Cinéma Drame Fantastique

Dead Zone – David Cronenberg

Ecrit par Loïc Blavier

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The Dead Zone. 1983.
Origine : Etats-Unis
Genre : Fantastique
Réalisation : David Cronenberg
Avec : Christopher Walken, Herbert Lom, Brooke Adams, Martin Sheen…

A peine six ans après la publication de Carrie, son premier roman, Stephen King est devenu un écrivain fort apprécié de Hollywood. Son style d’écriture percutant et particulièrement clair ainsi que ses histoires riches et accrocheuses en font un écrivain prisé. Il peut aussi remercier au passage Brian De Palma et Stanley Kubrick, dont les adaptations (respectivement Carrie et Shining) contribuèrent grandement à prouver la fiabilité des transpositions de ses romans au cinéma. C’est donc logiquement qu’au début des années 80 pratiquement tous les romans signés Stephen King se mirent à intéresser beaucoup de monde, dont certaines pointures attirées par un écrivain qui n’avait pas encore été récupéré par la série B. C’est ainsi qu’à l’origine, l’adaptation de Dead Zone fut confiée par Lorimar à Sydney Pollack, lequel devait tenir un rôle de producteur auprès du réalisateur Stanley Donen. Faute d’argent frais, Lorimar refila alors le bébé à Dino de Laurentiis, qui une fois n’est pas coutume eut la bonne idée de demander à Stephen King de faire ses premiers pas au cinéma en rédigeant lui-même un scénario devant être confié au réalisateur soviétique Andrei Konchalovsky. Celui-ci passa finalement la main. Et c’est là qu’intervient le pimpant David Cronenberg, venu poursuivre sa carrière aux Etats-Unis immédiatement après Videodrome. L’engager fut la seconde bonne idée de rang pour Dino De Laurentiis, mais elle annula la première : jugeant le scénario de King trop obscur et trop centré sur le cas particuliers des meurtres commis à Castle Rock (qui est un épisode parmi d’autres, autant dans l’adaptation que dans le roman), Cronenberg demanda au débutant Jeffrey Boam de revoir la copie de l’auteur. Pour la première fois de sa carrière, le canadien délégua donc le scénario à quelqu’un d’autre, ce qui avec la production américaine -et interventionniste- de De Laurentiis lui offrant un budget double de celui de Videodrome (pour un film pourtant nettement moins démonstratif) et avec l’absence de vieux compagnons de route (dont Howard Shore, remplacé plutôt avantageusement par Michael Kamen à la demande express de De Laurentiis) pouvait annoncer un net changement chez le réalisateur. Mais c’était sans compter sur la nature même du roman Dead Zone, qui à l’inverse de ce qu’allait être le Dune de Frank Herbert pour David Lynch l’année suivante (comme quoi De Laurentiis replongea vite dans ses mauvaises idées) se prêtait bien à l’univers tracé par David Cronenberg lors de ses précédents films.

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Quelque part dans le Maine, l’enseignant John Smith (l’excellent Christopher Walken) file le parfait amour avec sa collègue Sarah Bracknell (Brooke Adams). Au terme d’une soirée joyeuse à la fête foraine vaguement obscurcie par une soudaine migraine sur les montagnes russes, Johnny laisse sa fiancée et rentre chez lui. Sur la route, il est victime d’un grave accident qui le plonge dans le coma. Il se réveille cinq ans plus tard pour se découvrir un don de divination qui va très vite transformer en malédiction. Et puisque Sarah a désormais fondé une famille, Johnny se retrouve seul, sans objectif autre que celui d’être au service des autres, qu’il le veuille ou non.

Il n’est guère difficile de repérer ce qui a pu attirer Cronenberg dans l’antre de Dino De Laurentiis (outre sa probable volonté de percer aux Etats-Unis, s’entend) : le personnage de John Smith a tout pour plaire à un cinéaste s’évertuant depuis son premier film à étudier les « anormaux », êtres hybrides, à mi chemin entre l’humanité telle qu’on la connait et telle qu’elle pourrait le devenir sous l’influence d’éléments divers (parasites, maladies, technologie, science hasardeuse…). Ici, les éléments déclencheurs des capacités divinatoires de John Smith ne sont pourtant que très peu évoqués. Ce qui est à mettre au débit de Dino De Laurentiis, qui réfréna les ardeurs de son réalisateur, lequel désirait s’attarder bien davantage sur le passé de son principal protagoniste. Finalement, il est bien difficile de trouver une quelconque trace du don dans les quelques scènes d’avant l’accident déterminant : la migraine de Johnny sur les montagnes russes n’est pas spécialement très parlante, il ne s’agit de toute évidence qu’une survivance des scènes tournées par Cronenberg (et présentes dans le livre) que De Laurentiis ne peut supprimer sans perdre au passage une partie de l’installation du sentiment amoureux unissant Johnny et Sarah. Une des grandes ambitions de Dead Zone est en effet mélodramatique : lorsque John Smith se réveille du coma, il n’a pas conscience des cinq ans qui se sont écoulés depuis son accident. Apprendre que Sarah lui est désormais inaccessible lui porte forcément un coup au moral, et la rencontrer de nouveau ne peut qu’accroître son chagrin. Cronenberg utilise les ficelles du mélodrame mais n’en fait nullement son intention première, qui restent les répercussions du don de Johnny sur sa vie quotidienne. Dead Zone peut se voir comme l’épuration de l’intrigue de Scanners : John Smith est en fait la représentation de Cameron Vale si ce dernier n’avait pas croisé la route du Docteur Ruth et des autres scanners. Sa solitude est absolue, mais c’est à lui seul qu’il revient de lui trouver une issue. Le Docteur interprété par Herbert Lom est ici en retrait, réduit à n’être qu’un inefficace soutien moral et physique. La problématique à laquelle est confronté le personnage de Christopher Walken tourne invariablement autour de son don, de sa maîtrise et de son exploitation. Les conséquences de la divination sont comme il l’apprendra encore plus terribles que le fait d’avoir perdu sa fiancée. Non seulement la capacité de connaître tout des personnes qu’il touche le transforme en phénomène de foire, mais en plus cela fait de lui un intrus dans la vie des autres, porteur de nouvelles tragiques passées, présentes ou futures qui lui valent d’être mal reçu par ceux qu’il désirait aider ou même qui sollicitait son attention. Privé de vie personnelle, John Smith est envahi par la vie des autres, ce qui le renvoie lui à sa propre incapacité à se remettre sur les rails de la vie et qui donne le sentiment aux autres d’avoir leur vie envahie par cet inquiétant inconnu. Qui après tout voudrait tout savoir des zones sombre de son passé, de son présent et de son avenir ? John Smith n’est plus qu’un intrus parmi sa propre espèce, un monstre qui ne peut plus prétendre à une vie normale. Contrairement à ce que font d’autres cinéastes (Tim Burton, par exemple), il ne s’agit pas ici de tolérance : l’origine du rejet ne se trouve pas dans des a-priori ou dans un sens de la morale réactionnaire. Avec le don qui est le sien et qui est inscrit dans son esprit, John Smith ne peut plus vivre normalement, pas plus qu’il ne peut prétendre à se remettre avec Sarah. Le rejet dont il est victime est légitime : il est capable de percer tous les secrets, ce qui rend toute relation humaine impossible. L’environnement dans lequel il vit, froid et d’une blancheur morbide, entretient son total manque d’espoir. Comme toujours chez Cronenberg, le contexte reflète la personnalité du personnage : lui est blême, maladif, son état va en s’empirant, et le monde dans lequel il vit est en quelque sorte le miroir de sa condition à lui, ainsi que de celle de ses proches (ses parents, Sarah…) et même de la société.

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Puisqu’il ne peut plus vivre une vie d’individu, la seule issue au mal-être est donc de cesser tout espoir personnel pour utiliser son don à des fins sociales. Une résolution difficile à prendre, et qui le fait systématiquement devenir au mieux un oiseau de mauvaise augure au pire un charlatan aux yeux de ses contemporains. Mais John Smith ne dispose guère de choix : si il peut éventuellement de lui-même aider à la police à arrêter un assassin, il est contraint d’assister malgré lui à des scènes telle qu’une maison en flamme ou un groupe de jeunes hockeyeurs en train de se noyer. Il est à chaque fois rattrapé par son don, qui constitue la seule utilité d’un homme qui ne peut plus exister plus en temps que tel. John Smith devient une figure christique vouée au sacrifice. A travers lui, Cronenberg s’approprie une personnalité de prophète et l’analyse non pas sous les auspices de croyances mais de celles de la société humaine rationnelle. Même si Dead Zone n’implique pas autant la science que ne le faisaient ses précédents films, le style du réalisateur reste le même : froid et posé, presque distant. En cela, l’adaptation diffère du livre : là où King s’investissait énormément dans son personnage à un niveau personnel (reflétant ainsi sa désillusion sur les espoirs nés à la fin des années 60), Cronenberg porte un regard distant et scientifique sur la vie de John Smith et sur les retombées d’un don faisant d’un homme un être au service de la collectivité. Là où le Christ intervenait sur les croyances, élément primordial de son époque, Smith s’est adapté à sa propre société dans laquelle la politique est passée au premier rang des préoccupations populaires collectives. Ainsi trouve-t-il la justification de son don dans la vision qui le saisit au contact de Greg Stillson, sénateur en campagne et futur déclencheur d’une guerre nucléaire. Détourner cet homme de son avenir devient le seul moteur possible de la vie de Johnny. C’est un acte définitif, achevant de l’isoler : il ne peut en sortir vivant et il ne peut en sortir avec gloire. Mais il le doit, quand bien même Stillson est une figure populaire et populiste (comme l’était Hitler). La justification du don réside ici, dans un sacrifice qui passera inaperçu. A noter que pour la troisième fois consécutive après les complots néo-fascistes de Revok dans Scanners et ceux, néo-nazis, de Videodrome, Cronenberg place la politique comme point de convergence de son film. Ce qui est somme toute logique, puisque pour le commun des mortels les manipulations viennent essentiellement de là, ce qui engendre forcément un conflit avec les personnages cronenbergiens sortant pour leur part (et toujours contre leur gré, c’est bien là leur problème) du commun des mortels. L’opposition Smith / Stillson est en fait une lutte entre deux manipulations : une positive et une négative.

De l’excellent livre de King, Cronenberg a su préserver l’essentiel tout en étant capable de le moduler pour en retenir les ingrédients qui convenaient à sa propre vision. Certes, Dead Zone n’est pas aussi marquant que Videodrome ou Chromosome 3, et à ce titre il est aisé de deviner que Cronenberg n’a pas lui-même rédigé le scénario. Il n’empêche que sa thématique s’inscrit dans les obsessions du réalisateur (les mutations de la chair et / ou de l’esprit et leurs répercussions), desquelles il dévoile ici une facette à la fois plus portée sur l’humain et plus désespérée. Son constat est simple : quiconque bénéficie d’un don ne retrouvera plus jamais sa place dans la société humaine. Une observation glaciale, faite avec le recul du réalisateur /scientifique pouvant déranger. Avec La Mouche, Cronenberg corrigera les erreurs de Dead Zone, lui donnant l’impact visuel et psychologique nécessaire à marquer les esprits et lui attribuant ce qui manque énormément ici : un point de départ clair et ne tombant pas du ciel, permettant de comprendre comment le personnage est devenu ce qu’il est.

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