Cinéma Horreur

Terreur dans le Shanghai Express – Eugenio Martin

Ecrit par Loïc Blavier

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Pánico en el Transiberiano. 1973.
Origine : Espagne / Royaume-Uni
Genre : Horreur
Réalisation : Eugenio Martín
Avec : Christopher Lee, Peter Cushing, Julio Peña, Silvia Tortosa…

L’Espagne franquiste se montrait plutôt timide en matière de cinéma de genre. Non seulement au niveau artistique avec la censure qui continuait de sévir, mais aussi avec le manque d’initiatives des productions. Si ce n’est pour quelques acharnés (Paul Naschy notamment), les Ibères étaient généralement aidés par des investisseurs, producteurs, réalisateurs ou acteurs étrangers. Cette solution permettait en outre de disposer de temps à autres de grands noms susceptibles d’attirer les visiteurs dans les salles. Dans le cas de Horror Express, titre des co-producteurs anglais, les stars en questions furent les deux piliers de la Hammer : Christopher Lee et Peter Cushing. Deux acteurs dont les noms, lorsqu’associés, sont généralement des gages de qualité. Mais pour un peu, le réalisateur Eugenio Martín faillit passer à côté de ce brillant tandem. Peter Cushing, dont l’épouse venait alors de mourir, commença en effet par refuser d’apparaître dans le film. Ce fut son ami Christopher Lee qui finit par le convaincre de ne pas se laisser abattre et de venir avec lui tourner le film à Madrid. Les deux pontes de l’horreur britannique étaient de nouveau réunis, et Martín put en outre compter sur une troisième vedette, Telly Savalas, dans le rôle d’un militaire cosaque dont l’apparition est aussi brève que mémorable (l’acteur y apportant toute la fougue qui sera la sienne dans Kojak peu de temps après).

De son côté, le scénario s’alimente de plusieurs influences. L’histoire se déroule en 1903 dans le transsibérien, le légendaire train ralliant Shanghaï à Moscou. A bord, nous y trouvons du beau monde, dont le professeur Saxton (Christopher Lee), un anglais de retour d’une visite archéologique dans les glaces de Mandchourie desquelles il ramène un humanoïde fossilisé. Une découverte qui ne manque pas de fasciner son collègue et compatriote le Docteur Wells (Peter Cushing) ainsi que la belle comtesse Petrovska (Silvia Tortosa). La fascination générale, dûe également à la réserve initiale de Saxton, ne durera qu’un temps. Lorsqu’un homme sera retrouvé mort dans ce qui fut le sarcophage de l’humanoïde, l’heure sera davantage à la peur. La créature, libérée, restera introuvable et commettra d’autres meurtres. Les scientifiques et l’inspecteur Mirov (Julio Peña) parviendront finalement à la retrouver et à l’abattre. Mais les meurtres continueront de plus belle. Un triste constat s’impose : le mal est intangible et s’est transferé d’une enveloppe corporelle vers une autre. Mais vers qui ?

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Un huis clos, un méchant envahisseur usurpant l’identité de ses victimes : il n’en faut pas plus pour déclarer que Terreur dans le Shangaï Express est une variation sur le thème de Who goes there ?, la nouvelle de John W. Campbell publiée en 1938 qui inspira La Chose d’un autre monde en 1951. Si il ne s’agit pas d’une nouvelle adaptation, le film de Eugenio Martín démontre pourtant avoir compris le principal enjeu de la nouvelle de Campbell : la capacité du monstre à se planquer dans le corps d’un humain. Un élément absent du film de Christian Nyby et Howard Hawks, que John Carpenter eut l’heureuse idée de réintroduire dans sa propre adaptation avec le succès que l’on sait. Terreur dans le Shangaï express, davantage que le démarquage du film de 1951, est le grand frère de The Thing. Certes, en transposant l’intrigue dans un train, Martín perd la claustrophobie glaciale du film de Carpenter. Certes, le parti pris de donner connaissance au spectateur de l’identité du « possédé » amoindrit le suspense qui fera le sel de The Thing. Mais le film de Martín dispose de tout un tas d’autres qualités en faisant une œuvre plus que recommandable. Le transsibérien de cette année 1903 ne manque pas de charme et évoque l’ère victorienne si chère à Peter Cushing et à Christopher Lee. Il s’agit d’un espace réduit indéniablement classieux, un morceau de civilisation au milieu d’une nature hostile faite de grands vents glacials et de tempêtes de neige plongeant souvent le train dans l’obscurité, là où peut s’épanouir un monstre nécessitant l’absence de lumière pour accomplir ses basses œuvres. La majeure partie du film se déroule de nuit, achevant de donner au train un côté macabre digne de la Hammer n’ayant finalement pas grand chose à envier aux bases militaires des adaptations officielles de Who goes there ?. De même, le suspense se rattrape grandement grâce à la présence de voyageurs devant être maintenus dans l’ignorance de la situation, sous peine de provoquer un mouvement de panique désastreux en plein milieu de cette Sibérie inhospitalière. Ce devoir de silence exige un grand sang-froid (du moins temporairement) de la part de personnages principaux, qui, loin de verser dans la paranoïa, se doivent d’être méticuleux et scientifiques, quitte à en oublier l’aspect humain des choses (ainsi la comtesse sexy sera boudée et les victimes passeront à l’autopsie sans avoir été préalablement pleurées). Peter Cushing et son habituel standing se retrouve donc dans son élément, se permettant même quelques discrètes remarques comiques et vaniteuses du plus bel effet (« Des monstres, nous ? Mais enfin, nous sommes anglais !« ). Christopher Lee, quant à lui, privé de l’interprétation du monstre, se voit contraint de livrer une prestation « à la Cushing », exercice périlleux qu’il accomplit avec talent. Les deux hommes dominent le film et lui apportent leur expérience du cinéma d’horreur à l’ancienne, davantage porté sur une épouvante diffuse que sur le choc à l’état pur. Le réalisateur en a pleinement conscience et fait tout ce qui est en son possible pour faire naître l’angoisse, venant même parachuter dans l’intrigue un inquiétant personnage de moine dément, réplique exacte de Raspoutine, s’évertuant à persuader les personnages qu’ils ont affaire au diable lui-même. Martín s’appuie sur un surnaturel indicible, dans une démarche quasi-lovecraftienne : plutôt que de tenter de faire un monstre effrayant d’une créature en permanence dissimulée, il cherche à faire naître la peur de la nature même du monstre, de son passé (dépassant le cadre terrestre) et de ce qu’il réserve à ses victimes (dévorer leur esprit et ne laisser que des cadavres aux yeux sanguinolents et blanchis, un peu à l’image des possédés du Evil Dead de Sam Raimi). Ce procédé en appelle à l’intellect des spectateurs, et ne se perd pratiquement jamais dans une frayeur plus convenue, plus instinctivement répulsive. Les quelques exceptions seront minimes : de temps en temps la personne contaminée montrera une main pourrie, de temps à autres (au moment des meurtres) ses yeux deviendront rouges et fluorescents, le final se fera nettement moins subtil… Mais ces quelques concessions au spectacle, tout de même bien éloignées du grand-guignol, ne feront finalement que conforter la profonde bizarrerie d’une créature très inquiétante… et très fascinante pour les scientifiques immoraux que sont Lee et Cushing.

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La Hammer emprunte à Lovecraft pour en tirer une version de The Thing. Voilà comment on pourrait désigner Terreur dans le Shangai Express (un titre racoleur qui ne rend certainement pas hommage à l’excellence du film qu’il désigne). L’évolution qu’aurait dû prendre la Hammer pour s’adapter à une nouvelle époque du cinéma d’horreur se trouve dans ce petit film espagnol trop méconnu…

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