son irasciblité. Dans son cas, les petites manigances de Brézé ne sont que la goutte de trop. Pour lui et ses rêves de grandeur, la messe était déjà dite. A l’inverse de Pierre Losseray, Jean-Pierre Berg ne nous apparaît pas comme un homme sympathique, ce qui rend d’autant plus troublant les hommages que la population lui rend lors d’une expiation collective, une grande repentance sado-masochiste, dixit le psychiatre Mathy. De par sa spécialité, il assène des vérités aussi tranchantes qu’un scalpel, qui n’occultent en rien, cependant, sa lâcheté. Voilà un homme qui s’en tient à un rôle d’observateur, pressentant le pire mais se refusant à chaque fois de l’empêcher. Pour Pierre, il fait office de guide au sein du folklore local. Toutefois, le chirurgien n’est pas dupe quant à la responsabilité de Mathy dans la reconduction de cet immuable schéma de coercition et de soumission. L’inviter à assister à sa dernière intervention chirurgicale revient à l’impliquer à son insu dans une nouvelle tragédie. Une tragédie qui font des épouses des victimes collatérales comme si leurs époux ne pouvaient se résoudre à les laisser derrière eux.

Avec 7 morts sur ordonnance, Jacques Rouffio signe autant un thriller psychologique – genre pas si fréquent dans le cinéma français – qu’un drame. Son film dispense une atmosphère lourde dans un environnement particulièrement austère – le milieu hospitalier – qui colle parfaitement aux idées sombres qui assaillent les personnages. Michel Piccoli fait merveille en homme juste et bon qui se débat avec la fatalité et le poids de la rumeur avec l’énergie du désespoir. Il se lance dans un combat perdu d’avance dont l’issue fatale tient de la malédiction. Une malédiction portée par le professeur Brézé, dont le dernier plan sur lui dit tout de l’impunité du personnage et de son aura malfaisante.

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