Cinéma Science-Fiction

It Conquered the World – Roger Corman

Ecrit par Loïc Blavier

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It Conquered the World. 1956.
Origine : Etats-Unis
Genre : Alien vénusien
Réalisation : Roger Corman
Avec : Lee Van Cleef, Beverly Garland, Peter Graves, Dick Miller…

Le docteur Anderson les avait prévenues au sujet des risques encourus par l’exploration spatiale, mais elles ne l’ont pas écouté et elles vont payer le prix de leur mépris. C’est ce qui pend au nez des autorités du pays, toutes étonnées d’avoir momentanément perdu contact avec leur sonde spatiale et qui projettent donc de ramener l’engin au sol pour examens. Personne n’est conscient qu’avec la sonde, s’amène également un extra-terrestre venu de Vénus. Enfin presque personne, car Anderson, vexé jusqu’au trognon de ne pas avoir été pris au sérieux, est le relais sur Terre de l’alien voulant conquérir le monde en toute discrétion.

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Not of this Earth et It Conquered the World, voilà l’un des doubles tournages concoctés par Roger Corman en l’an 1956, dernière année avant que l’humanité ne se mette à sortir de son berceau terrestre. Et pour exploiter les fantasmes nés de ce prochain saut dans l’inconnu, l’AIP n’était pas la dernière à proposer ses services au brave Roger. Deux semaines plus tard, et avec un budget dix fois moindre que celui alloué à un produit de science-fiction en noir et blanc par les gros studios, tout était déjà prêt. Les deux films -bien que Not of this Earth ait finalement aterri chez Allied Artists- ont grosso modo la même trame, partagent plein d’acteurs et techniciens (y compris le fidèle scénariste Charles B. Griffith, qui bien qu’il soit ici non crédité a bel et bien remplacé Lou Rusoff lorsque ce dernier dû s’absenter pour raisons personnelles) et font sentir leur petit budget à plein nez. Cependant, It Conquered the World décroche la timbale grâce à son gros monstre passé à la postérité, et qui sera même évoqué par l’inénarrable Frank Zappa dans sa chanson live Cheepnis, où il décrit la bestiole comme étant « une espèce de cornet de glace renversé avec des dents tout en bas« . Une description pas moins ressemblante qu’une autre (et Zappa en donne plusieurs dans sa chanson) mais qui n’évoque cependant pas les pinces de la bête, assez proches des décapsuleurs de couteaux suisses. Les gens se moquent souvent des monstres du cinéma des années 50, et bien souvent leurs sarcasmes sont immérités. Mais il faut bien avouer qu’ici… A l’origine de ce design particulier se trouve Corman lui-même dont le raisonnement était que la force de gravité de Vénus devant être pas mal prononcée, il fallait bien que le centre de gravité du monstre se trouve vers le bas. Pas illogique, mais n’empêche que son monstre a vraiment piètre allure, avec ou sans sa texture caoutchouteuse. Sur le plateau de tournage, l’actrice Beverly Garland ne se priva pas pour se moquer de la bête, et même de son plan pour conquérir le monde. Ce qui plut beaucoup à Corman, qui la laissa donc improviser des remarques acerbes destinées au personnage de son mari joué par Lee Van Cleef, au service d’un envahisseur qui ne brille pas plus par son intellect que par son physique. C’est ainsi qu’en reprochant à Anderson de trahir l’humanité, et en lui sortant des arguments pour le convaincre de ses torts, elle met en relief tout un tas de choses faisant que cette conquête du monde ne peut être prise au sérieux par le spectateur (car dans le film lui-même, l’humour n’est jamais direct). Au nombre de ces justes défauts évoqués par l’actrice principale figure la très pertinente remarque sur la lâcheté d’un monstre moche préférant se planquer dans une grotte en déléguant sa basse besogne (via des grognements dans un poste radio) à un humain paumé. On en revient aux carences budgétaires, et à la désastreuse manière dont est animé l’extra-terrestre, qu’on dirait monté sur roulettes. Une autre de ses tares : ses émissaires chauves-souris, dont la morsure a pour conséquence de faire passer la victime du côté de l’envahisseur… Sauf que les chauves-souris sont en nombre limité, et qu’elles meurent sitôt avoir mordu. La scène où Van Cleef annonce qu’il va falloir attendre une semaine avant d’en avoir une autre pour s’occuper du héros -qui a tué la sienne- est particulièrement savoureuse. Au-delà du monstre, la ridicule échelle à laquelle se déroule l’intrigue n’aide pas à la crédibilité. Quatre ou cinq clampins rassemblés dans une base militaire d’une seule pièce incarnent le projet spatial phare de l’Amérique. Une douzaine de figurants joue les militaires envoyés attendre les soviétiques en plein bois (ordre de leur supérieur contaminé), sous la houlette d’un tandem composé de Dick Miller et de Jonathan Haze, qui s’en donnent à cœur joie pour faire un petit numéro de chef autoritaire assisté d’un troufion mexicain débile. La panne soudaine de toute forme d’énergie (voiture, électricité, eau…) est également censée toucher tout le pays, voire toute la planète, mais on serait bien en peine de le confirmer puisque l’intrigue ne sort jamais de ce petit coin de campagne. En outre, l’équipe de chauve-souris manquant de personnel, on ne peut pas vraiment dire que le climat de la petite ville tourne à la paranoïa façon L’Invasion des profanateurs de sépultures. En réalité, il n’y a guère que le héros (joué par Peter Graves) et le grand méchant (Van Cleef, donc) pour s’investir dans les événements. Ce qu’ils font avec leurs moyens limités : Graves, toujours accompagné de sa compagne, rumine sur le cas Anderson et ne s’active que lorsqu’il est vraiment convaincu du bien fondé de ses confessions vénusiennes. Quant à Van Cleef, il reste désespérément collé à son poste de radio et répond aux arguments de sa femme par des discours fumeux sur l’humanité corrompue, qui selon lui mérite d’être punie quitte à en perdre ses capacités à ressentir des émotions, ce qui est le sort promis à tout un chacun, à commencer par ceux qui se sont faire mordre par les chauves-souris (espérons pour le vénusien qu’il a d’autre moyen que celui-là car sinon c’est pas demain la veille qu’il contrôlera la Terre entière). D’où la convenue morale finale, délivrée par le héros, portant sur les sentiments qui font la spécificité et la gloire d’un genre humain qui apprendra par lui-même à vaincre ses faiblesses…

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Tout l’art de Roger Corman pour se dépêtrer du guêpier d’une mini-production commando se retrouve dans It Conquered the World. S’il ne prend pas la chose par dessus la jambe en la bâclant purement et simplement comme le ferait un vulgaire exécutant, il démontre malgré tout qu’il a bien conscience du produit qu’il est en train de tourner. D’où cette subtile auto-dérision, qui en s’appuyant justement sur ses énormes défauts rend le film malgré tout très vivant, sans le transformer en farce indigeste. Ce sens de l’humour pince sans rire sera plus tard ouvertement exploité dans Un baquet de sang et dans La Petite boutique des horreurs (voire dans la théâtralité exacerbée du cycle Poe), et fera florès auprès de certains de ses disciples à la New World. Eût-il quitté le métier dans les années 60 que cela serait passé inaperçu, mais la touche particulière de Corman se retrouve déjà dans certaines de ses œuvres des années 50, ne demandant qu’à se libérer lorsque le moment s’y prêtera.

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