Jennifer’s Body – Karyn Kusama
![]() |
Jennifer’s Body. 2009.Origine : États-Unis
|

Anita « Needy » Lesnicky, une adolescente comme tant d’autres, vit dans la petite bourgade sans histoires de Devil’s Kettle, essentiellement connue pour Le Chaudron du diable, une cascade qui a la particularité de se jeter dans un trou sans qu’on sache où ses eaux ressortent. A la faveur d’un drame, l’incendie mortel survenu lors d’un concert du groupe Low Shoulder donné à la taverne Melody Lane, la ville traverse une période de médiatisation inédite dont les habitants se seraient bien passés. A leur chagrin bien légitime s’ajoute pour Anita, également présente sur les lieux, un sentiment de culpabilité vis à vis de Jennifer, sa meilleure amie qu’elle avait laissée seule avec les membres du groupe. Depuis, elle ne la reconnaît plus. Plus froide, plus distante, l’ex lauréate du concours de miss du lycée traverse les événements en totale déconnexion, laissant s’exprimer une libido de plus en plus exacerbée. Anita doit se rendre à l’évidence, la Jennifer qu’elle a connue n’est plus et pourrait bien être impliquée dans la mort violente de deux camarades de classe. Et suivant cette logique, le bal du lycée pourrait bien virer à l’hécatombe.

Le 7e art pullule de belles histoires qui portent au pinacle d’illustres inconnus du jour au lendemain à la faveur d’un film dont tout le monde parle. Cette popularité soudaine, faut-il encore pouvoir l’encaisser. Multi primé dans les divers festivals qu’il a écumé, dont Sundance, Cannes et Deauville, Girlfight a fait de Karyn Kusama une réalisatrice à suivre, et son actrice principale, Michelle Rodriguez, une actrice que tout le monde s’arrache. Un statut plutôt flatteur qu’il convient d’assumer dès lors que vous devenez attendue au tournant. Le choix du deuxième film prend alors toute son importance. Il a fallu 5 ans pour revoir un film réalisé par Karyn Kusama, accentuant ainsi l’attente autour d’elle, et l’idée qu’elle ne souhaitait pas accepter n’importe quoi. Loin de la chronique d’une reconstruction par la boxe d’une jeune femme en perte de repères, Aeon Flux dépeint un monde futuriste et corseté où l’humanité perdure grâce à de l’Adn trafiqué. Un film ambitieux tiré de la série d’animation créée par Peter Chung et qui bénéficie de la présence de Charlize Theron, preuve du changement de statut de la réalisatrice. Mais preuve aussi d’une certaine compromission puisque nous sommes clairement face à une oeuvre de commande. L’échec n’en est que plus grand, aussi bien sur le plan artistique que financier. Karyn Kusama se retrouve donc d’ores et déjà au pied du mur et change encore de registre à l’aune de son troisième film, lequel joue la carte de l’horreur en milieu estudiantin. Une fois encore, elle n’est pas à l’origine du projet. Jennifer’s Body porte la signature de Diablo Cody, oscarisée pour le scénario de Juno que Jason Reitman avait porté à l’écran et qu’on retrouve ici au poste de producteur. Que la réalisation revienne à une femme faisait partie de ses prérogatives, d’une part parce que celles-ci sont assez peu présentes dans l’horreur, et d’autre part car le récit se conjugue au féminin. Et s’il y a une ligne directrice à dégager de la carrière de Karyn Kusama, c’est bien celle-ci.

Jennifer’s Body est avant tout le récit d’une amitié contrariée. Une amitié construite dès leur plus jeune âge que la puberté n’a pas su pervertir. Du moins en apparence. La relation entre Anita et Jennifer ne se joue pas sur un pied d’égalité. Anita assume d’être dans l’ombre de son amie qui représente un concentré des fantasmes adolescents américains : la belle pom-pom girl aux formes affriolantes et pas farouche pour un sou. Cependant, Anita n’est pas la godiche qu’elle laisse paraître. Dans le duo qu’elle forme avec Jennifer, elle incarne le versant plus réfléchi et mature lorsque son amie s’abandonne plus volontiers à ses pulsions et ses envies. Fidèle aussi bien en amitié qu’en amour, Anita est un modèle de rectitude morale lorsque Jennifer se caractérise avant tout par son narcissisme. Un narcissisme qui vire à l’aveuglement, Jennifer ne percevant le danger nulle part, persuadée d’être maîtresse de la situation en toute circonstance. La croqueuse d’hommes supposée n’est en réalité qu’une proie de choix pour certains individus mal attentionnés. La malédiction qui s’abat sur Jennifer suite à son agression agit comme un retour de manivelle. Devenue une succube, elle doit se nourrir de chair humaine afin de contenter satan et pouvoir conserver toute sa force vitale. Et sa pitance, elle va bien entendu la chercher parmi les représentants de la gent masculine. Elle agit alors telle une Veuve noire à dos rouge, dévorant ses partenaires suite à la promesse d’ébats endiablés. Là se niche l’ironie de l’histoire, l’adolescente délurée que tout le monde convoite n’a pas le droit de conclure. Nikolai Wolf, le chanteur des Low Shoulder au patronyme particulièrement évocateur qu’elle envisageait comme le sésame vers un monde de strass et paillettes se muera en passeur du Styx. Jennifer Check souffre du syndrome de la provinciale, se sentant trop à l’étroit dans sa petite bourgade. Sa punition sera donc double, sa libido exacerbée se doublant d’un insatiable appétit pour les hommes au sens littéral dans l’espace restreint de sa ville natale. A l’inverse, Anita vit une sexualité épanouie et s’accommode fort bien de son environnement, pas dupe des divers miroirs aux alouettes que la société lui tend. En un sens, elle est la plus heureuse des deux puisqu’elle ne répond à aucun diktat et ne craint donc pas une « dévalorisation » de son statut. Elle jouit d’une réelle liberté que Jennifer semble lui envier, à plus forte raison après qu’elle ait subi sa transformation contrainte. Leur amitié à géométrie variable devient alors moins un enjeu que l’expression d’une jalousie refoulée ne provenant pas de la personne qu’on aurait pu imaginer au départ. Sur ce plan-là, le film déjoue les attentes et dresse un portrait plutôt inédit de ses personnages féminins qui dépasse les stéréotypes généralement d’usage.

De prime abord, Jennifer’s Body semble s’apparenter au genre du rape and revenge où le viol aurait laissé place à un sacrifice en l’honneur de satan. Sauf que la démarche de Jennifer suite à son meurtre ne suit aucune logique autre que celle d’assouvir son insatiable appétit. Ses victimes partagent avec ses agresseurs une même identité de genre mais la similitude s’arrête là. Le propos du film est tout entier contenu dans son titre, lequel évoque aussi bien le corps de Megan Fox qui incarne Jennifer, et que Michael Bay avait érotisée à outrance dès sa première apparition dans Transformers, que celui des femmes en général dans un contexte de consentement trop souvent bafoué. Se joue-là toute l’ambiguïté du projet qui jette sa vedette en pâture aux médias à des fins commerciales tout en tentant de déployer un sous-texte qui se veut éminemment féministe. Un sous-texte qui n’a guère été commenté à l’époque de sa sortie, trouvant à la faveur du mouvement #MeToo un coup de projecteur aussi tardif qu’inattendu, amenant le film à être totalement reconsidéré aux États-Unis, au point d’en faire un classique féministe oublié. Ce qui apparaît un brin exagéré. Si l’argument s’entend, il souffre néanmoins de la maladresse du propos et d’une caractérisation pour le moins chaotique du personnage titre. Plutôt peu sympathique, notamment dans son rapport aux autres entremêlant morgue et condescendance, elle apparaît curieusement passive et atone au moment de faire le – mauvais – choix de suivre les membres des Low Shoulder. Jennifer se retrouve rapidement réduite à sa seule monstruosité, incarnant une menace d’autant plus mortelle qu’elle est excessivement séduisante. Le paroxysme étant atteint lorsque Anita cède à des pulsions qui le temps d’une scène place leur amitié sous l’égide d’un amour inavoué. La suite sera malheureusement plus convenue, tournant autour de la figure du petit ami de Anita, Chip, poupée de chiffon écartelée entre les deux amies sur fond de rivalité féminine. Nulle trace de sororité ici, ou alors sous couvert de croisade vengeresse qui vient opportunément confirmer que le crime ne paie décidément pas. A cette fin inutilement démonstrative, on préférera la métaphore liée à ses eaux de la cascade du diable qui se perdent dans un trou pour ressortir on ne sait où, jusqu’à ce que les objets qui y ont été jetés finisent par réapparaître subitement, arme du crime incluse. Cela diffuse l’idée que ces violences faites aux femmes ne peuvent demeurer impunies, que tout finit par se savoir. Et qu’il suffit de ne pas fermer les yeux pour que les choses viennent à changer.

Film un peu fourre-tout qui permet à Diablo Cody d’aborder un genre qu’elle apprécie sans se départir de son regard aiguisé sur la jeunesse, Jennifer’s Body reste un objet étrange, pas complètement abouti. Karyn Kusama ne se montre pas très à l’aise avec l’horreur qu’elle filme un peu à l’épate, cédant le trouble de ce que traversent ses personnages à une efficacité un peu forcée. Ni vraiment effrayant, ni vraiment émouvant, Jennifer’s Body est un film hybride, parfois aussi insipide que le tube des Low Shoulder qui revient à intervalle régulier.



