Cinéma Horreur

Le Retour des morts-vivants – Dan O’Bannon

Ecrit par Loïc Blavier

Return of the Living Dead. 1985.
Origine : Etats-Unis
Genre : Psychobilly
Réalisation : Dan O’Bannon
Avec : Clu Gulager, James Karen, Don Calfa, Thom Mathews…

Aujourd’hui, George Romero est unanimement reconnu comme le père fondateur des films de morts-vivants. En 1968, La Nuit des morts-vivants a initié un mouvement qui n’a véritablement explosé qu’après Zombie, dix ans plus tard. En cours de route, la postérité a oublié John A. Russo, le partenaire de Romero qui fut le co-auteur du scénario de La Nuit des morts-vivants. Mais pendant que son comparse préparait son Zombie épaulé cette fois par Dario Argento, Russo ne restait pas inactif dans le monde émergent des morts-vivants… Profitant des largesses d’un Romero qui, lorsque leurs carrières prirent un chemin différent lui avait laissé l’apanage du terme « living dead », il ré-exploita le filon de leur film pour dans un premier temps en signer une novellisation en 1974 avant de lui donner carrément une suite en 1978, toujours littéraire, sous le titre « Le Retour des morts-vivants » (les deux sont parus dans la collection Gore de Fleuve noir). Une séquelle qui n’allait pas rester longtemps inaperçue : alors que dans la foulée de Zombie tout le petit monde de l’horreur s’activait autour des morts-vivants, l’occasion était trop belle de sauter sur l’occasion. Et c’est ainsi que le producteur Tom Fox mit en chantier ce qui en un sens pouvait apparaître comme une suite tout aussi légitime que Zombie de La Nuit des morts-vivants, ce que le film ne manque pas de signaler, évoquant textuellement ce dernier qui, au dire du personnage se baserait secrètement sur une histoire vraie issue d’expériences militaires hasardeuses… Toutefois, si Russo est auteur, il n’est pas réalisateur et il fallait bien en trouver un… D’autant que Romero, contacté pour participer à l’aventure en intégrant l’équipe de production, fit la sourde oreille. C’est vers Dan O’Bannon que se tournèrent Fox et Russo. L’homme avait lui aussi des gages à faire valoir : la co-rédaction du scénario de Dark Star avec John Carpenter ainsi que celui de Alien avec Walter Hill. Embauché, il entreprit de ré-écrire entièrement le script préparé par Russo d’après son propre roman, visiblement sans que celui-ci ne moufte. C’est qu’O’Bannon ne souhait pas marcher dans les pas de Romero en se lançant dans une satire noire de la société américaine.

Fraîchement embauché dans un entrepôt de matériel médical plutôt macabre (squelettes, cadavres, animaux en coupe et que sais-je encore), le jeune Freddy découvre les ficelles du métier auprès du vétéran Frank, qui peut lui en raconter de bonnes sur ce qu’il a vu défiler au fil des ans. Comme par exemple ces barils livrés par erreur par l’armée et qui contiennent des morts-vivants. Devant l’incrédulité de la bleusaille, Frank l’emmène au sous-sol pour constater de lui-même. Hélas, une manipulation un peu brusque d’un des barils laisse échapper un gaz que les deux zouaves se prennent à pleins poumons… L’irréparable a été commis : le gaz s’est aussi propagé jusqu’au cadavre de la chambre froide, lequel revient bientôt d’entre les morts pour se nourrir de la cervelle des vivants. C’est le début d’un engrenage qui, via la crémation de ce premier mort-vivant, amènera à l’invasion de l’entrepôt et du salon funéraire adjacent, ainsi que du cimetière voisin, où les amis punks de Freddy tuaient le temps en attendant leur comparse.

Film assez typique des années 80, Le Retour des morts-vivants se pose en œuvre légère, bien plus légère que les visions d’apocalypse de George Romero. Si satire il y a, elle se matérialise dans des gags brocardant l’armée, montrée comme une administration incapable, coupable d’avoir malencontreusement égaré le dangereux produit d’une expérience ayant mal tourné… Cependant, il ne faudrait pas non plus croire que le film de Dan O’Bannon est une parodie grossière des films de morts-vivants. Les gags « lourds » y sont assez rares, et certains semblent même avoir été expurgés du scénario quoiqu’il puisse en rester quelques traces (le responsable du crématorium et son passé de nazi). Non : son humour est avant tout présent via la décontraction dont fait preuve O’Bannon vis-à-vis de son sujet, qui pour le coup ressemble assez à celui des films de Romero. On y retrouve en tous cas le siège d’une maison dans laquelle les survivants se barricadent, on y retrouve une scène de cimetière (encore qu’elle ne soit pas au début), on y retrouve l’idée d’une certaine domestication d’un zombie (Le Jour des morts-vivants est sorti un mois plus tôt), et on y retrouve même l’idée d’un dénouement amer. Pourtant, Le Retour des morts-vivants est largement autonome et ne cherche pas à tout prix à détourner la saga parallèle de George Romero en reproduisant à l’identique ses moments clefs. O’Bannon prend même ses distances avec la figure du mort-vivant alors communément admise : les siens courent, parlent, raisonnent à peu près intelligemment et, via le spécimen interrogé par les protagonistes, évoquent même le pourquoi de leur insatiable faim de cerveaux. Ils demeurent une menace, mais ils sont surtout amusants et conçus pour sortir de l’ordinaire jusque dans les efficaces effets de maquillage qui leur donne corps. Comme l’échappé du baril, son allure goudronneuse qui n’a plus grand chose d’humain, mort ou vivant, ou encore l’aguichante zombette nue jouée par Linnea Quigley, voire la demie-zombie soumise à un interrogatoire. Figure impersonnelle, le mort-vivant retrouve ici un embryon de personnalité, ce qui s’accentuera avec le temps et avec la « starification » du monstre classique qu’il commence à incarner. En cela, il suit la destinée des vampires, loups-garous, fantômes ou autres créatures de Frankenstein… Ce n’est cependant pas là le point fort du Retour des morts-vivants : il ne fait que s’inscrire dans la vision globale de Dan O’Bannon. Le réalisateur a d’autres cordes à son arc et parvient à concevoir un film homogène dont tous les éléments participent à la construction d’un dynamisme qui se reflète dans une musique omniprésente et fort caractéristique de la tonalité générale. Du « psychobilly », une sorte de punk à l’humour très second degré, dans la droite lignée des formidables Cramps qui se retrouvent d’ailleurs sur la B.O. Un style qui imprègne le film, d’une part par la très large place qu’il y occupe, et d’autre part parce qu’il entretient un certain état d’esprit très série B, très fougueux, très débridé… Sur ce modèle, Dan O’Bannon ne fait pas grand cas des protagonistes de son film, que l’on sait appelés à être décimés petit à petit. Il n’y a d’ailleurs aucun véritable héros, mais une petite troupe d’hurluberlus confrontés puis engloutis par l’inimaginable. Que cela soit le patron de l’entrepôt qui tente vaille que vaille de sauvegarder l’avenir de sa boîte, ses deux employés qui pourrissent lentement mais sûrement, son pote embaumeur qui cherche à prendre les choses en mains ou la petite bande de punks (dont Linnea Quigley qui à partir de sa célèbre scène de strip-tease passera tout le film à poil), ils sont pourtant tous assez sympathiques, justement parce que ce ne sont ni des personnages sérieux, ni des endives qui tireraient la couverture à eux entre deux scènes horrifiques. Ils sont pris dans un mouvement général et leurs efforts pour survivre ne laissent pas de place aux atermoiements. Ils doivent agir tout de suite, ne bavassent pas et, acculés, errent entre le cimetière, l’entrepôt et le salon funéraire, au gré des endroits où ils pourraient trouver refuge. Les lieux de cette intrigue, très réduits, sont d’ailleurs foncièrement bien pensés, puisqu’ils allient à la fois le lugubre et le crasseux, le tout dans la nuit et sous la pluie, acide de préférence. Ce qui donne l’allant et le mouvement nécessaire à un film qui, s’il se révèle assez typé années 80, entretient une certaine connexion avec les années 50. Dans sa musique, d’abord, puisque le psychobilly n’est après tout qu’un rappel du rockabilly, mais aussi dans son atmosphère générale… Ses blousons noirs, ses évocations des expériences militaires, son invasion limitée (les monstres des années 50 débarquaient généralement dans des petits patelins comme celui du film), son manque de crédibilité etc… Beaucoup de choses évoquent le cinéma de l’époque (on peut aussi penser aux films de William Castle, gadgets en moins), ou l’image qu’il véhicule. Tout cela confère au Retour des morts-vivants un charme certain et lui évite d’avoir à en faire trop pour affirmer sa légèreté. D’ailleurs, notons que le film ne verse pas non plus dans le grand-guignol, ni même dans le gore. Bon enfant, il n’est pas fait pour choquer, mais pour donner une vision humoristique d’une invasion progressive se déroulant dans des lieux improbables au détriment de personnages quelque peu péquenauds.

A juste titre, on peut accuser les années 80 d’avoir infantilisé le genre horrifique. Toutefois, cela n’a pas systématiquement débouché sur des films bas de gamme. Le Retour des morts-vivants en est un fameux exemple : tout léger qu’il soit, il sait user du second degré sans s’y noyer en oubliant de procurer du plaisir au visionnage. O’Bannon sait très bien y faire : il n’oublie jamais qu’il réalise un film d’horreur, et que le genre en lui-même peut user de suffisamment de recul et de dérision pour établir un lien avec ses spectateurs sans avoir à forcer le trait. L’expression « jouer à se faire peur » peut apparaître comme convenue, mais dans le cas présent elle s’avère adaptée. S’amuser face à un spectacle macabre qui à la manière d’un train fantôme nous promène de surprise en surprise, sans temps morts, voilà ce à quoi s’apparente le film de O’Bannon. Lequel évite en outre le côté kitsch par le soin apporté à la mise en scène, à l’esthétique, et plus globalement à la vision moderne qu’il met en œuvre. De manière certes moins radicale qu’un Romero, il contribue lui aussi à donner leurs lettres de noblesse à ces créatures émergentes que sont les morts-vivants, créatures riches des possibilités qu’ils offrent (et qui ne seront pas toujours utilisés à bon escient).

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