La Dixième victime – Elio Petri
![]() |
La Decima vittima. 1965.Origine : Italie – France
|

Afin d’éradiquer les guerres de la surface du globe, les pays se sont dotés d’un ministère de la Grande Chasse dont la tache consiste à chapeauter un « jeu » auquel tout le monde est admis moyennant une inscription reconductible chaque année. Les règles sont d’une simplicité enfantine : chaque participant, sous couvert de rester vivant, doit prendre part à 10 chasses, 5 en tant que proie et 5 en tant que chasseur. Une fois ces missions accomplies, le ou la participante se verra gratifié(e) du statut de Decaton et empochera la modique somme de 1 million de dollars. Marcello Poletti et Caroline Meredith participent au jeu. Lui en est à sa septième chasse et doit la vivre dans la peau de la proie. Caroline, quant à elle, joue pour le gros lot et a l’avantage d’être dans le rôle du chasseur. Un avantage très net car les chasseurs disposent de toutes les informations concernant leurs proies et d’une assistance aussi bien matérielle que humaine. Un affrontement qui paraît particulièrement déséquilibré mais qu’un élément inattendu pourrait bien rendre plus équitable : l’Amour.

Robert Sheckley est un homme qui a de la suite dans les idées. Quand il tient un sujet, il ne le lâche plus et l’essore jusqu’à plus soif. Versé dans le récit d’anticipation, il reprend l’idée centrale des Chasses du comte Zaroff et l’intègre à des dystopies dans lesquelles les gouvernements mettent en place une violence institutionalisée afin d’éradiquer tout conflit mondialisé de la surface du globe. A La Septième victime, nouvelle parue en 1953 et dont le film de Elio Petri s’inspire, succèdent en 1958 la nouvelle Le Prix du danger dont Yves Boisset réalisera l’adaptation puis plus tardivement les romans Arena en 1987 et Chasseur/victime en 1988. Et pour bien enfoncer le clou, l’écrivain signe également la novellisation du film de Elio Petri. Un réalisateur qu’on attendait pas forcément sur ce type de film même si lorsqu’il se lance dans le projet, sa carrière n’en est encore qu’aux prémisses et ouverte à toutes les expériences (il a aussi réalisé un documentaire, Nudi per vivere sur la vie nocturne parisienne). Si lui est déjà un homme politisé, ses films ne le sont pas encore tout à fait même si Les Jours comptés, son second film, montre déjà un intérêt certain pour rendre visible l’invisible en suivant pas à pas les errances d’un plombier en pleine introspection. Mais nous sommes encore loin de la radicalité sans équivoque d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, La Classe ouvrière va au paradis et La Propriété, c’est plus le vol. Avec son duo d’acteurs particulièrement glamours composé de Ursula Andress, l’inoubliable Honeychile Rider de James Bond 007 contre Dr. No, et de Marcello Mastroianni, qui était déjà au générique de L’Assassin, et sa direction artistique très pop, La Dixième victime se présente sous les atours d’un pur divertissement. Or si Elio Petri assume parfaitement la dimension ludique de son récit, et cela dès sa scène introductive, il n’oublie pas d’y ajouter un fond contestataire. Ce monde prétendument idyllique parce qu’on a su y éradiquer les guerres cache pourtant bien des turpitudes.

La Dixième victime fait fi de tout contexte géopolitique pour aller à l’essentiel, le jeu, dont les règles nous sont exposées au cours d’une chasse. Ce parti pris relève moins de la facilité que d’une évidente connexion avec son époque. Dans cette période de tensions larvées sur fond de Guerre Froide, la peur d’un conflit nucléaire est dans tous les esprits. Si dans ses composantes, le monde dépeint dans le film diffère sensiblement du nôtre, l’angoisse sous-jacente reste la même. On note néanmoins une certaine apathie de la population qui ne réagit plus guère aux nombreux coups de feu qui retentissent dans les rues. La mort n’émeut plus et la grande chasse fait désormais tellement partie du quotidien que les gens s’en désintéressent. Les participants ne provoquent aucune effervescence et ne sont soumis à des obligations médiatiques que par la nature étatique du jeu. Reste les annonceurs, toujours prêts à mettre un peu d’argent au pot afin de promouvoir leurs produits à la faveur des fins de parties. Les candidats n’incarnent donc pas des héros modernes qui galvaniseraient les foules. Ils sont à l’image de ces gladiateurs de salon qui n’ont pour seule arène que l’exiguité de bars dansants, relégués au rang d’une simple animation. Ils jouent pour leur propre compte, cultivant un individualisme forcené diversement assumé. Marcello Poletti est comme étranger à sa propre vie. A la fois perpétuellement sur le qui-vive mais aussi capable de jouer avec le feu (la manière désinvolte avec laquelle il accueille l’intrusion de Caroline dans son espace vital), il promène une profonde mélancolie comme une seconde peau. Seule la quête d’argent l’anime un tant soit peu, le poussant même à jouer les prêtres de pacotille pour des adorateurs du soleil. Fruit d’un centre de fécondation artificielle, Caroline Meredith ne montre pas plus d’entrain à affronter le quotidien. Elle apparaît comme une bête de sang froid, peu sensible aux choses de l’amour. Ils sont tous deux les symboles d’un monde déshumanisé et aseptisé qui va jusqu’à masquer les affres du temps en soustrayant les personnes âgées au regard. Finalement, dans ce contexte, participer à La Grande chasse revient à pimenter un quotidien bien morne et peu stimulant. Dans cette société où la littérature se retrouve réduite à la seule bande-dessinée bon marché (les fameux fumetti) et ou la moindre distraction peut se terminer dans un bain de sang (clubs de musique, courses hippiques), les occasions de se divertir s’avèrent aussi limitées que assujetties à ce grand raout meurtrier. Que les gens participent ou non à La Grande chasse, toute la société tourne autour de cet événement qui, à force de se prolonger, n’en est plus vraiment un. Il apparaît comme sa colonne vertébrale, l’élément central d’une nouvelle manière de considérer l’individu, élément interchangeable et manipulable à l’envi.

Pessimiste en diable, Elio Petri n’offre aucune lueur d’espoir à ce monde dystopique. Que ce soit Marcello ou Caroline, aucun d’eux n’a vocation à donner un coup de pied dans la fourmilière afin d’éveiller les consciences quant à la mauvaise tournure que prennent les événements. Ils n’ont aucun recul sur ce à quoi ils participent et ne remettent jamais en question l’ordre établi. Ils restent de bons petits soldats dont l’esprit reste centré sur une unique chose : survivre. Elio Petri ne cache rien de la vacuité de leur relation. Le jeu du chat et la souris auquel il s’adonne relève du jeu de dupes dans un contexte où les cartes sont rebattues à chaque nouvelle partie. Chacun trompe son monde jusqu’à un final paroxystique qui casse subitement les règles pour mieux nous emmener vers un sommet de conformisme assumé. Le mariage y est encore dépeint comme une valeur refuge, le but ultime des femmes. Conformément à sa réputation de latin lover, Marcello Mastroianni joue un personnage qui est réfractaire au saint sacrement, préférant la liberté que lui offre le célibat, ou plutôt le concubinage puisqu’il partage sa vie avec une jeune femme qui rêve de lui mettre la corde au cou. Une liberté toute relative, compte tenu, d’une part, de sa participation au jeu, et d’autre part, de la présence de son ex femme, laquelle prend un malin plaisir à le dépouiller de ses gains à chacune de ses victoires. Il se retrouve donc à la merci des femmes – trois, en l’occurrence – tel un Casanova subissant un cuisant retour de bâton. Si Caroline lui ressemble par son individualisme et son indépendance (on ne lui connaît aucune famille, les seules personnes de son entourage étant celles qui lui ont été allouées par le ministère de La Grande chasse), l’ex femme de Marcello et sa prétendante font preuve de sororité lorsqu’il s’agit de se liguer contre lui. Proie, Marcello ne l’est donc pas seulement dans le cadre du jeu mais jusque dans son quotidien. Il se débat dans un climat de suspicion permanente où les rapports sociaux ne sont faits que de faux-semblants, d’avidité et d’égoïsme. Il n’est pas un saint pour autant, jouant lui aussi cette partition de manière cynique. Dans cette société ripolinée qui encadre les meurtres pour mieux contrôler la population, se voiler la face apparaît alors comme le plus sûr moyen de tenir le coup.

Sous des dehors très stylisés et sophistiqués, le monde dépeint par Elio Petri effraie par son manque d’humanité. L’habillage pop n’empêche pas la critique, et celle-ci se fait d’autant plus acerbe qu’elle avance masquée, à l’image des divers protagonistes du film. Le récit agit comme une métaphore implacable du capitalisme grandissant qui pousse à la division pour mieux régner. D’une grande richesse et aussi divertissant qu’intelligent, La Dixième victime s’impose non seulement comme un grand film d’anticipation mais aussi un grand film politique, première véritable incursion de Elio Petri dans ce registre avant ses oeuvres phares. A (re)découvrir de toute urgence.



