Cinéma Comédie Horreur

Evil Toons – Fred Olen Ray

Ecrit par Loïc Blavier

Evil Toons. 1992.
Origine : États-Unis
Genre : Roger habite
Réalisation : Fred Olen Ray
Avec : David Carradine, Dick Miller, Monique Gabrielle, Madison Stone…

Il y a de ça longtemps, un sinistre bonhomme détenteur d’un diabolique grimoire s’est pendu dans une lugubre maison. Doté du sens de la parole, le grimoire a juré son retour prochain ! Bien plus tard, la maison tient toujours debout, et elle vient d’être vendue. Pour la nettoyer avant l’emménagement de son nouveau propriétaire, Burt y envoie une brigade de quatre jeunes filles qui, le soir venu, reçoivent la visite du zig s’étant pendu en ces lieux, venu leur remettre son grimoire. Il contient des dessins représentant divers démons, ainsi que du texte en latin. Coup de chance, l’intellectuelle de la bande ménagère comprend la langue morte et s’empresse de traduire une page. Hélas, cela réveille un démon qui, sitôt les filles éloignées, sortira du grimoire et sautera sur la première venue pour la posséder, envoyer les âmes de ses amis à Satan et préparer le retour des siens.

Un jour, très certainement en songeant à la sortie prochaine de Cool World, ou encore en sortant du visionnage de Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, Fred Olen Ray eut une idée : faire un film d’horreur incorporant des monstres en dessins animés. Qui pourrait bien financer cela ? Roger Corman, pardi ! Les deux n’avaient encore jamais travaillé ensemble… et ce ne serait pas encore pour ce coup-là : Corman estima le budget nécessaire trop conséquent. Pas de quoi froisser Olen Ray, qui peu après revint démarcher le Patron et entretint avec lui une collaboration régulière au cours des années 90. En attendant, il allait devoir financer lui-même Evil Toons via sa propre compagnie American Independent Productions, dont l’acronyme est un hommage ouvert à l’AIP qui produisit les films de Corman dans les années 50 et 60, pour lesquels Olen Ray n’a jamais caché son goût. Cinéphile, il s’est toujours plu à truffer ses films de références et d’acteurs dénichés dans la série B ou dans l’horreur, voire éventuellement des gloires tout public passées de mode. Ont ainsi défilé devant sa caméra des gens comme Buster Crabbe, John Carradine, Cameron Mitchell, Gunnar Hansen, Jeffrey Combs, Martine Beswick, Michael Berryman, Martin Landau, Forrest J. Ackerman ou encore Lee Van Cleef… Et n’oublions pas les cormanien David Carradine ou Dick Miller, avec lesquels il était à un moment comme larron en foire, puisqu’entre 1986 et 1992, date d’Evil Toons dans lesquels ils figurent, il les employa chacun trois fois, conjointement ou non (plus tard, Olen Ray allait également témoigner dans le documentaire That Guy Dick Miller). Non sans leur passer un peu de pommade, comme ici où il offre à Miller une scène dans laquelle son personnage visionne Bucket of Blood, seul film dans lequel il joue la tête d’affiche, et constate que « ce type aurait dû avoir l’Oscar« . Ce n’est que l’une des références que contient Evil Toons, qui va même jusqu’à faire un clin d’œil à la propre filmographie de Fred Olen Ray, par exemple avec cette Michelle Bauer qui, recluse dans sa chambre, joue avec sa tronçonneuse (Bauer était l’une de ses Hollywood Chainsaw Hookers). Bref, nous sommes face à un film très référentiel dirigé par un réalisateur doté d’une solide connaissance de l’épouvante… Mais aussi d’un goût immodéré pour l’érotisme débridé, comme en témoignent ses collaborations avec la fine fleur des « scream queens » du moment comme Michelle Bauer, Brinke Stevens, Sybil Danning, Linnea Quigley, P.J. Soles ou encore l’égérie russ-meyerienne Kitten Natividad. C’est que Fred Olen Ray, pour être cinéphile, est assez différent de quelqu’un comme Joe Dante dont les films affichaient bien souvent un côté rétro appuyé sur une masse de références plus ou moins discrètes. Le cinéma d’Olen Ray, pour une large part, se veut plus primaire et en appelle à un public plus restreint, pas très à cheval sur la maîtrise technique et avant tout en quête d’excès. Nous sommes bien plus proche d’un esprit série Z potache que de la simple série B au second degré. Une sorte de niche cinématographique qui crée elle aussi ses propres références capables de susciter une nouvelle communauté comme naguère Corman a créé la sienne. Les temps changent, et un Fred Olen Ray y contribue à sa manière. Mais retournons à Evil Toons et à son casting qui, outre Dick Miller et David Carradine, contient en vedette des actrices issues de l’érotisme (Monique Gabrielle) si ce n’est du porno (Madison Stone, qui entre Edward Penishands et Buttwoman s’impose comme une fan hardcore de Tim Burton).

Vendu comme une version horrifique de Roger Rabbit, Evil Toons ne remplit pas les attentes à ce niveau. Le pluriel du titre est déjà de trop, puisqu’il n’y a qu’un seul « toon » et que celui-ci n’a droit qu’à deux courtes scènes en tout et pour tout. Mais elles sont assez réussies, une fois excusée leur incrustation guère convaincante (un problème de manque de relief du dessin). Ce diable crayonné ne fait en fait qu’évoquer le loup de Tex Avery en lui ajoutant un petit côté vicieux s’exprimant notamment lorsque le temps est venu de « posséder » la première greluche… Pour le reste, point trop d’esprit cartoon à l’horizon, même si Olen Ray envoie de temps en temps des bruitages incongrus ou qu’il concède à l’occasion quelques gags visuels hérités des Looney Tunes. Ce qui est assez minime pour un film qui à défaut de « toons » devrait au moins essayer de développer un certain esprit Tex Avery. Et à moins qu’Olen Ray n’ait une vision toute personnelle et très rudimentaire de ce que doit être un cartoon, il ne semble même pas chercher à insuffler cet esprit (ce qu’un Joe Dante sait si bien faire)… Il réduit son scénario au strict minimum, avec un argument à la Evil Dead (film au demeurant très cartoonesque) dont la portée déjà limitée se retrouve encore tronquée. Concrètement, si le théâtre de l’action se limite à la seule maisonnée, il n’y a pas d’épidémie diabolique à l’œuvre : il n’y a que la possédée Roxanne. Ses victimes, mollement agressées, ne reviennent pas d’entre les morts, Fred Olen Ray ne se lance pas dans de la mise en scène sophistiquée, et son montage manque clairement de tonus. Étonnamment chez lui, il ne vise pas non plus le gore : les exactions de Roxanne sont relativement sages, souvent à base de morsures au cou comme le ferait un vulgaire vampire. La démone elle-même n’est pas spécialement travaillée dans le sens horrifique : de grandes dents pointues sont tout ce qui la différencie de son humanité passée. Quant à la demeure dans laquelle se situe l’action, elle évoque plus les quartiers cossus que les manoirs décrépits… Tout ceci manque clairement de folie et pourrait glisser vers un banal et ennuyant amateurisme si Olen Ray ne tirait pas son film à l’excès dans une direction à sens unique : celui de la comédie outrancière, à laquelle tant l’humour que l’érotisme sont subordonnés, puisqu’ils participent à la fabrication de l’humour éléphantesque ici à l’œuvre.

Comme on peut l’imaginer, à ses actrices habituées aux films de charme, le réalisateur demande avant tout de parodier sans retenue les rôles auxquels elles sont accoutumées et de ne surtout pas fournir à leurs personnages une once de crédibilité. Ce que l’on comprend dès leur première apparition, avec l’arrivée de cette brigade de nettoyage de choc courtement vêtue et complaisamment filmée, d’où ressort une héroïne caricaturale en la personne de cette intello à grosses lunettes qui rougit à l’idée de se dévoiler devant les autres (ce qui n’empêchera pas le réalisateur de bien trouver un moyen). Sa camarade Roxanne n’a pas ces scrupules et n’hésite pas à improviser un strip-tease pour ses collègues, en attendant de recevoir en toute illégalité son bellâtre du moment. Étant la plus dévergondée du lot et par opposition à l’intello qui s’affirmera héroïne sans briller pour autant, ce sera elle qui deviendra la démone, non sans rester fidèle à ce qu’elle fut avant sa mésaventure. A titre d’exemple, afin d’attirer dans sa toile son patron irascible, elle misera sur une attitude suggestive qui ne laissera pas de marbre un Dick Miller toujours partant pour faire le pitre… Toutefois, ce n’est pas à Roxane qu’incombe la tache de faire vivre le film, mais bien à ses camarades. La démone se contente de rester dans l’ombre et d’apparaître quand il le faut. Fred Olen Ray suit en fait les pérégrinations de son héroïne et des autres personnages, tous des victimes désignées, en mettant l’accent sur leur crétinerie patente, sur leur physique de bimbo et en les confrontant à une série de situations absurdes à la mesure de leur bêtise, dont la principale est la transformation de leur copine en monstre assoiffé de sang. Plutôt qu’à un film cartoonesque, Evil Toons finit par ressembler à une parodie de slasher, avec des caricatures de clichés, avec des passages obligés (la nudité n’étant pas la moindre), et même avec la construction de tout le film, qui incorpore même un personnage ici campé par David Carradine faisant office d’oiseau de mauvais augure (c’est lui qui apporte le livre et qui viendra dénouer l’ensemble dans un déluge de poncifs gothiques). Tout cela se révèle assez lourd, si ce n’est indigeste par moment, mais il faut bien convenir qu’Olen Ray réussit à développer une certaine tonalité qui peut trouver ses amateurs. Ses outrances, ses références affichées et même son homogénéité (le film ne dévie jamais du chemin qu’il s’est tracé) témoignent de la sincérité du réalisateur, qui se délecte de faire ce qu’il apprécie et qui n’espère rien d’autre que de communiquer son enthousiasme à un public gagné d’avance. Ce qui ne concernera pas grand monde, il faut bien l’admettre, mais tel n’était pas son but non plus.

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