Cinéma Fantastique Polar

Détective Philippe Lovecraft – Martin Campbell

Cast a Deadly Spell. 1991.
Origine : États-Unis
Genre : Fantastique noir
Réalisateur : Martin Campbell
Avec : Fred Ward, David Warner, Julianne Moore, Clancy Brown, Alexandra Powers.

Los Angeles – 1948. Dans une société où la magie est devenue monnaie courante, l’ex-flic Phil Lovecraft devenu détective privé tient lieu de curiosité par son refus catégorique à en user. Pourtant, en acceptant l’affaire que lui propose le richissime Amos Hackshaw – remettre la main sur le livre que son chauffeur congédié lui a dérobé – le détective s’engage sur le chemin tortueux des forces occultes. L’ouvrage qu’il doit retrouver n’est autre que le Necronomicon, le livre des morts, et nombreux sont ceux qui veulent s’en emparer.

Le néo-zélandais Martin Campbell, connu pour avoir relancé par deux fois la franchise James Bond (GoldenEye en 1995 puis Casino Royale en 2006) et pour sa relecture du mythe de Zorro (Le Masque de Zorro en 1998 suivi de La Légende de Zorro en 2005), a démarré sa carrière en Angleterre au cours des années 70 en enchaînant trois comédies à la portée confidentielle. Il a ensuite travaillé pour la BBC avant de faire le grand saut et tenter le rêve américain. Celui-ci démarre en 1989 par la réalisation de La Loi criminelle, un thriller qui utilisait alors les prometteurs Gary Oldman et Kevin Bacon à contre-emploi, et se poursuit mollement en 1991 avec Sans aucune défense, lequel ne sortira que deux ans plus tard en France. Cette même année voit Martin Campbell revenir à la télévision mais sous l’égide de la chaîne câblée HBO (Les Contes de la crypte) donc avec la promesse d’une grande liberté. Sous la houlette de la productrice Gale Anne Hurd (TerminatorAliensTremors), il profite de l’aubaine pour s’aventurer sur les terres du fantastique, non sans recourir à un mélange des genres qui préfigure Le Maître des illusions que Clive Barker réalisera en 1995.

A proprement parler, le monde dépeint dans Détective Philippe Lovecraft n’est pas une uchronie – les deux guerres mondiales sont évoquées sans qu’il ne soit fait état d’une issue contraire à l’Histoire – mais plutôt un univers parallèle où la magie serait à la portée de tous. Le moindre quidam peut ainsi améliorer son quotidien en se délestant du poids de certaines tâches comme taper à la machine ou préparer un cocktail. Cet usage pour le moins terre-à-terre participe d’une volonté de banalisation de la magie qui interdit tout émerveillement. Passé l’étonnement liminaire de voir la main d’un inspecteur de police prendre feu sans qu’il en souffre au moment d’allumer sa cigarette, on appréhende cet univers avec un certain recul, épousant en cela l’attitude du détective Lovecraft, lequel ne s’étonne plus de rien. Martin Campbell filme à l’avenant et sans ostentation, mettant sur le même niveau une jeune fille virginale chassant la licorne dans les bois de la propriété paternelle et le détective se perdant dans les bras d’un ancien amour dans l’inconfort de son vétuste bureau. On ne s’étonnera donc pas davantage que des zombies soient indifféremment utilisés en tant qu’hommes de main ou d’ouvriers bon marché, ou qu’un loup-garou se fasse tancer par des inspecteurs de police sur les nerfs. Une approche routinière qui atteint vite ses limites lorsque Lovecraft en vient à se défaire d’une gargouille d’un coup de pied bien senti dans l’entrejambe. Rien de tel pour désacraliser cette créature fantastique, pourtant dépourvue d’attributs visibles, que de nous renvoyer par ce geste au comédien derrière le costume. De manière générale, le fantastique du film prête davantage à rire (les zombies encore dont la rapide obsolescence occasionne quelques désagréments sur les chantiers ; l’utilisation de Gremlins dont le côté facétieux doit beaucoup aux films de Joe Dante) qu’à s’émerveiller voire à s’effrayer. Ce qui est dommage lorsque le héros porte sciemment le nom d’un écrivain réputé dans le domaine de l’horreur et que sa quête concerne ni plus ni moins que le Necronomicon. Si l’utilisation d’un patronyme aussi connoté intrigue au départ, on se rend rapidement compte que tout cela ne dépasse guère le stade du clin d’œil. Ainsi, suivant cette logique, le commissaire et ancien supérieur de Lovecraft se nomme Bradbury, autre grand nom de la littérature mais plus versé dans la science-fiction.

Détective Philippe Lovecraft se réclame du film noir et en épouse la forme la plus classique. L’enquête n’est qu’un prétexte pour aligner les figures imposées du genre avec au premier chef la femme fatale, Connie, campée ici par l’alors débutante Julianne Moore, et dont la présence renvoie le héros à son passé. A ce titre, le récit se déroule sans surprise se bornant à coller aux petites ambitions d’un patron de dancing (Harry Bordon, ancien ami de Lovecraft et nouvel amant de Connie) et d’un milliardaire porté sur l’occultisme, prêt à sacrifier sa fille pour faire sombrer le monde dans le chaos. Le choix de David Warner pour interpréter Amos Hackshaw témoigne de la paresse de l’entreprise. Déjà interprète du diable dans le délirant Bandits bandits et du machiavélique propriétaire du musée de cire de l’excellent Waxwork, il apparaît un peu trop évident en adorateur de Cthullu. Il n’a du reste pas grand chose à défendre, n’apparaissant qu’à dose homéopathique pour lancer l’intrigue et la conclure, un peu à l’image de Robert De Niro dans Angel Heart. Il en va de même de Clancy Brown, l’inoubliable Kurgan de Highlander qui ici joue les parvenus un peu fades, voire de Julianne Moore qui sortie de son charme rétro n’a pas grand chose à se mettre sous la dent pour se mettre en évidence. Seul Fred Ward, le mieux servi, parvient à tirer son épingle du jeu en distillant juste ce qu’il faut d’humour et d’airs désabusés pour qu’on le prenne en sympathie et qu’on ait envie de le suivre dans son enquête. Il fait le boulot, comme on dit.

Dire que Détective Philippe Lovercraft déçoit relève de l’euphémisme. De confection trop classique, le film n’arrive pas à se servir du fantastique ambiant pour emmener le film noir vers d’autres contrées. Par ailleurs, les effets spéciaux ont beau être de qualité, ils ne suffisent pas à sauver les meubles d’une intrigue sans relief et d’une direction artistique pas toujours très heureuse avec cette abondance de filtres pour figurer des ciels menaçants, crachant indifféremment des pluies rouges sur un Los Angeles de carte postale. A l’indicible peur distillés par les écrits lovecraftiens, Martin Campbell a substitué un ennui plombant heureusement contrebalancé par de légères touches humoristiques comme celle qui clôt le climax.

1 commentaire

  • Je vous remercie de votre article, jusqu’a que je le lise je n’étais même pas au courant de l’existence de ce film. Malgré que votre critique soit mitigé vis à vis de ce film, je suis assez curieux de le voir, ce mélange de film noir et de Lovecraft est intéressant.

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