Prédestination – Michael et Peter Spierig

Predestination. 2014.

Origine : Australie
Genre : Sauts temporels
Réalisation : Michael et Peter Spierig
Avec : Ethan Hawke, Sarah Snook, Noah Taylor, Elise Jansen, Christopher Kirby, Madeleine West, Cate Wolfe.

Un agent temporel à la poursuite d’un terroriste échoue dans sa mission et ne doit son salut qu’à l’intervention d’une mystérieuse personne. De retour en 1985 gravement brûlé au visage, il subit une importante opération de chirurgie esthétique. Désormais méconnaissable, il tient à poursuivre sa mission, requête qui lui est d’abord refusée avant d’être finalement acceptée. Il repart donc pour le 6 novembre 1970 où il exerce, en guise de couverture, le métier de barman. Entre alors un drôle de bonhomme, prénommé John, et dont le moral semble au plus bas. Au terme de quelques échanges houleux, John consent à raconter son histoire personnelle dont le caractère incroyable doit lui rapporter une bouteille de whisky si le barman venait à en être surpris. Au terme de celle-ci, l’intrigué devient l’intriguant. Le barman annonce à John qu’il peut le mettre en relation avec l’homme qui lui a gâché sa vie. D’abord réticent, John se laisse convaincre mû par un tenace sentiment de vengeance. Le voici donc embarqué dans un saut temporel qui le ramène au 3 avril 1963 à Cleveland, dans l’Ohio, ce jour funeste où sa vie changea du tout au tout. Ce qu’il va découvrir alors dépasse l’entendement.

Si la production cinématographique australienne ne compte pas parmi les plus importantes, elle rappelle néanmoins à un rythme régulier un attrait certain pour le cinéma fantastique. À partir du début des années 2000, une nouvelle vague fait la joie des programmateurs des festivals dédiés au genre, qui de Cut de Kimble Rendall à Wolf Creek de Greg McLean en passant par Cubby House de Murray Fahey, rappelle sa vitalité à défaut d’une excellence retrouvée. Au milieu de ces jeunes pousses, pour la plupart éphémères, émergent les frères Michael et Peter Spierig. Ils se font d’abord la main avec le court-métrage The Big Picture en 2000, puis ils se lancent avec envie dans l’aventure du long-métrage 3 ans plus tard avec Undead. Ils en assurent l’écriture du scénario, la réalisation, la production et même les effets spéciaux, conçus sur leur ordinateur personnel. Des adeptes de la débrouille comme le genre en fourmille, et qui s’attachent à revisiter les grandes figures du fantastique. Aux zombies succèdent ainsi les vampires de Daybreakers pour lequel ils disposent de davantage de moyens. Cela se traduit à l’écran par la présence au générique d’acteurs solides et connus mondialement comme Ethan Hawke, Willem Dafoe et Sam Neill. Ethan Hawke, on le retrouve justement en acteur principal de Prédestination. Ce troisième film s’écarte de l’horreur pure pour se rattacher à un pan précis du cinéma de science-fiction, les voyages temporels. Pour ce faire, les frangins s’appuient sur la nouvelle Vous les zombies de Robert A. Heinlein, parue en 1959 dans la revue Fantasy & Science-Fiction. Alors que l’écrivain est considéré comme faisant partie des trois grands auteurs de science-fiction de langue anglaise – les deux autres étant Isaac Asimov et Arthur C. Clarke – son œuvre n’a curieusement guère suscité l’intérêt du cinéma. Avant les frères Spierig, on dénombre uniquement deux autres adaptations, le scolaire Les Maîtres du monde de Stuart Orme et le subversif Starship Troopers de Paul Verhoeven.

Ceux qui connaissent la nouvelle ne seront pas perdus tant Michael et Peter Spierig en suivent fidèlement la trame. Ils s’accordent néanmoins un écart en créant cette sous-intrigue autour du “plastiqueur pétillant”, surnom que lui ont donné des médias à court d’idées. De prime abord, Prédestination semble donc dérouler une trame policière des plus classiques où la traque du terroriste constitue la ligne directrice. Or celle-ci apparaît rapidement, si ce n’est comme un MacGuffin (cette traque connaîtra son dénouement), au moins comme un leurre quant aux véritables implications du récit. Tout se joue en réalité dans ce dialogue qui se noue entre John, client d’un soir, et ce barman à l’oreille attentive. Un dialogue qui se conjugue au passé, John s’échinant à narrer dans le détail une existence qu’il estime extraordinaire. Les premiers sauts temporels n’ont donc rien de science-fictionnel, résultant d’un simple procédé narratif qui déroule le cours d’événements donnés à des moments précis. Certains d’entre eux serviront de bornes temporelles que le récit revisitera ultérieurement en nous apportant de nouveaux points de vue. Qu’on connaisse la nature véritable du barman – il est l’agent temporel en mission – n’empêche pas un certain flottement dans l’implication au moment d’aborder ce long récit introspectif qui paraît alors totalement déconnecté de la trame principale. Et puis des détails, ou plutôt des choix de mise en scène, viennent nous mettre la puce à l’oreille quant à sa réelle portée et la probabilité de coups de théâtre. Cela tourne notamment autour de l’identité de cet inconnu qui sut en une phrase s’emparer à jamais du cœur de Jane et dont le visage nous est ostensiblement caché. A partir de là, la mécanique bien huilée du scénario prend forme. Les sauts temporels s’enchaînent avec juste ce qu’il faut d’explicatif, sans non plus tout dévoiler d’un coup, histoire d’en garder pour le dénouement. Soutenu par un montage idoine, cette partie purement science-fictionnelle dynamise un récit jusqu’alors atone tout en dispensant une économie de moyens propre aux série B. Une montre qui fait office de boussole temporelle, un étui de violon en guise de machine à voyager dans le temps et une valise aux propriétés anti-explosion sont les seuls accessoires autour desquels les réalisateurs construisent leur récit rétrofuturiste. Si les intérieurs de la SPACE CORP, organisme gouvernemental pour lequel Jane suit un entraînement draconien, se caractérisent par ses grands espaces aux lignes épurées et aux lumières froides, les autres décors – notamment le bar ou l’appartement de l’agent temporel – bénéficient au contraire d’un éclairage plus chaleureux propice à l’introspection. En outre, les réalisateurs mettent un soin tout particulier à confectionner leurs plans comme dans cette salle des machines à la composition symétrique comme s’il s’agissait du point de convergence de deux lignes temporelles. Du travail solide tout entier tourné vers ce dénouement qui nous plonge en plein paradoxe temporel mais qui tend à oublier l’essentiel, le facteur humain.

Film sur les sauts temporels, Prédestination s’ouvre dans sa conclusion à la boucle temporelle mais une boucle temporelle totale puisque impliquant une existence entière. Il y a donc un drame sous-jacent qui se fait jour progressivement sans que sa portée ne soit véritablement questionnée. Par l’intermédiaire de Mr Robertson, directeur du bureau temporel, le personnage de l’agent joué par Ethan Hawke acquiert une dimension quasi mystique à coup de phrases grandiloquentes (“Vous êtes là pour refaire l’histoire et assurer l’avenir.”) qu’il fait sienne (“On est nés pour faire ce boulot.”). Il est regrettable que les frères Spierig, privilégiant l’effet de surprise, ne cherchent pas à creuser plus avant le cauchemar que constitue l’existence même de l’agent. Il y a chez lui un côté pathétique à vouloir coûte que coûte que les événements se déroulent tels qu’ils doivent se dérouler alors qu’il n’a aucun bénéfice à en tirer, si ce n’est une grande souffrance promptement passée sous silence. Sans trop vouloir divulguer les tenants et aboutissants de l’intrigue, le personnage se révèle être le paradoxe ultime, le principal sujet de ces questions ronge-tête qui parcourent les siècles comme celle qui consiste à savoir qui de l’œuf ou de la poule est arrivé en premier. Un statut exceptionnel qui relève de la malédiction mais qu’il accepte bien volontiers. En expurgeant leur personnage de toute dualité, les frères Spierig lui enlèvent une bonne part d’intérêt que les tourments qu’affrontent Jane ne suffisent à compenser. À son parcours édifiant (orpheline, elle tombe enceinte d’un homme qui l’a abandonnée puis découvre son hermaphrodisme au moment de l’accouchement) répond là encore une acceptation qui n’autorise guère les épanchements, hormis lorsqu’ils servent le récit (la confession au comptoir). L’agent temporel et Jane apparaissent comme des personnages particulièrement dociles qu’aucun saute d’humeur ne vient dévier de leur trajectoire déjà toute tracée. Les rebondissements tiennent alors davantage des non-dits que de leurs actions, finalement sans réelles conséquences. On en vient même à douter de leur réel intérêt dans le cadre des missions du bureau temporel, dont le mode de fonctionnement et le nombre d’agents à disposition demeurent du domaine de l’abstrait. Nous ne sommes pas loin de la belle mécanique qui tourne à vide et dont l’ultime révélation n’invite pas à revenir dessus alors qu’il s’agit typiquement du genre de film pensé pour inciter un revisionnage afin d’en décortiquer les mécanismes.

Prédestination pêche paradoxalement par son manque d’imprévisibilité et un contexte science-fictionnel finalement trop mal défini pour être accrocheur. Son étrangeté, il la tire de Sarah Snook – par ailleurs très bien dans son double emploi – qui sous les traits de John ressemble à s’y méprendre à Leonardo Di Caprio. Plutôt décevants avec cette trop sage incursion dans le domaine de la science-fiction, les frères Spierig reviendront à l’horreur, et plus particulièrement le film de maison hantée, avec La Malédiction Winchester, sans plus de réussite. Même plutôt moins.

Une réflexion sur “Prédestination – Michael et Peter Spierig

  • 22 janvier 2022 à 18 h 35 min
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    Beau concept mais comme dit la critique, qui tourne un peu à vide, et qui manque beaucoup d’émotion au vu de l’histoire tragique de cette femme.

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