Le Loup-garou – George Waggner

The Wolf Man. 1941

Origine : États-Unis
Genre : Classic Monster, deuxième
Rréalisation : George Waggner
Avec : Lon Chaney Jr., Claude Rains, Evelyn Ankers, Maria Ouspenskaya…

Dracula, Frankenstein, la momie, l’homme invisible… Au milieu des années 30, la Universal avait fait main basse sur le panthéon de l’horreur et avait mis sur les rails ses principaux “classic monsters”, dont certains avaient même déjà eu droit à leurs séquelles. Restaient quelques cas tenus à part pour des raisons diverses. Par exemple Dr. Jekyll and Mr. Hyde, chipé par la Paramount l’année même où sortaient Dracula et Frankenstein. Il y avait aussi le fantôme de l’opéra, qui subissait le contrecoup d’une remarquable adaptation au temps du muet, avec Lon Chaney dans le rôle-titre. Un peu trop récent pour être ravivé en même temps que les autres, le personnage créé par Gaston Leroux dut attendre 1943 pour revenir à l’écran (en Technicolor !) sous les traits de Claude Rains. Et puis il y avait le loup-garou, qui aurait dû décoller en 1935 avec Le Monstre de Londres mais qui ne ramassa pas les gains escomptés au box office. L’une des raisons supposée fut sa trop grande similitude avec Dr. Jekyll and Mr. Hyde, les deux mythes tournant autour du même thème de la double personnalité. Cependant, lorsque la Universal balança une flopée de nouvelles productions -principalement des séquelles- au début des années 40, le lycanthrope refit surface en repartant pratiquement de zéro. L’un des quelques liens subsistant avec la première tentative fut le maintien du maquilleur en chef Jack Pierce, véritable légende dans le milieu à qui l’ont doit d’avoir figé une bonne fois pour toute l’image d’Epinal de la créature de Frankenstein, encore aujourd’hui intouchable malgré les innombrables tentatives de lui opposer des alternatives (aucun autre monstre des “Universal Classics” n’est réellement parvenu à marquer à ce point la culture populaire, et même la concurrence ultérieure, Hammer ou autre, n’arrivera à faire de même avec l’une des créatures de leurs bestiaires). Mais à l’inverse de ce qu’il dut faire en 1935, lorsque le scénario exigeait que l’homme derrière la créature reste reconnaissable, il avait pour objectif en 1941 de créer un véritable homme-loup, le scénario s’orientant dans autre direction.

Après un long séjour en Amérique, Larry Talbot revient au manoir familial pour un jour succéder à son père à la tête de la famille la plus influente du coin. En attendant, à peine revenu, Larry Talbot s’éprend de la charmante antiquaire Gwen Conliffe. N’étant pas homme à se laisser décourager, il passe outre le mariage prochain de celle-ci et l’invite avec aplomb à une petite ballade dans les bois où des gitans viennent d’installer quelques stands forains. Moyennant la présence d’une amie, la jeune femme cède à sa demande et se laisse conter fleurette pendant que la copine est avec Bela, le ténébreux diseur de bonne aventure qui n’a rien de bon à déclarer et renvoie sa cliente. Laquelle est alors agressée par un loup puis secourue par Larry, qui à l’aide de sa canne en argent parvient à occire la bête. Malheureusement trop tard pour sauver la victime. L’histoire s’arrêterait là si en lieu et place du loup, la police n’avait retrouvé la dépouille de Bela. Larry soutient mordicus avoir bel et bien tué un loup, et non un homme. Et il a même une morsure pour le prouver !

Au contraire de bien d’autres “classic monsters”, le loup-garou n’a pour lui aucune source littéraire ayant inscrit dans le marbre les grandes lignes de sa mythologie. Ses sources puisent dans des contes et légendes aussi anciens qu’hétéroclites, et surtout très mal connus du grand public, comme pouvaient d’ailleurs l’être les légendes vampiriques avant le roman de Bram Stoker. Autant dire que Curt Siodmak, le scénariste (et frère de Robert, grand nom du film noir), dispose de toute la latitude nécessaire pour faire ce qui lui chante. Là où Le Monstre de Londres de 1935 trouvait son origine au Tibet, Le Loup-garou de 1941 se rattache plutôt au folklore gitan. Une ethnie aux croyances entourées de mystères, et qu’un mode de vie nomade entraîne à côtoyer des peuples sédentaires largement dominés par le rationalisme et des dogmes chrétiens bien carrés. C’est le cas par exemple du Royaume-Uni, où se situe l’action du film. Bien vu, ce choix a le mérite de développer un nouvel arrière-plan (le monde gitan venant après la Transylvanie de Dracula, le monde germanique de Frankenstein ou l’Egypte antique de La Momie) et de le plonger dans un milieu diamétralement opposé, celui du modernisme. La lycanthropie et l’ésotérisme qui lui est rattaché apportent une part d’irrationalité non seulement en plein Empire britannique contemporain, mais également au milieu d’une famille fort aisée : les Talbot. Incontournables à Llanwelly, Pays de Galles, charmante bourgade proche des bois où leur statut de propriétaires terriens fait d’eux les employeurs de bien des autochtones, ils s’évertuent avant tout à entretenir leur situation et leur réputation, regardant de haut les légendes du cru qui pullulent ainsi que les croyances plus profondes qui en sont issues. Car Llanwelly est célèbre pour ses histoires de lycanthropie. Une sorte de folklore local appuyé sur un poème (écrit pour les besoins du film) que tout le monde connaît, mais que personne ne prend réellement au sérieux, les Talbot encore moins que les autres. En réalité, l’échelle des classes correspond également à celle de la croyance envers le mythe local : les Talbot le dédaigne, les antiquaires sont sceptiques mais réussissent à l’exploiter (notamment en vendant des cannes ornées des symboles lycanthropes : pommeau d’argent, tête de loup et étoile à cinq branches, telle que celle qui sera utilisée par Larry Talbot pour venir à bout du loup) et les gitans y croient et même le vivent. Sans aller jusqu’à dire que Le Loup-garou repose sur une analyse marxiste, il fait en tout cas de la lycanthropie la marque du paria et se pose résolument du côté des exclus en y faisant brutalement plonger un protagoniste pour lequel tout filait comme sur des roulettes et qui, brutalement, est entraîné vers le déclassement.

A l’inverse de Dracula, qui était la vilénie incarnée, et de la créature de Frankenstein, rejetée de l’humanité et de son créateur et ne demandant qu’à être accepté, Larry Talbot se retranche lui-même de la société. Si conférer au personnage une dimension tragique n’est pas bien novateur, l’originalité de ce loup-garou par rapport à ses pairs réside dans le fait qu’il clame lui-même être coupé d’une humanité qui ne demande pourtant qu’à le garder en son sein. Personne n’accepte son mal, vu au mieux comme un choc psychologique, au pire comme une preuve de démence. Incompris, Larry Talbot se sait néanmoins une menace pour autrui, et là où son père fait appel à la science, lui apprend la réalité de son mal au gré aussi bien des échecs de la science que de ses propres expériences lycanthropiques, ou encore des attentions dont il bénéficie de la part de la vieille gitane, seule personne à lui venir en aide à la mesure de ses moyens. Car savoir de quoi il souffre n’est pas savoir comment combattre ce mal qui ressemble à une maladie quelque peu honteuse. De cure il n’y en a pas à proprement parler : il n’y a que quelques grigris “homéopathiques”. Une très large partie du film est donc consacré à la prise de conscience de Larry Talbot du fait qu’il est désormais un être maudit et qu’à la nuit venue il peut s’en prendre à ceux qui, le reste du temps, lui sont proches. Sans même s’être transformé en loup-garou, il ressent donc le poids du monstre sur sa conscience. Un poids de plus en plus lourd à mesure que tout le monde rejette une vérité incompatible avec les certitudes de la société dont les Talbot sont des parfaits représentants. Pur film fantastique pétri de romantisme noir, Le Loup-garou s’inscrit dans une mouvance appelant moins à s’abandonner à la superstition qu’à ne pas mépriser les croyances anciennes, et à ce titre il s’inscrit effectivement dans la foulée des autres films gothiques de la Universal. Afin que l’on en soit bien sûrs, le réalisateur George Waggner (également producteur… pour l’anecdote, il finira sa carrière sur la série Batman avec Adam West) embauche plusieurs acteurs emblématiques : Claude Rains (l’homme invisible et futur fantôme de l’opéra) dans le rôle du père Talbot, Bela Lugosi dans celui du gitan lycanthrope propageant sa malédiction, et surtout Lon Chaney Jr. en tête d’affiche. Après avoir été en rodage dans de nombreux petites production, le fils de “L’Homme au mille visages” marche enfin dans les pas de son père sous l’impulsion du réalisateur qui l’avait déjà embauché sur L’Échappé de la chaise électrique. Le but de la manœuvre étant très certainement de faire de lui une nouvelle vedette de l’horreur en profitant de l’aura encore intacte de Lon Chaney, la première de ces vedettes et qui sans son décès aurait également incarné Dracula. Confier au fils Chaney le rôle d’un monstre emblématique n’est pas sans démontrer une certaine ambition à la fois commerciale mais aussi artistique (d’autant que plusieurs clins d’œil à travers le film évoquent Lon Chaney Sr.).

N’ayant pu compter sur des règles bien établies quant au loup-garou, Siodmak et Waggner entreprennent intelligemment de poser des bases en procédant par étapes. Le loup-garou lui-même occupe une place assez minime à l’écran, tue peu, et avant de le voir de plain-pied il a droit à une habile construction de son mythe sachant à la fois donner des informations et faire vivre le scénario. Évoquées dans une introduction basée sur les lignes d’un grimoire ancien, entretenues opportunément par le récit de Gwen, l’antiquaire, les légendes locales fournissent ainsi un environnement se rapprochant de la démarche gothique sans toutefois adopter l’imagerie qui y est associée. Cela tient au fait qu’avant d’arriver à l’épouvante à proprement parler, il faut d’abord apprendre des codes qui ne vont pas de soi. Et pour ce faire, rien de tel que d’acquérir ces connaissances en même temps que Larry Talbot : la signification de l’étoile à cinq branches, le rôle des aconits, l’époque à laquelle la transformation est susceptible d’intervenir, les moyens de détruire un loup-garou… En théorie comme en pratique ! Tout ceci prend du temps et vient se greffer sur les tourments existentiels qui agitent le personnage. A ce titre, Le Loup-garou apparaît bien comme le préfigurateur d’une saga au long-court et qui, on l’imagine, aimerait bien se poser en mètre-étalon du film de lycanthrope. Il s’agit donc avant tout de familiariser le spectateur. Ce qui ne veut pas dire que, paroles mises à part, rien ne vienne rappeler la nature fantastique du récit. C’est également le rôle de la vieille gitane, de ses superstitions et de son fatalisme que d’insuffler un certain ésotérisme inquiétant qui va de pair avec le lieu dans lequel elle vit, et qui est d’ailleurs au loup-garou ce que les châteaux en ruines sont à Dracula et à la créature de Frankenstein : son cadre de prédilection. Le loup étant ce qu’il est, son refuge est la forêt, et plus particulièrement dans des nuits de préférence brumeuses. Ce qui permet de jouer la carte des silhouettes se découpant au milieu des arbres biscornus. Mais tout ceci n’intervient véritablement que dans les dernières minutes, moment où l’ont voit pour la première fois le maquillage de Jack Pierce, appliqué non sans peine sur un Lon Chaney Jr. prêt à payer de sa personne pour assumer la relève paternelle. Réussi sans être parfait (le museau fait tiquer !), ce maquillage ne laisse rien paraître du véritable Larry Talbot, transformé en créature humanoïde bestiale (ce qui n’est pas sans contredire ce que l’on a vu de Bela, qui pour le coup était un véritable loup). Et pourtant, même transformé, par son jeu plus “karloffien” que “lugosien” et aidé par un scénario qui l’épaule finement (la gitane qui cherche à le protéger, sa copine Gwen en péril, la meute de chasseurs à ses trousses) l’acteur laisse transparaître l’humanité cachée derrière le poil.

Incarnation bucolique des personnages maudits prisés par la Universal, le loup-garou Larry Talbot s’avère convaincant. Le soin particulier apporté au scénario -qui arrive à faire coexister l’horreur, la construction d’un mythe, le propos social et la psychologie- y est pour beaucoup. On pourra toujours déplorer que le personnage soit loin d’être aussi touchant que la créature de Frankenstein (aucun autre ne l’a de toute façon jamais été !) ou aussi charismatique que Dracula, mais les affres traversées par cet homme voué malgré lui à être l’instrument de la perte des siens ne laissent pas insensible. Dommage qu’il soit arrivé si tard dans l’histoire du studio : le film aurait fait une base solide pour une saga qui aurait pu explorer l’isolement cette fois définitif du malheureux Larry. Au lieu de quoi il passa directement au stade des “crossovers”, rencontrant qui Frankenstein et sa créature, qui Dracula, puis, décrépitude absolue (mais il n’était pas le seul), Abbott et Costello. Tant et si bien que même avec ses qualités, Le Loup-garou ne s’est pas imposé comme le pivot inévitable du film lycanthropique et que bien des éléments qu’il a essayé d’inscrire dans sa mythologie n’ont pas perduré. Mais enfin, il a tout de même réussi à faire de Lon Chaney Jr. autre chose que le fils à papa. On le retrouvera ainsi dans plusieurs rôles emblématiques (Dracula, la créature de Frankenstein et la Momie), quoique en fin de course chez la Universal.

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