Grosse fatigue – Michel Blanc

Grosse fatigue. 1994.

Origine : France
Genre : L’envers du décor
Réalisation : Michel Blanc
Avec : Michel Blanc, Carole Bouquet, Dominique Besnehard, Philippe du Janerand, Raoul Billerey, Josiane Balasko, Philippe Noiret.

Michel Blanc aurait-il perdu la tête ? Les événements récents portent à le croire, en tout cas. Accusé de viol par Josiane Balasko, persona non grata chez Régine pour comportements inconvenants et aperçu à courir le cachet dans des manifestations obscures, l’acteur, réalisateur et scénariste file un mauvais coton. Plus inquiétant, Michel Blanc ne se souvient pas d’avoir commis ces actes. Persuadé de devenir schizophrénique, il trouve une oreille attentive et compréhensive de la part de Carole Bouquet, à qui il venait de soumettre un projet de film. Celle-ci l’invite non sans mal à venir se reposer dans sa résidence secondaire du Lubéron. Sur place, un encart publicitaire aperçu dans le journal local offre un début de réponse aux tourments récents de la vedette. Afin d’en avoir le cœur net, les deux vedettes se rendent au supermarché du coin et tombent nez à nez avec Patrick Olivier, le parfait sosie de Michel Blanc. Le jeu consiste alors à convaincre l’imposteur de cesser l’usurpation d’identité. Or, l’usurpateur, heureux de son sort, sait trouver les mots pour faire réfléchir Michel Blanc à deux fois quant à une possible cohabitation.

Grosse fatigue marque le grand retour de Michel Blanc à la réalisation. Ce film sous influences entérine une carrière en constante mutation. Devenu très populaire grâce à Jean-Claude Dusse, son personnage de petit français perdant et râleur des Bronzés et sa suite, il n’a depuis eu de cesse de lui apporter quelques nuances au fil de ses premières collaborations en solo avec Patrice Leconte. Lorsqu’il se lance dans la réalisation de Marche à l’ombre, Michel Blanc nourrit un dessein bien précis, mettre un terme à cette période qu’il a baptisée comme étant son “cycle café-théâtre”. En ce sens, Denis regroupe la quintessence des traits de caractère que le public espère retrouver lorsqu’il va voir un film avec l’acteur en tête d’affiche, sans jamais virer à la caricature. Michel Blanc a beau vouloir tourner le dos à ce type de personnage, cela ne signifie pas qu’il déteste le jouer. A la satire féroce des débuts, il a apporté un peu de douceur et de gravité, terrain qu’il va explorer de plus en plus. Son nouveau cycle, il l’entame en Tenue de soirée sous la direction inspirante de Bertrand Blier. Un film qui lui ouvre en grand les portes du festival de Cannes, jusqu’alors inaccessible, et l’honore du prix de la meilleure interprétation masculine. Aux yeux d’une certaine intelligentsia toujours prompte à faire la fine bouche devant un comique hexagonal, il gagne soudain en respectabilité. Physiquement, cette mue s’incarne dans le film de manière symbolique par le rasage de sa moustache lorsque son personnage Antoine assume sa part d’homosexualité. Après quelques valses hésitations au cours des années suivantes, Michel Blanc optera définitivement pour le visage glabre, à la manière de son compère Gérard Jugnot qui aura fait ce choix sur le tournage de Tandem. S’il ne souhaite pas tourner le dos à la comédie, genre qu’il chérit, Michel Blanc se refuse néanmoins à donner au public ce qu’il attend. Il veut surprendre et, surtout, ne plus se restreindre dans son expression cinématographique.

Avec Grosse fatigue, Michel Blanc ambitionne de brouiller la frontière entre fiction et réalité. Si l’essentiel du film relève de la fantaisie, celle-ci s’appuie néanmoins sur des faits réels. L’histoire du sosie qui joue de sa ressemblance avec une vedette pour améliorer son ordinaire provient de la mésaventure vécue par Gérard Jugnot à la suite du tournage de Pinot, simple flic, où pour les besoins d’une scène, il avait eu recours à un figurant lui ressemblant trait pour trait. Figurant qui avait fini par se prendre au jeu au point de se faire passer pour le vrai Gérard Jugnot à qui voulait bien le croire, et le payer en conséquence. Par ailleurs, Michel Blanc joue allégrement de son image publique et amplifie à loisir ce que les gens semblaient penser de lui (hypocondrie, haine de la campagne, …) tout en ne taisant pas certains de ses véritables tourments. Ainsi, la conversation à l’arrière d’un taxi qu’il entretient avec son agent Dominique Besnehard quant à ses difficultés à finaliser un scénario renvoie à ce qu’il a vécu. Après Marche à l’ombre, Michel Blanc avait envie de rapidement enchaîner sur un autre film mais son travail d’écriture et ses diverses collaborations, avec Jacques Audiard notamment, n’ont pas abouti. Si le thème était là, la notoriété et ses aléas, l’angle lui manquait. C’est nul autre que Patrice Ledoux, directeur général de la Gaumont, qui le lui offre en lui soumettant l’idée de jouer son propre rôle. Partant de cette idée, Bertrand Blier rédige un scénario qui verse allègrement dans l’absurde autour d’un savant fou et de ses créations, des clones d’acteurs. Souhaitant une folie plus cadrée, Michel Blanc met de côté le savant fou et ses créations pour l’idée plus plausible, et plus facile à mettre en œuvre, du sosie. Ça lui permet en quelque sorte de se confronter à son image publique. Patrick Olivier représente le Michel Blanc célébré du Splendid. Pathétique, désagréable et obsédé sexuel, il tente de tirer profit d’une situation qu’il n’a pas choisie. Plutôt qu’avoir à en subir uniquement les inconvénients – dans un geste d’auto-dérision, Michel Blanc n’hésite pas à taper sur son physique : “Ressembler à ça, vous trouvez que c’est une chance ?” – Patrick veut pouvoir en tirer avantage. Et tant pis si cela doit passer par un simulacre aux yeux de sa famille et de ses amis. Le provincial joue les profiteurs non sans une certaine malice quand il lui faut absolument conserver son train de vie, voire viser plus haut. Peu enclin à mener une vie sans strass ni paillettes, Patrick se laisse bercer par le miroir aux alouettes que lui promet sa ressemblance avec une vedette du grand écran. De son côté, Michel Blanc arrive à saturation. Il ne supporte plus les diverses sollicitations inhérentes à son métier (son agent qui le somme de se mettre au boulot) ou à sa vie privée (ses parents le tannent pour qu’il vienne leur rendre visite) et sans se l’avouer, aimerait souffler un peu. Il n’y a pas dans ce postulat la volonté de se faire plaindre. Michel Blanc a conscience de l’existence privilégiée qu’il mène. Cependant, il illustre en quelques scénettes inspirées de véritables anecdotes les à-côtés parfois pesant et outrancier que peut revêtir la vie de célébrité. Il caresse également l’idée que la vie de ses têtes connues ne leur appartient pas vraiment, souvent jetée en pâture dans la presse people à une époque où les réseaux sociaux ne faisaient pas encore la pluie et le beau temps. Si derrière la caméra Michel Blanc ne s’appesantit guère sur le quotidien de Patrick, au-delà du musée en son honneur que sa mère a créé au sein de la demeure familiale, il y a fort à parier que le quidam a nourri sa ressemblance avec l’acteur – réalisateur dans la lecture de la presse people et spécialisée. Grosse fatigue se présente donc sous la forme d’un cauchemar où les certitudes de Michel Blanc s’effondrent les unes après les autres, jusque dans la valeur de l’amitié de ses complices du Splendid, capables de se laisser facilement berner par un usurpateur.

Construit à la manière d’un  fait divers avec ces témoignages de proches de Michel Blanc face caméra, Grosse fatigue s’est doté avec le temps d’une dimension prophétique. Le spectre de Harvey Weinstein plane sur les scènes où Patrick Olivier s’isole dans les chambres d’hôtel des comédiennes Mathilda May et Charlotte Gainsbourg en plein festival de Cannes sous le prétexte de leur soumettre un scénario alors qu’il nourrit une seule intention, les culbuter. Ce qui ne manque pas de sel puisque le film de Michel Blanc a concouru la même année que Pulp Fiction dont le triomphe a aussi été celui du producteur américain, dont les frasques ont depuis largement été commentées. Ce sous-texte subversif malgré lui se retrouve dans la scène finale avec l’apparition de Roman Polanski, autre personnalité du cinéma aux comportements passés régulièrement pointés du doigt. Plus conscient est le discours sur la crise que le cinéma français traversait alors, plus que jamais chahuté par une télévision de plus en plus présente dans la vie des gens ainsi que l’usage généralisé du magnétoscope. En dépit des diverses mesures de soutien du cinéma français entreprises par le gouvernement, 1992 resterait comme l’année qui comptabilise le moins de spectateurs sur une année (116 millions). En guise de porte-parole, Michel Blanc bénéficie du concours de Philippe Noiret qui dans un numéro savoureux déplore la disparition des nombreux cinémas de quartier qui égayaient l’avenue des Champs Elysées et la place prise par les films américains. Peu enclin à sombrer dans la sinistrose, Michel Blanc conclut son film sur une note d’optimisme. Bien que laissés sur le carreau par des sosies plus malins qu’eux, Philippe Noiret et Michel Blanc se laissent encore griser par les feux de la rampe, prêts à reprendre de zéro une carrière déjà bien accomplie. Son film agit comme un plaidoyer pour des lendemains qui chantent. Ambitieux par son récit gigogne, élégant dans sa réalisation, Grosse fatigue  cherche en outre à réconcilier les chapelles. Michel Blanc qui chemine main dans la main avec Carole Bouquet revient à voir deux types de cinéma a priori antinomique s’ouvrir à un rapprochement à la faveur d’un divertissement qui fuit tout élitisme. A l’époque, le public a suivi. Pas dans les mêmes proportions que pour Marche à l’ombre mais suffisamment pour conforter Michel Blanc dans ses choix.

Avec Grosse fatigue, Michel Blanc soigne ses névroses autant qu’il clame son amour pour le cinéma. Un cinéma qui sort des sentiers battus, exigeant sans être pédant et doté d’une bonne dose d’humour à froid. Mais ce film est davantage que cela. Il s’agit d’une ode à Carole Bouquet, rayonnante de bout en bout. Michel Blanc prend le contre-pied de son image de beauté glacée pour nous la dévoiler en femme débordante de vie et de générosité, capable de prendre du temps pour se rendre au chevet d’un mourant (qui retrouvera toute sa vigueur à sa vue en un beau miracle de cinéma). Le Michel Blanc cinématographique totalement largué trouve une alliée de poids en cette Carole Bouquet fonceuse qui ne s’en laisse pas compter. Et le film de se muer dans cette quête du sosie perdu en un buddy movie champêtre, drôle et enlevé, où le prétendu héros devient le faire-valoir consentant d’une femme moderne.

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