Cinéma Guerre

Bastogne – William A. Wellman

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Battleground. 1949.
Origine : Etats-Unis
Genre : Guerre
Réalisation : William A. Wellman
Avec : Van Johnson, John Hodiak, George Murphy, Denise Darcel…

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Suite aux débarquements de Normandie et de Provence, à la libération de Paris et autres grandes villes comme Lyon, les troupes alliées pensaient vraiment en avoir terminé avec la seconde Guerre Mondiale. Si les accrochages contre les Allemands étaient encore nombreux, ceux-ci ne faisaient plus que freiner momentanément la marche inexorable des Alliés vers Berlin. Or, au mois de décembre de l’année 1944, les nazis lancèrent une ultime contre-attaque dans les Ardennes belges, réussissant une percée de 70 kilomètres dans les zones récemment reprises par les Alliés. Le front se stabilisa autour de Bastogne, petite localité belge ardemment convoitée par les nazis, qui souhaitaient ainsi s’assurer des ponts sur la Meuse et prendre Anvers pour contrecarrer le ravitaillement des Alliés. William A. Wellman revient sur cette bataille lors de laquelle les hommes de la 101e aéroportée ont autant lutté contre les conditions climatiques que contre les Allemands.

Tourné en 1949, Bastogne se veut un hommage au courage et à l’abnégation des soldats américains présents dans ce bourbier. Sa proximité avec les faits évoqués pouvait laisser craindre un manque de recul certain et une propension à diaboliser plus que de raisons l’ennemi allemand. Or, il n’en est rien. La présence allemande se retrouve réduite à sa portion congrue (quelques silhouettes de-ci de-là arpentant le champ de bataille ou encore ces gradés désireux de négocier avec les Alliés), preuve supplémentaire de la volonté du réalisateur et de son scénariste de s’attacher aux seules troupes Alliés, et de faire un film qui revient sur les conditions de cette bataille plutôt que sur la bataille en elle-même. William A. Wellman se consacre au quotidien des soldats durant cet hiver 1944 sur lequel flottait l’entêtant parfum de l’armistice à venir sans que celle-ci ne devienne effective. Une illusion savamment entretenue par l’Etat major allié qui, au lendemain du débarquement de Normandie et de la folle avancée de ses troupes dans une Europe de moins en moins occupée, estimait que Hitler entendrait raison et se rendrait. C’est oublier bien vite que lorsque l’armée consent à se rendre, c’est le plus souvent au prix de sanglants combats. A plus forte raison lorsque celle-ci reçoit ses ordres d’un mégalomane plus très au fait des réalités et incapable de reconnaître la couleur et l’odeur de la défaite alors que celle-ci s’agite sous son nez.

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Le film démarre donc à l’approche des fêtes de Noël, période d’ordinaire joyeuse qui, ces dernières années, avaient perdu de sa superbe. En 1944, ces festivités retrouvent un peu de son lustre d’antan. Les membres de la 101e doivent bénéficier d’une permission qui les emmènera à Paris, ville qui fait toujours autant pétiller les yeux des étrangers, à plus forte raison lorsque ceux-ci n’ont plus connu la chaleur douillette d’un bon lit dans une chambre proprette et l’affection d’une femme depuis des années. Nous sommes en présence de soldats qui ne pensent plus à guerroyer, mais à profiter de leurs derniers moments dans un pays étranger qu’ils ne connaissent pour l’instant que sous le manteau déformant des balles et des bombes fusant au-dessus de leur tête. Dans leurs quartiers, l’ambiance est bon enfant, chacun se remémorant ce par quoi ils ont dû passer avant de goûter à cette permission bien méritée. La guerre, ils aimeraient pouvoir l’oublier. Seulement voilà, ils restent avant tout des soldats au service de leur patrie et lorsque celle-ci réclame leur concours, ils ne peuvent pas se défiler. Alors imaginez leur désarroi lorsqu’en lieu et place de la cité parisienne, ses cabarets et ses hôtels confortables, ils se retrouvent à Bastogne, ses maisons en ruines et sa population affolée. Si au fil des mois et des années ces soldats ont acquis le statut de libérateur, eux ne jouissent nullement de cette liberté qu’ils redonnent aux populations. Ils se doivent d’avancer coûte que coûte, toujours à la merci des ordres qu’on leur donne et sans qu’aucune protestation ne soit possible. C’est par exemple ces trous que les soldats doivent creuser dans les sous bois pour s’y abriter par la suite et qu’ils abandonnent sans même les avoir utilisés du fait d’un changement d’avis de l’Etat major qui souhaite les voir se positionner plus loin. Ou encore cette accueillante demeure que la 101e investit pour se reposer en vue de la défense de la ville, avant que leurs supérieurs ne changent d’avis et leur intiment l’ordre de s’installer dans les bois environnants. Rompus à ce genre de changement, les hommes maugréent quelque peu mais ne s’emportent pas. Et William A. Wellman d’illustrer ces scènes d’un gag récurrent tournant autour des œufs que l’un des soldats aimerait bien avoir le temps de préparer. Les membres de la 101e sont en grande majorité rompus aux combats et, à ce titre, ne réagissent plus de la même manière face au danger. La peur est toujours leur compagne mais celle-ci ne les tétanise plus comme au début. Ainsi, un soldat peut prendre le temps de s’extasier devant le spectacle -inédit pour lui- de la neige qui recouvre le paysage, ou alors cet autre soldat que j’ai déjà évoqué qui tente vaille que vaille de préserver ses œufs en vue d’une appétissante omelette. Des scènes qui ont l’air de rien comme ça, qu’on pourrait presque estimer déplacées compte tenu du contexte alors qu’elles donnent corps au parti pris du film.
William A. Wellman ne cherche pas à rendre son film spectaculaire. Il prend le temps de nous faire partager le quotidien de ces hommes qui se résume à creuser des trous pour se protéger des bombardements ennemis et, surtout, à patienter jusqu’au moment où on leur donnera l’ordre de partir à l’assaut. Au moment où la 101e arrive dans la région de Bastogne, la ligne de front s’est stabilisée. Il est impossible aux Alliés de tenter de déloger les Allemands en s’appuyant sur leur force aérienne à cause du brouillard dense qui occupe la région. Dès lors, ils se contentent de maintenir l’ennemi sur ses positions, en l’empêchant de gagner encore davantage de terrain. On assiste à une véritable guerre des nerfs entre des soldats alliés pas préparés à la rudesse de l’hiver belge (leur Etat major n’imaginait pas que la guerre s’éterniserait jusqu’en hiver et ne leur avait donc pas fourni des tenues appropriées) et des soldats allemands qui ont magnifiquement préparé leur coup en jouant de la météo et en disposant d’un service d’espionnage des plus efficaces (des allemands vêtus en officiers américains, et connaissant leur mot de passe, franchissaient les lignes ennemies pour semer la zizanie dans le camp adverse). Dans ce contexte de proximité, les combats viraient souvent au corps à corps entre des adversaires fourbus mais toujours aussi combatifs lorsqu’il s’agissait de sauver leur vie. Cela rend ces scènes de combats plus intenses et ajoute à la dimension humaine du film. Le réalisateur les met en scène sans emphase et de manière très directe, sans jamais tenter d’effets de style mal venus. La guerre, William A. Wellman l’a vécue en 14-18 en tant que brancardier. Et, généralement, lorsqu’on a vécu ça de l’intérieur, cela se ressent dans la manière très réaliste de retranscrire les combats. A ce niveau là, Bastogne respire l’authenticité à l’instar d’un film plus tardif d’un autre vétéran, The Big Red One de Samuel Fuller.

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Bien que tourné dans l’immédiat après-guerre, Bastogne ne vise pas le néoréalisme d’un Roberto Rossellini avec Rome ville ouverte ou Allemagne année zéro. William A. Wellman réalise là un véritable film hollywoodien dans le sens où celui-ci a été tourné en studios avec le concours d’une ribambelle de comédiens de métier et, qu’il n’hésite pas à utiliser des stock-shots pour clore son film. Par contre, rien d’hollywoodien (ou presque) dans le déroulement du récit. A aucun moment les soldats de la 101e n’acquièrent un statut de héros ou sont portés en triomphe. Ce que nous montre ici William A. Wellman est simplement l’éreintant et effrayant quotidien du soldat, lequel a à peine le temps de pleurer ses compagnons morts qu’il lui faut déjà repartir au combat. Bastogne, récit de l’une des dernières grandes batailles de la seconde Guerre Mondiale, se double d’un hommage discret dépourvu de tout nationalisme. Ce qui n’était pas forcément gagné au départ.

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