Cinéma Horreur

Poltergeist – Tobe Hooper

Ecrit par Loïc Blavier

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Poltergeist. 1982.
Origine : Etats-Unis
Genre : Fantastique
Réalisation : Tobe Hooper
Avec : JoBeth Williams, Craig T. Nelson, Heather O’Rourke, Beatrice Straight…

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Poltergeist n’est pas une production Amblin, mais ça aurait pu. Le film marque la première tentative de Steven Spielberg de produire un film dont il n’est pas le réalisateur, du moins pas officiellement. Car si Tobe Hooper fut chargé de réaliser le film, il le doit au contrat passé entre Spielberg et la Universal, pour le compte de laquelle Spielberg préparait E.T. et qui interdisait au nouveau chouchou d’Hollywood de concevoir un autre film dans la même période (d’autant plus si le film en question était produit par une autre compagnie et que sa sortie coïncidait à peu près avec celle de E.T.). Pourtant, Spielberg se serait bien vu réaliser Poltergeist, film dont il rédigea lui-même le scénario en compagnie de ses propres collaborateurs, dont il orchestra le casting et dont il effectua lui-même une grande partie des storyboards. D’ailleurs ne l’a-t-il pas réalisé, en fin de compte ? La question se pose depuis la sortie du film et une phrase ambiguë prononcée par Spielberg. L’affaire alla même très loin, puisque le syndicat des réalisateurs américains démarra une enquête, concluant à une étroite collaboration producteur-réalisateur. Cette version officielle a beau être celle de Spielberg et de Hooper, les déclarations des personnes ayant participé au tournage sont presque unanimes : Spielberg contrôlait tout. Pas plus tard qu’en 2007, Zelda Rubinstein, interprète du rôle de la médium Tangina, remit de l’huile sur le feu en déclarant dans une interview donnée au site Ain’t it Cool que si Tobe Hooper préparait effectivement les plans, Spielberg repassait systématiquement derrière lui pour faire les ajustements. Sur les six jours qu’elle passa sur le tournage, Spielberg fut présent durant… six jours. Hooper a beau jurer ses grands dieux qu’il fut le véritable réalisateur de Poltergeist, il est vraiment difficile d’y croire. Tout au plus fut-il un réalisateur très malléable, et la collaboration se fit à sens unique, le dernier mot revenant au producteur. Quand bien même personne n’aurait remis en cause l’identité du réalisateur, il apparaît comme évident que Poltergeist est un film de Spielberg, tant les thématiques de Hooper (sans parler de ses idées de mise en scène et de scénario) sont on ne peut plus éloignées du spectacle proposé. Poltergeist suinte d’éléments « spielbergiens » à chaque minute, et je le prouve en résumant l’intrigue :

Dans une banlieue californienne aisée, la famille Freeling vit paisiblement sans l’ombre d’un soucis (si ce n’est la télécommande du voisin, qui brouille leur propre télé). Sous le toit de leur maison vivent le père Steve (Craig T. Nelson), la mère Diane (JoBeth Williams), l’adolescente Dana (Dominique Dunne), le gamin Robbie (Oliver Robbins) et la petite dernière Carol Anne (Heather O’Rourke), âgée de cinq ans. Cette dernière s’est récemment prise de passion pour les chaînes de télévision qui n’emettent pas : elle regarde la neige des canaux vides et communique, dit-elle, avec « les gens de la télévision ». Lubie enfantine, pensent les parents jusqu’à ce que d’étranges manifestations paranormales viennent perturber leur quotidien. Les Freelings, ouverts d’esprit, ne s’en inquiètent guère. Il s’en mordront les doigts lorsque Carol Anne disparaîtra par une nuit de tempête. La petite fille est désormais prisonnière des esprits, et elle appelle à l’aide à travers le poste de télévision.

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Autant voire plus qu’un film de maison hantée, Poltergeist est un film sur la famille, thème essentiel de la filmographie de Spielberg. Tout comme dans E.T., le scénario y trouble la monotonie de cette famille aisée et unie que rien ne semblait pouvoir faire vaciller. Les personnages sont des caricatures de personnages : Carol Anne est une gentille gamine rêveuse, Robbie est un insupportable casse-cou(illes), Dana est une ado aux préoccupations superficielles, et les parents sont deux anciens hippies embourgeoisés au point de lire des biographies de Ronald Reagan, tout en ne rechignant pas à fumer un pétard de temps en temps. Il faut bien avouer que l’exposition est assez longuette, puisqu’aussi simplistes soient ces personnalités, Spielberg (pardon, Hooper…) met tout de même 40 minutes à les présenter, sans qu’ils ne deviennent d’ailleurs attachants car justement beaucoup trop classiques, à l’image de leur cadre de vie : une maison de banlieue toute neuve et bien proprette, une piscine en construction, et surtout, un enfant dormant dans des draps Star Wars (Spielberg en profite pour saluer son ami Lucas) ! Nous sommes là dans l’univers du producteur, et Spielberg replace même ses propres peurs enfantines à travers le jeune Robbie : peur d’un vieil arbre tarabiscoté, peur des clowns… Mais la principale peur abordée par le film est celle du monde adulte : peur de voir la famille exploser suite à la perte d’un enfant. Placée dans le fameux couloir menant à une vive lumière blanche, Carol Anne est littéralement entre la vie et la mort. D’un côté ses parents cherchent à la faire revenir, et de l’autre, dans le monde des esprits, un vieux bonhomme que l’on ne verra jamais (il faudra attendre les séquelles pour cela) l’utilise pour empêcher les âmes de rejoindre la lumière, les condamnant ainsi à errer et par conséquent à renforcer le paranormal dans la maison des Freeling.

Bien entendu, tout le film est centré sur cette obsession des parents : récupérer leur fille à tout prix, avec l’aide de plusieurs mediums. Poltergeist est donc bien un mélodrame digne de Spielberg. Il serait pourtant hâtif de considérer le film comme une guimauve de Noël. L’aspect fantastique demeure présent, et bien plus que le fait de voir la famille se réunir, c’est justement cette utilisation du fantastique qui constitue le principal argument du film. Spielberg (pardon, Hooper… décidément) n’oublie jamais qu’il réalise avant tout un film de maison hantée, traitant du monde des esprits. Il fait même plus que s’en souvenir : il s’évertue à moderniser un sujet mille fois rabâché. L’époque des manoirs abandonnés est terminée, et l’idée est ici que même les familles modernes vivant dans des maisons modernes peuvent elles aussi être la victimes de poltergeists. Ceux-ci n’agissent plus de la même façon, et les réactions des communautés scientifiques ne sont plus les mêmes. Le surnaturel incertain de Robert Wise et de sa Maison du diable fait place à un surnaturel indéniable, et les parapsychologues ne se contentent plus de s’immerger dans l’environnement hanté : ils ont recours à une masse d’outils scientifiques modernes. Cette décomplexion vis-à-vis de la modernité est tout à l’honneur d’un Spielberg qui contrairement à ce qu’il fera plus tard sur la production de l’ignoble Hantise parvient à ne pas verser dans la surenchère de manifestations surnaturelles. Les fantômes sont bel et bien montrés, les objets se déplacent tout seuls, mais la maison des Freeling n’est clairement pas une maison hantée de chez Disneyland. Le fantastique s’installe par étape, chacune générant son lot de frissons. Tout commence avec la neige de l’écran de télévision, retranscrite à l’écran par un clignotement lumineux permanent capable d’hypnotiser ses spectateurs comme il le fait avec Carol Anne (en revanche le film est à déconseiller aux épileptiques !). Puis les manifestations surnaturelles arrivent sans crier gare, pour finalement prendre des proportions considérables, celles qui intéressent Spiel… Hooper. La principale raison de leur efficacité est la mise en avant de l’élément métaphysique. A l’inverse de ce qui se fait habituellement (dont les résultats portent rarement leurs fruits), le surnaturel est expliqué à outrance avec la découverte par déduction, par observation scientifique et même par la raison de la présence du monde des esprits dans la maison. Ces esprits s’immiscent de façon tangible dans un réel qui aura été installé dans la longue exposition (qui n’aura finalement pas servi à rien). Les réactions de peur sont donc somme toute logique : ce monde qui se manifeste est celui de l’inconnu, de la mort. Pour peu, Spielberg n’aurait même pas eu besoin d’avoir recours aux vilains esprits : les esprits se seraient suffit en eux-mêmes. Du chevauchement des deux mondes naît donc la peur, mais aussi l’émerveillement. Les scènes poétiques (dont une vision des âmes descendant un escalier) succèdent aux scènes de violence, et l’excellente musique de Jerry Goldsmith cerne parfaitement cette dualité de sentiments éprouvés vis-à-vis du mystère. Rencontres du troisième type, Jurassic Park ou même E.T. ne font après tout pas autre chose que mêler la peur à l’enchantement. Voilà une preuve supplémentaire de l’influence de Steven Spielberg.

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Peut-être un poil trop long (les dernières vingt minutes et leur inutile rebondissement ouvrant la porte aux séquelles), desservi par des personnages trop transparents empêchant de s’impliquer émotionnellement, Poltergeist n’est certes pas un chef d’œuvre. Mais la modernisation nécessaire qu’il apporte à un genre trop longtemps stagnant et le tact avec lequel il utilise ses nombreux effets spéciaux en font un film essentiel à l’évolution du cinéma fantastique, qui à l’aube des années 80 s’affirmait de film en film.

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