The Undead – Roger Corman

The Undead. 1957

Origine : États-Unis
Genre : AIP
Réalisation : Roger Corman
Avec : Pamela Duncan, Richard Garland, Allison Hayes, Val Dufour…

Satan a une histoire à nous raconter ! Celle de Quintus Ratcliff, un parapsychologue qui, fort de plusieurs années passées au Tibet, contacte son ancien professeur pour lui proposer une expérience exceptionnelle : hypnotiser un sujet et le replonger dans ses vies antérieures. Le cobaye choisi se nomme Diana Love, une femme de petite vertu, qui une fois hypnotisée se révélera être la réincarnation de Hélène, une française médiévale. Au moment où Diana redevient Hélène, cette dernière se trouve en fâcheuse posture : condamnée pour sorcellerie, elle est promise dès le lendemain -jour du sabbat- à la hache du bourreau. Clamant son innocence, et elle-même clamée par son fiancé Pendragon, Hélène parvient à s’échapper grâce à l’aide mentale apportée par Diana, qui vient au passage de faire une grosse bêtise : en sauvant sa propre aïeule, elle a changé ce que l’on appellerait maintenant le “continuum espace-temps” ! Mais l’a-t-elle réellement sauvée ? Car en son temps, Hélène a bien des ennemis : outre les autorités, elle est également la cible de Livia, une véritable sorcière, qui n’est pas insensible aux charmes de Pendragon. Et pendant ce temps-là, ce dernier remue ciel et Terre pour que sa véritable dulcinée échappe à un sort funeste. Et dans le même moment, au XXème siècle, Quintus commence à se rendre compte que Diana a interféré avec Hélène.

Ambitieux, ce scénario de Chuck Griffith ! Et pourtant, nous sommes bien dans le plus pur Corman des années 50, celui qui abreuvait l’American International Pictures en productions fauchées, vite tournées et fréquentées par des trognes reconnaissables pour qui se penche un peu sur la filmographie du grand Roger. Ainsi, The Undead partage les acteurs d’un autre film de Corman tourné dans la foulée, L’Attaque des crabes géants. Pamela Duncan, Richard Garland (époux de Beverly, cormanienne chevronnée), Mel Wells et bien entendu Dick Miller squattent ainsi les deux castings. Derrière la caméra, le scénariste Griffith, le compositeur Ronald Stein et le maquilleur Curly Batson répondent encore présents pour les deux productions, tandis que tous les autres techniciens avaient déjà travaillé sur d’autres films de Corman ou allaient le faire. Il n’y a guère que le chef opérateur qui fasse office d’intrus au milieu de cette petite bande de joyeux drilles ayant investi un supermarché abandonné pour y tourner en une semaine un film budgété à 75 000 dollars. Bref, la routine ! Oui et non : cette fois, Roger commanda a Chuck Griffith un sujet pour lui inédit : ni un western, ni un drame adolescent, ni un film de monstres atomiques, ni un film d’extraterrestres… Un film purement fantastique, dicté par une mode éphémère : celle de la réincarnation. Au milieu des années 50, au cours d’une séance d’hypnose régressive menée par un certain Morey Bernstein, une ménagère américaine du nom de Virginia Tighe se serait souvenu d’une de ses précédentes incarnations, celle de Bridey Murphy, une femme irlandaise du XIXe siècle. Les articles de presse et surtout le livre qui fut tiré de cette affaire (écrit par Morey Bernstein lui-même) firent de la réincarnation un sujet tendance à exploiter d’urgence. La Paramount s’y attela l’année même de la parution du livre, adapté sous son titre d’origine, The Search for Bridey Murphy. Désireux de damer le pion à cette puissante concurrence, Corman demanda à Griffith de pondre un script avec un sujet similaire. Il échoua toutefois à gagner la course aux écrans, The Undead sortant 5 mois après The Search for Bridey Murphey (flanqué du Voodoo Woman de Edward L. Cahn en double programme). C’est qu’au passage, un petit contretemps vint perturber la bonne marche du projet : pris d’une soudaine crise de folie, Corman et Griffith avaient en effet écrit les dialogues de la partie médiévale de leur film en pentamètre iambique ! Après avoir fait relire le résultat à son entourage et entendu les remarques sceptiques, Corman fit machine arrière et demanda à Griffith de passer à un anglais plus conventionnel. Ce dernier s’exécuta non sans un regret partagé par d’autres membres de l’équipe. Le retard que cela entraîna décala la sortie de The Undead, au point que lorsqu’il fut enfin projeté au public, la mode de la réincarnation elle-même était passée (et le film de la Paramount ne marqua guère les esprits). Corman rajouta donc une nouvelle sous-intrigue pour l’en éloigner, en profitant pour remplacer le titre initialement prévu (“The Trance of Diana Love”). Ce qui nous vaut au passage l’une des plus belles affiches de sa filmographie ! Mais aussi l’une des plus belles réussites artistiques de sa carrière ! Au moins pour ce qui est de sa période années 50…

On peut trouver matière à reproches dans The Undead. Une vision biaisée comme celle du Mystery Science Theater 3000 ne manquera pas de trouver que les effets spéciaux sont approximatifs (notamment l’emploi des fumigènes -qui faillirent d’ailleurs asphyxier les acteurs lors du tournage-), que les costumes laissent à désirer (la combinaison en collant du diable), que les décors sont en carton pâte (et vacillent à l’occasion), que le maquillage est grossier, que les dialogues peuvent être cruches, ou que le scénario soit confus. Il est vrai que le film ne paye pas de mine. Mais il ne faudrait pas pour autant en oublier les nombreux points qui permettent de le singulariser à côté des autres productions AIP / Corman de l’époque, qui tout en étant assez souvent réussies peuvent difficilement passer pour ambitieuses. A côté, tout maladroit qu’il soit, The Undead fait figure d’avant-garde et n’est pas sans laisser augurer du cycle Poe. De façon superficielle, pour commencer, tout simplement par le fait qu’il adopte une imagerie gothique faite de cimetière entretenu par un fossoyeur simplet (Mel Wells, qui s’amuse comme un petit fou), de lépreux vendant son âme au Diable (Dick Miller), de danseuses se trémoussant au milieu des tombes, de sorcières rivales (anticipant le duel de sorcier du Corbeau) luttant pour l’âme de l’héroïne, de maisons décrépites, de donjons obscures, de têtes coupées, de chats noirs, de chauve-souris, de brume et tutti quanti… Tout ceci certes en noir et blanc plutôt qu’en couleur flamboyantes, mais n’en forgeant pas moins un cadre propice aux contes macabres, ce qu’étaient les écrits de Poe et ce qu’est le scénario de The Undead. Encore que le présent film soit un peu plus proche dans l’esprit des contes folkloriques d’un Nicolas Gogol que des monuments funèbres d’Edgar Poe en ceci qu’il relève d’un Moyen-Age fantasmé et peuplé de croyances populaires. D’autant que Corman y incorpore également des éléments propres à ces récits médiévalisants : le chevalier sans peur et sans reproche, la tentatrice, la demoiselle en détresse, la justice expéditive du bourreau, et le conflit cornélien qui vient clôturer l’intrigue dans une dramaturgie fort prononcée. Ce qui n’exclut pas qu’au passage, Corman aura disséminé quelques touches humoristiques, par exemple avec ce nain facétieux serviteur d’une des sorcières, avec le gardien de cimetière simplet ou avec le Diable et son rire gras. Autant d’éléments qui ressemblent autant à du Gogol qu’à du Roger Corman, ce dernier s’étant rarement aventuré dans le premier degré total, autant par goût que par sa capacité à afficher du recul vis à vis de son propre cinéma.

Mais ce qui fait de The Undead un préfigurateur du Corman à venir n’est pas tant cette incursion prématurée dans le cinéma gothique que la volonté du réalisateur d’éviter une narration classique. Le cycle Poe s’est très souvent enrichi de considérations appuyées sur Freud, à base de subconscient (les dédales de la maison Usher reflétant par exemple ceux de l’esprit du maître de maison), ou exprimées par le poids des héritages familiaux vus comme de véritables hantises (La Chambre des tortures et son protagoniste incapable de sortir de sa lignée d’inquisiteurs). Dans The Undead, l’histoire de la réincarnation annonce plus ou moins cette mouvance, établissant un lien mental puis plus tard corporel entre Diana Love -prostituée du XXe siècle- et Hélène -condamnée par erreur comme sorcière des siècles plus tôt-. D’une manière qui aurait certes méritée d’être un peu moins épisodique, Corman rend les deux personnages interdépendants et vient ainsi complexifier une intrigue qui aurait très bien pu rester linéaire si elle s’était cantonnée à sa partie médiévale. Or, non seulement le prétexte de la réincarnation ajoute une certaine épaisseur au récit, mais elle n’est que l’une des plusieurs couches qui composent un film en forme de mille feuilles narratif. Le Diable ouvre ainsi le bal, annonçant que ce qui suit est un exemple de ses œuvres, puis il est suivi par ces deux parapsychologues à la recherche de la preuve des vies antérieures, puis leur cobaye revit la situation d’une de ses précédentes incarnations, situation que sa personnalité du XXème siècle transforme, entraînant une foule d’aventures impliquant des sorcières ennemies, un triangle amoureux, de la chevalerie, mais aussi un paradoxe temporel dans lequel l’un des parapsychologues va s’immiscer en s’invitant lui-même dans les souvenirs de sa cobaye. Et tout ça débouchant sur une petite série de pirouettes à la tonalité très “Contes de la crypte” (le comics, bien entendu, car la série télévisée ou les films Amicus n’existaient pas encore). Cette densité devient parfois confusion et entraîne des incongruités scénaristiques, mais il n’en demeure pas moins que The Undead prend le contrepied de la simplicité narrative des séries B standards des années 50, sans pour autant se faire passer pour un film d’auteur et sans jamais chercher à faire oublier qu’il n’est qu’une série B, gages gothiques ou humoristiques et avalanche d’action en faisant foi (sans oublier l’inévitable opportunisme de Corman, très porté sur la mise en valeur de la plastique de la “mauvaise” sorcière). Le bilan est que tout cela s’aventure loin des sentiers battus et explore le drame historique, l’épouvante gothique, le cinéma d’aventure, voire la fantasy, maniant brillamment les expérimentations artistiques et les impondérables commerciaux.

S’il est évident qu’il présente bien des similitudes avec ce que sera le cinéma de Corman quelques années plus tard, il ne faudrait pas réduire The Undead au seul rang de préfigurateur ne demandant qu’à être retravaillé : il se construit sa propre spécificité, celle d’être un film fantastique s’éloignant des thèmes propres à son époque -l’âge de l’atome et de la guerre froide- pour verser dans un style inédit qui n’a pas d’équivalent exact au sein de la riche filmographie de son réalisateur. Dans ses mémoires, Corman ne fait pourtant pas grand cas de cette production, ne lui consacrant qu’une demi-page. Chose étrange, car de sa toute première partie de carrière, disons au moins jusqu’au diptyque Un baquet de sang / La Petite boutique des horreurs, il s’agit probablement là de son meilleur film. Pas le plus amusant, pas le plus cohérent, pas le plus techniquement irréprochable, mais en tous cas une expérimentation formelle concluante et accrocheuse, la petite heure dix que dure le film étant blindée d’idées tous azimuts.

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