King of the Ants – Stuart Gordon

King of the Ants. 2003.

Origine : États-Unis
Genre : Naissance d’un sociopathe
Réalisation : Stuart Gordon
Avec : Chris McKenna, Kari Wuhrer, George Wendt, Daniel Baldwin, Vernon Wells, Lionel Mark Smith.

Sans qualification, Sean Crawley (Chris McKenna) vit d’expédients, acceptant tous les petits boulots qui se présentent. Par l’entremise de Duke Wayne (George Wendt), une vague connaissance, il se retrouve à prendre en filature un obscur employé de mairie pour le compte de l’entrepreneur Ray Mathews (Daniel Baldwin). Un travail facile qui tend à se compliquer lorsqu’un soir, Mathews lui demande de le tuer. Sans poser de questions autre que le montant de ses émoluments, Sean accepte et s’exécute, non sans mal. La situation s’envenime lorsqu’il cherche à toucher son argent et que Mathews lui oppose une fin de non recevoir. Sean menace alors de dévoiler tout ce qu’il sait. Mal lui en prend puisqu’il est kidnappé et séquestré, à la merci des types patibulaires qui bossent pour l’entrepreneur et bien décidés à ce qu’il ne puisse jamais révéler ce qu’il sait.

Étroitement lié à l’Empire International Pictures créé par Charles Band dont il a été la figure de proue, Stuart Gordon ne s’est jamais complètement remis, commercialement parlant, de l’échec Robot Jox, lequel a fait écho à la faillite du studio. Les années 90 ont été pour lui un long chemin de croix durant lesquelles il a alterné au gré des opportunités télévision (La Fille des ténèbres, un épisode de la série Chérie, j’ai rétréci les gosses!), marché de la vidéo (Castle Freak) et bien sûr cinéma (Le Puits et le penduleFortressSpace Truckers et l’inédit The Wonderful Ice Cream Suit). Au moins Stuart Gordon continue t-il de faire ce qu’il aime, fédérant autour de lui une troupe comme du temps de ses années théâtre. Et puis vient Dagon, transposition de la nouvelle Le Cauchemar d’Innsmouth de H.P. Lovecraft sous la férule de son vieux complice Brian Yuzna. Un film dans la continuité de son œuvre qui rétrospectivement marque la fin d’une époque. A partir de là, Stuart Gordon opère un virage à 180° et donne un tour plus sombre et jusqu’au-boutiste à sa filmographie. Il n’est alors plus question d’amuser la galerie mais de confronter le spectateur à la noirceur de l’âme humaine suivant une approche plus frontale et perturbante. Pour entériner ce changement de cap, le réalisateur jette son dévolu sur le roman Le Roi des fourmis, adapté pour l’écran par nul autre que l’auteur lui-même, l’écrivain britannique Charles Higson.

Avec King of the Ants, Stuart Gordon tourne le dos à la facilité et à un certain confort de lecture. D’une profonde noirceur, le récit nous place d’emblée dans une position instable en collant aux basques de Sean Crawley, homme insignifiant mais de bonne volonté qui se laisse marcher sur les pieds plus souvent qu’à son tour. Un bon gars pas forcément très malin mais qui ne rechigne pas à la tâche et auquel Chris McKenna apporte toute sa bonhomie. Ce personnage incarne l’Amérique de la débrouille, celle des petits boulots, de la précarité et de l’absence de couverture sociale. L’Amérique des laissés pour compte et des exploités. La proie idéale pour des individus sans scrupules toujours prêts à tirer profit de la crédulité et de la détresse financière de ces pauvres hères. En somme, la situation de Sean Crawley invite à la mansuétude. Or le récit opère un premier basculement lorsque Sean assassine Eric Gatley. Le gentil ahuri devient subitement un meurtrier, certes maladroit et hésitant mais plein d’abnégation et un minimum réfléchi. Il apparaît alors sous son jour le plus abject. Il a agi uniquement pour de l’argent au détriment de toute conscience morale. La présentation très succincte qu’en a fait Stuart Gordon achève de rendre son acte particulièrement odieux et inacceptable. Rien ne laissait supposer que Sean avait le couteau sous la gorge et donc un besoin urgent d’argent. Il a simplement saisi l’occasion qui se présentait à lui sans davantage de réflexion, et sans peser les conséquences de son acte. Si le retour de bâton est immédiat, il ne prend pas la forme attendue. King of the Ants n’est pas le genre de film à s’embarrasser des notions de pardon et de justice.

Tout du long le film baigne dans une ambiguïté morale inhérente à l’attitude de son personnage principal. A mesure que l’intrigue avance, Sean se révèle comme un type véritablement hors des clous, déconnecté de certaines réalités et convaincu qu’il ne risque rien à tenir tête à Mathews, si ce n’est quelques bobos. Il ne semble pas avoir conscience de l’extrême cruauté dont l’homme peut faire preuve alors que lui même vient de tuer un quasi inconnu de sang froid. Sa singularité s’exprime dès sa première nuit en captivité, qu’il occupe à se masturber plutôt qu’à chercher à s’échapper. Stuart Gordon en profite pour illustrer ses pensées lubriques dans lesquelles se télescopent fantasmes sur la veuve de sa victime et trips hallucinatoires où Susan Gatley lui apparaît nue mais dotée d’un énorme phallus ou sous la forme d’une sorte de reine fourmi. Scène particulièrement éprouvante par l’insensibilité et l’absence de remords qu’elle illustre, elle ne constitue en fait que le prélude du long calvaire qui suit, autant pour Sean que pour le spectateur. Ce qui pouvait s’apparenter à une simple tentative quelque peu musclée d’intimidation se mue en entreprise d’avilissement qui bat en brèche toute volonté de révolte. Sean finit par accepter son sort, non pas par repentance – ce sentiment lui est totalement étranger – mais par abandon. Le rapport de force n’est pas à son avantage alors il fait profil bas, attendant que ça cesse jusqu’à anticiper ce qui est devenu une ignoble routine, le coup de club de golf sur la tête. Il est relégué au rang de bête dans un chenil, qu’on maltraite, nourrit mal et qu’on nettoie à grands coups de jets d’eau. Nous assistons à une déshumanisation progressive insoutenable qui nous amène à prendre en pitié un assassin. Sentiment particulièrement dérangeant que Stuart Gordon n’a de cesse de questionner poussant à l’identification avec Sean Crawley. Il y a donc un certain soulagement à le voir enfin échapper à ses geôliers rapidement suivi d’un malaise lorsqu’il trouve son salut auprès de la veuve d’Eric Gatley. Progressivement, les fantasmes de Sean prennent corps et c’est comme une seconde vie qui s’offre à lui. Et s’il est bien question d’une nouvelle vie, voire d’une renaissance, celle-ci prend une forme pour le moins radicale.

Jusqu’alors plutôt adepte d’un humour noir corsé et d’un certain détachement, Stuart Gordon change ici son fusil d’épaule et embrasse pleinement la noirceur de son propos. Il s’accorde peu de sas de décompression. Tout au plus parsème t-il son film de quelques touches d’ironie sous la forme d’éléments prémonitoires (Sean a tendance à se cogner la tête un peu partout; son seul ami travaille dans un chenil) ou d’images décalées (les sbires de Ray Mathews qu’on retrouve à bosser sur l’un de ses chantiers alors qu’un a la jambe dans le plâtre et l’autre le bras en écharpe, ainsi immortalisés en de parfaits bras cassés). Guère suffisant cependant pour alléger ce qui pourrait s’apparenter à une horrible farce aux élans misanthropiques. Et en guise de dindon, Eric Gatley se pose là. Stuart Gordon suggère que sa mort résulte d’un malentendu, une incompréhension entre les propos éthyliques de Ray Mathews, lesquels auraient dépassé sa pensée, et le désir, plus que le besoin, d’argent de Sean. Un mort pour rien dont l’interprète – Ron Livingston, vu dans Band of Brothers, la série de Tom Hanks et Steven Spielberg – se voit en outre dispensé de générique. Eric Gatley disparu, sa veuve ne tarde pas à le remplacer. Dépositaire d’altruisme et d’un profond humanisme du fait de sa profession – elle travaille dans un centre social au plus près de la misère humaine – elle se sert finalement de Sean pour combler un manque. Elle le substitue à son mari en lui offrant ses vêtements, sa bicyclette et sa place dans le lit conjugal. Quant à Ray Mathews et sessbires, nous sommes en présence d’une belle brochette de sales types. Une sorte de club de vieux célibataires qui se donnent de l’importance en jouant les caïds (à ce petit jeu, George Wendt, également producteur du film, s’avère le plus efficace), jamais plus à l’aise qu’en position de force. Leur violence exprime une forme d’ennui doublée d’un sentiment de puissance et d’impunité qui disparaît dès que les vents deviennent contraire et qu’ils ne maîtrisent plus rien. Ils se muent alors en êtres lâches et suppliants. Chaque individu a ses tares. Sean a aussi les siennes mais à force de mauvais choix, il a réveillé cette part sombre en lui. A force d’encaisser les coups, il est devenu insensible. Un monstre de sang-froid qui pour la première fois de son existence devient bon dans un domaine : semer la mort et la désolation sur son passage sans plus trahir la moindre émotion. Et c’est totalement abasourdis que nous assistons à l’éclosion d’un sociopathe.

King of the Ants est un film noir, très noir. Sans doute le plus radical de son auteur. Caméra à l’épaule, Stuart Gordon nous entraîne sur les versants sombres de la psyché humaine. Tout est affaire de choix, nous suggère t-il. Sean a fait les mauvais, aveuglé par le dieu argent et certainement lassé d’être en permanence renvoyé à sa médiocrité. Avec ce film, Stuart Gordon entame un nouveau cycle, aussi confidentiel que d’une grande puissance thématique, prouvant ainsi qu’un bon cinéaste saura toujours se réinventer.

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