Action Cinéma Science-Fiction

Fortress – Stuart Gordon

Ecrit par Loïc Blavier

Fortress. 1992.
Origine : États-Unis / Australie
Genre : Vestige des 80s
Réalisation : Stuart Gordon
Avec : Christophe Lambert, Loryn Locklin, Kurtwood Smith, Jeffrey Combs…

Doté d’un script de science-fiction futuriste et d’une tête d’affiche juteuse en la personne d’Arnold Schwarzenegger, avec lequel il s’était lié sur Predator, le producteur John Davis était en quête d’un réalisateur pour ce projet à gros budget… Se souvenant qu’il avait fort apprécié Re-Animator, vu sur les conseils de sa doublure quasi attitrée Peter Kent (qui y tenait le rôle d’un ré-animé), Schwarzenegger proposa le nom de Stuart Gordon à John Davis. Bingo ! Gordon, qui sortait de deux petites productions assez largement passées inaperçues, allait pouvoir se frotter aux grosses productions… Pas de bol, John McTiernan est passé par là, embarquant Schwarzenegger pour Last Action Hero. Du coup, Davis fit descendre le budget de 70 à 15 millions, et Gordon se retrouva à la tête d’une série B qui, finalement, prit Christophe Lambert comme tête d’affiche… Quelques années après un Robot Jox qui lui aussi devait être gonflé de billets verts et qui se retrouva fauché au point de conduire l’Empire de Charles Band à la banqueroute, Gordon se retrouvait peu ou prou dans la même configuration… Mais en bon professionnel, il allait malgré tout respecter ses engagements sans faire la fine bouche. Du petit budget, il en avait vu d’autres !

Dans un futur peu reluisant, il est interdit d’avoir plus d’un enfant. C’est pour avoir contrevenu à cette loi que John Brennick et sa femme Karen sont condamnés à une trentaine d’années de réclusion à la forteresse, cette prison privée de haute sécurité immergée en plein désert et gérée d’une poigne de fer par le directeur Poe au nom de la compagnie Men-Tel. Avec son mode de surveillance aussi sophistiqué que cruel centralisé par un super-ordinateur, la forteresse laisse peu d’espoir aux amateurs d’évasion. Une puce insérée à même les tripes des condamnés permet non seulement de les pister, mais aussi de surveiller leurs rêves et, en cas de rébellion, de leur provoquer d’atroces douleurs, voire la mort par implosion intestinale. « Le crime ne paie pas », telle est la devise de Men-Tel, qui précise aussi à l’occasion que les prisonniers sont sa propriété. En plus d’être corps et bien livré à ses geôliers, John doit faire face à la rude faune carcérale, avec un certain Maddox qui prétend faire la loi et avec lequel les choses s’enveniment d’autant plus vite que le lieutenant de ce satrape est l’un de ses compagnons de cellule. Enfin, pour couronner le tout, il apprendra bien vite que le directeur Poe s’est entiché de Karen et cherche à en faire sa compagne attitrée… Il y a donc du pain sur la planche pour cet ex militaire de renom, bien décidé à ne pas se soumettre ! Il sera aidé par les camarades de sa cellule, qui en dehors du malabar comprend un geek, un sage et un jeunot arrivé dans le même convoi que Brennick.

Un peu de Running Man pour le contrôle des individus, une pincée de Robocop pour la technologie à mauvais escient et une louche de New York 1997 pour le coup du prisonnier qui ne se laisse pas faire, voilà en gros la mouvance action / science-fiction à laquelle vient se greffer Fortress. Tout cela fleure bon les années 80. Effluve savoureuse pour les uns, écœurant arôme pour les autres. On comprend aisément pourquoi le film reposait à l’origine entièrement sur les épaules de Schwarzenegger, encore que le personnage de John Brennick ne fasse pas tant parler ses muscles que son intelligence. C’est qu’il en faut pour se sortir de toutes les embûches présentes à la forteresse. A ce titre, un Kurt Russell façon Snake Plissken aurait fait merveille en rajoutant cette allure d’écorché vif à un rôle que Christophe Lambert rend assez fade. Il fournit le minimum syndical et, loin de pouvoir un jour devenir un personnage emblématique, Brennick se limite à la bravoure et aux bons sentiments de rigueur, le tout caché derrière une carapace de dur à cuire. Faudra faire avec… Et, tant que nous sommes au chapitre du casting, évoquons les présences bien plus fructueuses de Kurtwood Smith, l’odieux Clarence Boddicker de Robocop qui incarne le tout aussi odieux directeur Poe, de Vernon Wells qui dans la défroque du caïd de la prison se montre aussi cinglé que dans Mad Max 2 et bien sûr de Jeffrey Combs qui est parfait en geek psychotique à grosses binocles. Tout ce petit monde accomplit bien ce que l’on attend d’eux, et Stuart Gordon ne nous prend pas en traître : il est là pour faire un film d’action pas très distingué mais malgré tout prodigue en excentricités. Généreux dans l’action comme il le fut dans le gore de Re-Animator, il se plaît à charger la mule du totalitarisme pratiqué dans cette prison de haute technologie. Aucune difficulté ne sera épargnée au protagoniste principal, et si certaines d’entre elles sont assez convenues, Gordon s’arrange à la fois pour qu’elles ne cannibalisent par le film et qu’elles sachent en outre se montrer attractives malgré tout lorsque le besoin s’en fait sentir. C’est le cas par exemple du codétenu peu coopératif incarné par Vernon Wells et de son sbire… Cette péripétie ne compte pour pas grand chose dans l’intrigue générale, dont la finalité reste l’évasion -presque un MacGuffin-, mais elle permet de meubler efficacement un creux dans le déroulement du film. D’une part grâce à Vernon Wells et d’autre part en fournissant une scène de combat bien sanguinolente, épicée par la cruauté d’un Poe qui regarde ça à distance et qui se plaît à « encadrer » la bagarre en donnant les bonnes instructions à son ordinateur central. Voilà l’un des nombreux défis que Gordon balance à ses personnages, amenés à résoudre un problème à la fois, en lien ou non avec l’évasion. L’enchaînement de challenges a pour conséquence de remplir Fortress jusqu’à plus soif, ce qui lui donne son côté très série B et lui évite de tomber ne serait-ce qu’un seul instant dans ce genre de films bavards qui concentrent leur forces sur des scènes plus ou moins ponctuelles. Brennick n’a rien de spécial à dire, ses amis non plus, et le réalisateur sait aussi qu’il n’est pas là pour dresser un portrait saisissant du monde carcéral ou avertir sur les potentiels dangers de la technologie. Il est là pour amuser, ce qu’il fait très bien. Et il s’y prend en variant les plaisirs : aussi bien pourra-t-il faire dans l’horreur (les explosions intestinales) que dans le psychédélisme (la torture mentale à laquelle est soumise un moment Brennick, prétexte à un bombardement de plans ultra saturés montrant tout un tas d’ignominies), l’érotisme (Poe qui regarde les rêves cochons de ses détenus), l’action à coups de pétoires (les mitraillettes dont Brennick finit par s’emparer), le thriller (une bribe d’espionnage menée par Karen dans les quartiers de Poe) ou encore le suspense brut (l’essai du personnage de Jeffrey Combs pour sortir la puce du corps d’un codétenu)… Des enjeux humains il fait également un motif de tension plus qu’une évolution apte à créer de l’émotion : la personnalité de Poe, le fait que la femme de Brennick soit enceinte, la lobotomie qui laisse un temps Brennick à l’état de légume, les hésitations de certains compagnons de Brennick… Rien n’est vraiment intelligent ou encore moins révolutionnaire dans Fortress, mais pourtant tout a son intérêt et contribue à en faire un film très attrayant. Même les décors sont à cette image : ils peuvent apparaître assez fauchés, car après tout il n’y a que trois ou quatre petits lieux régulièrement fréquentés alors que la prison est monumentale, mais ils sont pensés en terme d’utilité (la petite cellule et ses barreaux en laser, le quartier de Poe et ses écrans de surveillance, le couloir bordé par le vide, les plongées ou contre-plongées dévoilant ce trou béant qu’est le centre de l’édifice…). C’est ainsi que Gordon conçoit son cinéma : agité, généreux, parfois propice au mauvais goût et surtout traversé par la conscience de ses propres limites. On peut également lui être gré de ne pas (trop) verser dans les tics hollywoodiens typiques des années 80, types « punchlines », emphase patriotique sur la patrie et / ou la liberté, parachutage d’un sentimentalisme roucoulant histoire de permettre une certaine humanisation des personnages avec lesquels le public pourrait s’identifier… Même les sentiments entre Brennick et sa femme enceinte ne servent que de ressorts pour faire évoluer le scénario au plus vite…

A sa manière, Fortress est un film épuré. Les producteurs ont demandé à Gordon un film de science-fiction faisant la part belle à l’action, et c’est bien ce qu’il a fait, répudiant tout ce pourrait le détourner de cet objectif. Par conséquent, Fortress s’avère très plaisant pour quiconque est à la recherche de ce genre de spectacle et s’aliénera forcément tous ceux qui auraient voulu une vision un peu plus auteurisante, voire même tous ceux qui se sont trop habitués aux traitement purement hollywoodiens, plus clinquants mais souvent bien moins denses.

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