Invisible Ghost – Joseph H. Lewis

Invisible Ghost. 1941

Origine : États-Unis
Genre : Indéterminé
Réalisation : Joseph H. Lewis
Avec : Bela Lugosi, Polly Ann Young, John McGuire, Clarence Muse…

Aimant avec sa fille, facile à vivre pour ses domestiques, accueillant avec les visiteurs, Charles Kessler est un homme bien sous tous rapports. Il a cependant un petit secret : depuis que sa femme l’a quitté, il perd de temps à autres les pédales et s’imagine dîner et converser avec l’épouse volage alors qu’il est en tête-à-tête avec une chaise vide. Et il ne s’en rend pas compte ! Mais il est tellement charmant en temps normal que l’on ne fait pas grand cas de cette petite tocade. D’ailleurs on ne fait grand cas de rien à la maison Kessler. Pas même de la série de meurtres non élucidés qui ont frappé la maison ces derniers temps.

Sur la foi du succès des Mr. Wong, un serial avec Boris Karloff, les pontes de Monogram Pictures ont vite abouti à la conclusion qu’ils pourraient tirer quelque chose de l’interprète de Dracula comme ils le faisaient de celui de la créature de Frankenstein. Les deux acteurs naviguaient alors dans un entre-deux, faisant des allées et venues entre petits films de gros studios et gros films de petits studios. Monogram Pictures étant considérée comme une enseigne de la Poverty Row (fructueuse, elle deviendra plus tard la Allied Artists et François Truffaut lui rendra hommage en lui dédicaçant A bout de souffle), Invisible Ghost est de cette dernière catégorie. Encore qu’à bien y regarder, Bela Lugosi excepté, rien ici ne témoigne d’une quelconque volonté d’aller au-delà du simple film vite produit, vite tourné, vite profitable. Évacuons d’emblée ce que laissent supposer le nom de la tête d’affiche aussi bien que le titre pour le moins orienté : il n’y a là aucune trace de fantastique. Le fantôme du titre n’est pas qu’invisible : il est inexistant. Ou du moins, si Charles Kessler pourrait effectivement considérer qu’il y en a un, le spectateur sait dès le départ qu’il ne s’agit que de la bien vivante Mme Kessler, qui à la suite de son escapade avec son amant a été victime d’un accident de voiture. Suite à quoi elle a trouvé refuge dans une cabane où le jardinier des Kessler s’évertue à la remettre en forme avant de la ramener à son mari. Mais enfin, Mme Kessler a des fourmis dans les jambes et aime à se promener nuitamment autour de la maison. C’est donc par la fenêtre que l’aperçoit le maître des lieux, qui tombe alors illico dans des transes dont il ne sort qu’après avoir tué quelqu’un. A défaut de surnaturel, nous avons donc une histoire d’hypnose involontaire basée sur la culpabilité de l’une (devenue folle et persuadée que son mari la tuera) et sur la colère de l’autre (qui quand il aperçoit sa femme perd ses esprits). Thriller psychologique ? Non : n’importe quoi caractérisé ! Cette intrigue n’a proprement aucun sens, d’autant que chaque matin ou presque un nouveau meurtre est à déplorer, frappant l’un des membres de la maisonnée sans que les autres ne s’en montrent trop affectés. Et sans que la police ne sache résoudre ce mystère malgré le nombre ridiculement limité de suspects ! Il ne vient jamais à l’esprit du lieutenant Williams d’aller fouiller les alentours, pas plus que le jardinier ne se dit que son ex-patronne pourrait être liée à ces trépas. Par contre, un fâcheux concours de circonstances amène sans coup férir à l’incrimination, au procès, au jugement et à l’exécution de Ralph Dickson, fiancé de la fille Kessler. Tout cela en 10 minutes ! Et encore 10 minutes plus tard, non seulement ladite fille Kessler a oublié son grand amour -qui est quand même victime d’une grosse erreur judiciaire- mais a même déjà commencé à le remplacer par Paul… le frère jumeau de Ralph arrivé inopinément ! On ne saurait donc dire que le scénario de Invisible Ghost soit particulièrement rigoureux, ni dans sa cohérence, ni dans le traitement de ses personnages, ni dans ses effets. Car s’il n’y a pas d’élément fantastique, pas même dans la mise en scène, le ressort policier est lui pour le moins rouillé. Le spectateur étant au courant de tout dès le début, on ne saurait dire que le suspense soit flagrant. Nous ne sommes pas face à un whodunit, mais nous ne sommes pas non plus face à un thriller, puisqu’on se soucie comme d’une guigne de ce qu’il peut bien advenir de personnages aussi insipides que ceux-ci (le moins cruche du lot étant encore Evans, le majordome rationnel) et mis à mort dans l’indifférence générale.

S’il devient rapidement évident que Invisible Ghost ne rime à rien, sa tendance à l’absurde aura pourtant été trompeuse dans les premières minutes. Entre le père Kessler qui dîne aux chandelles avec une chaise vide, cette domestique jalouse du fiancé de la fille de son employeur et ce jardinier à moitié gâteux qui cache l’épouse volage devenue démente dans une cabane, le film aurait très bien pu se focaliser sur cette maison de fous et se poser en aïeul de Spider Baby ou de La Famille Addams. Las, le réalisateur Joseph H. Lewis (dont la carrière culminera dix ans plus tard avec Le Démon des armes, scénarisé dans l’ombre par un Dalton Trumbo alors blacklisté) élague bien trop rapidement son intrigue pour la limiter au seul cycle “hypnose-meurtre-police” qui tourne bien vite en rond en témoignant au passage qu’il n’y avait en fait jamais eu la moindre idée directrice. Juste l’envie d’envoyer Bela Lugosi assassiner les seconds couteaux de sa maison comme le premier tueur de slasher venu. Et quels assassinats ! Hypnotisé, Charles Kessler perd toute conscience et se transforme en véritable zombie d’opérette, déambulant les bras en avant, éclairé en contre-plongée avec le regard noir du fou homicide. Comme à son habitude, surtout à cette époque, l’acteur surjoue. Dans le meilleur des cas, c’est à dire lorsqu’il s’inscrit dans une démarche véritablement second degré, cela fait merveille. Mais lorsque rien ne vient encadrer son outrance, il frôle le ridicule. Ici, nous sommes clairement dans ce dernier cas de figure, et par égard à sa prestance intacte on préférera encore voir Lugosi incarner ce gentleman de bonne compagnie qu’est Charles Kessler lorsqu’il a toute sa tête. Malheureusement, Invisible Ghost ne repose que sur ses états seconds ne pouvant même pas compter sur l’intrigue dans laquelle ils s’inscrivent, et encore moins sur une violence explicite (les étranglements étant hors champ). Quant à l’humour, s’il est bien présent -et permet d’éviter la catastrophe- il est bien trop ténu pour transformer véritablement le film en comédie. Tout juste véhiculé par la musique, par quelques vannes bas du front et surannées (le majordome noir qu’on trouve pâle !) et par quelques personnages inutiles (la cuisinière angoissée), il relève davantage de la légèreté de ton. Il ne saurait en aucune façon combler ou justifier les trous d’un scénario qui prend l’eau et qui s’avère pour le coup incapable de dépasser le manque de moyens à disposition. Trahie à plusieurs reprises (la cabane du jardin, le tribunal, la morgue…) l’unité de lieu, à savoir la maison et ses immédiats alentours, ressemble moins à un choix qu’à une contrainte. Pour preuve, la lourde absence d’un quelconque parti-pris esthétique, alors que l’on était en droit d’attendre à minima l’imagerie gothique de bon aloi. Ce n’est même pas le cas, les décors étant tout à fait anonymes et la photographie désespérément quelconque. Lewis tente bien quelques subterfuges, comme de mettre le feu de cheminée au premier plan (Roger Corman raffolera de cet artifice dans son cycle Poe), de placer ici une panne d’électricité, là un orage, mais rien de suffisant pour donner un véritable cachet à un film progressant à vue et dépourvu d’idées.

Que ce soit le réalisateur, l’acteur principal, le scénariste ou les producteurs, tout le monde semble s’être donné rendez-vous pour cachetonner. C’est bien dommage : l’embryon de quelque potentiel se fait à l’occasion ressentir. Plus de temps, plus de moyens et plus d’investissements personnels auraient pu déboucher sur un produit bien plus honorable, que cela soit sur le plan de la comédie, du thriller ou de l’épouvante. Au choix ! Invisible Ghost n’est en réalité rien de tout cela et tourne à vide, se limitant à faire tout reposer sur les épaules d’un Bela Lugosi qui ne demandait à ce moment-là de sa carrière qu’à se mettre au service d’un réalisateur doté d’une véritable vision et des moyens de la concrétiser. Lugosi avait besoin d’un réalisateur, mais le présent réalisateur avait besoin de Lugosi ! Le serpent qui se mord la queue… On ne saurait toutefois tirer de conclusion définitive du spectacle qu’ils nous offrent ici, mais toujours est-il que Lewis, Lugosi et compagnie nous imposent ce que la série B a de moins bon à offrir : une heure et quelques de métrage bâclé, répétitif, frustrant et qui confine au grotesque. En 1941, alors que la Guerre approchait pour les États-Unis, ce genre de facilités bon enfant se justifiait peut-être en tant que substitut à une forme d’horreur plus dérangeante, et donc potentiellement moins attractive pour un public inquiet. Mais 80 ans après il n’en subsiste pas grand chose. Un film de plus pour un acteur en voie de ringardisation, une ligne en plus pour un réalisateur à tout faire, une rentrée d’argent immédiate pour un studio qui n’espérait rien de plus. Notons enfin que le film fut distribué en DVD français sous l’appellation Le Fantôme Invisible, traduction littérale d’un titre original sous lequel il demeure davantage connu (a priori, il ne serait jamais sorti en salles dans nos contrées).

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