CinémaFantastique

Nightmare – Tobe Hooper

nightmare

Night terrors. 1993

Origine : Canada / Egypte / États-Unis 
Genre : Fantastique érotique 
Réalisation : Tobe Hooper 
Avec : Robert Englund, Zoe Trilling, Alona Kimhi, Irit Sheleg…

La jeune Jenny (Zoe Trilling) débarque à Alexandrie pour rendre visite à son père archéologue. Mais celui-ci est retenu sur un chantier important et ne peut donc passer son temps avec sa fille. Livrée à elle-même et bien contente de l’être, Jenny fait peu de cas de la pudibonderie de son paternel et plonge dans les milieux libertins d’Alexandrie par l’intermédiaire de la mystérieuse Sabina (Alona Kimhi), rencontrée par hasard dans la rue. La luxure orientale va vite se transformer en cauchemar impliquant Paul Chevalier (Robert Englund), le descendant du Marquis de Sade (Englund aussi). Se pourrait-il que Jenny soit la descendante de cette courtisane qui fit condamner le philosophe du boudoir à la prison, inspirant à celui-ci des plans de vengeance que la morale réprouverait d’autant plus qu’ils se seraient fondé sur l’avilissement ?

Il y a de fortes chances, mais rien n’est sûr. Il faut dire que Nightmare est loin d’être un monument de clarté. Sa conception même fut un bordel monstrueux : déjà en proie à des difficultés diverses à cause de sa firme Cannon, le fameux Yoram Globus (privé de son compère Menahem Golan mais accompagné de Harry Allan Tower, qui connait bien le Marquis de Sade pour avoir naguère confié sa Justine à Jess Franco) appela Tobe Hooper dans l’urgence pour un tournage à Tel Aviv démarrant dans les deux semaines. Initialement prévu, le réalisateur Gerry O’Hara avait fait faux bond à la dernière minute, laissant le père Globus dans la mouise et sans scénario. La tête de casting Robert Englund suggéra à son producteur d’embaucher son vieil ami Tobe Hooper, alors perdu dans le monde peu valorisant de la télévision. Et tout le monde fut content : Globus avait trouvé un réalisateur de renom aux tarifs raisonnables, Hooper se sortait du petit écran et Englund allait pouvoir travailler avec un pote. Dans l’allégresse, on en oublia le scénario ! Tant pis, cette tâche secondaire allait s’effectuer à même le plateau de tournage, au jour le jour. Et cela s’en ressent énormément. Nightmare part dans tous les sens, et bien que l’on commence par se dire que toutes les intrigues improvisées par Hooper finiront bien par se rejoindre, plus le temps passe et plus l’évidence s’impose : il n’en sera rien, ou alors le nœud sera démêlé en dépit du bon sens. Les “tableaux” composant le film de Hooper sont multiples : il y a d’abord le marquis de Sade poudré et emperruqué (bref celui du XVIIIème siècle) qui entre deux séances de tortures auxquelles il prend grand plaisir s’amuse à effrayer les autres prisonniers et à promettre de vilaines choses à la courtisane du Roi (ou du moins à sa photo !). Il y a les soirées de débauche hallucinogènes organisées par Sabina et Paul Chevalier. Il y a aussi ce fougueux cavalier protecteur qui deviendra l’amant de Jenny. Il y a la gouvernante Fatima et sa secte. Enfin, il y a les fouilles archéologiques du père, tout proche d’une découverte sensationnelle. Et l’héroïne de zigzaguer entre tout cela, parfois en compagnie d’une copine et du copain de celle-ci (qui s’avérera être un tordu, bien que l’on ne sache pas trop dans quel groupe de méchant le classer).

Dans le fond, tout ceci ne peut être qu’un complot aux vastes ramifications. Mais c’est principalement au spectateur de se débrouiller pour faire les liens, ce qui s’avère parfois impossible, par exemple lorsqu’il s’agit de trouver le rapport entre Sade et la secte de Fatima (le dénouement l’expliquera grosso modo, sans chercher à convaincre). D’autres fois, les choses sont plus simples à comprendre mais manquent cruellement de développement, notamment en ce qui concerne la vengeance de Sade par-delà les siècles. Le lien de parenté entre Sade et Chevalier permet de déduire que la vengeance a finalement lieu, mais cela ne va pas au-delà : Chevalier pourrait très bien agir à son propre compte, juste parce qu’il est lui-même sadique. Il n’y a pas d’histoire de réincarnation ni de magie noire, ni rien de fantastique là-dedans. Si il n’y avait pas de retour ponctuel à la prison et au vrai Marquis, on aurait tôt fait d’oublier l’existence de cette vengeance dont le but reste obscur : l’humiliation de l’ennemie, à savoir Jenny. Laquelle à l’air de s’en foutre complètement : elle-même attirée par le sexe, elle assiste aux soirées de débauche sans s’en émouvoir. Elle trouve même ça ringard ! Ce qui est tout de même un comble pour une fille dont le vrai nom est “Eugénie”. La logique aurait voulu qu’Eugénie connaisse la même destinée que sa consœur Justine dans l’œuvre de Sade : qu’elle connaisse “les malheurs de la vertu” en se faisant abuser par divers pervers. Hooper ne marche pas à la logique et l’impassibilité de son héroïne ne fait qu’accroître le non-sens de son film, le transformant en film de vacances d’une post-adolescente libertine. On se dit au passage que le réalisateur a loupé l’occasion d’ironiser sur les perversions imaginées par le Marquis de Sade, dont le côté choquant s’est sérieusement amenuisé à la fin du XXème siècle, libéralisation des moeurs aidant. Le “divin marquis” aurait très bien pu passer pour un ringard, ce qui aurait justifié le monolithisme de Jenny. Las, Hooper préfère rester sérieux, quitte à balancer quelques meurtres venus de nul part histoire de sortir son héroïne de sa torpeur et de préserver l’image du Marquis (ou de son descendant).

Mine de rien, en accouchant d’un scénario aussi décousu, Hooper s’est tiré une balle dans le pied, lui qui espérait faire un film atmosphérique. Le problème n’est pas tant que l’histoire ne fasse pas grand sens mais que ses nombreux tiroirs vides empêchent le spectateur de se laisser porter jusqu’au dénouement en profitant de l’onirisme des scènes, pourtant de toute évidence travaillées et même parfois jolies. Passer en revue toutes les différentes facettes d’une histoire dont finalement personne ne se soucie (réalisateur inclus, même si il fait mine de raconter quelque chose) donne à Nightmare aboutit à un rythme saccadé empêchant toute harmonisation. Ainsi le réalisateur se ballade-t-il constamment entre une atmosphère “mystère insondable de l’Égypte antique” (la secte, l’amant de Jenny, les fouilles archéologiques), entre du maniérisme aristocratique très “XVIIIème” (Sade dans sa prison), entre du modernisme slasheresque (les amis de Jenny sapés comme Boy George), entre de l’érotisme télévisuel (il y en a a foison, mais toujours très soft bien entendu) et entre de l’épouvante piquée à Freddy Krueger. Bref entre l’exotisme, le romantisme, le modernisme à l’américaine et le surréalisme, Hooper ne sait que choisir et se disperse, il mélange un peu tout. Le bordel du scénario déteint sur l’atmosphère, véritable une mosaïque dépareillée. Robert Englund contribue fortement à ce défaut, lui qui est encore bloqué dans les mimiques de son cher Freddy (il est toujours, d’ailleurs, le pauvre), dans ses remarques ironiques et dans l’exagération théâtrale. Déclamer la philosophie de Sade, déjà très lourde, avec un surjeu quasi caricatural et en s’adressant directement à la caméra (un peu comme Freddy le faisait dans sa série télé) rend son Marquis de Sade extrêmement agaçant et donne un air parodique à un film qui n’avait vraiment pas besoin de ça. S’en étant peut-être rendu compte, Hooper finit par faire de Nightmare un Nightmare on Elm Street dans lequel Paul Chevalier utilise une griffe pour terroriser ses proies dans des endroits sombres. Ce qui renforce encore le déséquilibre. Bref, autant regarder les “adaptations” de Sade par Jess Franco, autrement plus limpides et agréables que ce Hooper hésitant et poussif.

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