Une femme dans une cage – Walter Grauman

Lady in a Cage. 1964.

Origine : États-Unis
Genre : Thriller domestique
Réalisation : Walter Grauman
Avec : Olivia de Haviland, James Caan, Jeff Corey, Ann Sothern, Jennifer Billingsley, Rafael Campos.

Alors que son fils s’est absenté en ce jour de fête nationale, Cornelia Hilyard se retrouve coincée dans son ascenseur d’intérieur à la suite de l’arrachage de câbles électriques à l’extérieur de chez elle. Prise de panique, elle sonne l’alarme sans susciter de réactions alentours, si ce n’est la venue d’un ivrogne, davantage intéressé par la profusion d’objets de valeur que par l’éventualité de sauver madame. A la suite de l’ivrogne et de la prostituée dont il est épris qu’il a conviée à la fête, trois jeunes voyous s’invitent dans la demeure, alléchés par cette promesse d’argent facile. Sous l’impulsion de Randall, le leader, l’ambiance tourne rapidement au vinaigre. Ne voulant pas de témoins, il envisage sérieusement de tuer l’ivrogne, la putain et en guise de clou du spectacle, la propriétaire des lieux, témoin impuissante du saccage de sa demeure.

En dépit de ce que son titre pourrait laisser entendre, Une femme dans une cage ne relève pas du Women In Prison, ce sous-genre du film de prison qui prend un malin plaisir à placer des femmes dans des conditions de détention extrême, de préférence à l’intérieur d’établissements carcéraux sis dans des contrées à la chaleur si suffocante que leurs vêtements collent à la peau de ces malheureuses. Du cinéma d’exploitation visant à nourrir les doubles programmes selon un cahier des charges bien définis établi autour de figures féminines le plus souvent pulpeuses et aux corps érotisés à dessein. Des ingrédients toutefois trop choquants pour un cinéma américain toujours assujetti au code Hays pour encore deux années. Tous deux issus de la télévision, médium où ils feront l’essentiel de leur carrière, le réalisateur Walter Grauman et Luther Davis, à qui l’on doit le scénario (quelques années plus tard, il signera celui de Meurtres dans la 110e rue, polar méconnu à découvrir de toute urgence) et qui occupe en outre le poste de producteur, surprennent par leur ton et leur style rentre-dedans. Le film se met au diapason d’une évolution des mœurs et illustre le recul des censures lors de ces années 60 pour le moins mouvementées. Et tout ça avec l’aval d’un grand studio, en l’occurrence La Paramount, dans le souci d’élargir l’audience de ses productions en faisant du pied à un public toujours plus avide de sensations fortes.

Dès le générique, conçu d’arrêts sur image sur des moments du quotidien du quartier de Cornelia Hilyard agrémentés d’ajouts graphiques pour la petite touche artistique, le ton est donné. En quelques images, Walter Grauman brave les interdits. Il filme un clochard dormant à même le trottoir, tellement aviné qu’il ne sent pas cette fillette lui prodiguer des massages à l’aide de son patin à roulettes, ou ce couple s’embrassant à pleine bouche à l’avant d’une voiture. Et puis il y a ce chien mort écrasé sur la chaussée montré plein champ, responsable à son insu d’un embouteillage sur la route des vacances. Un plan qui trouvera son pendant à la fin du film, avec un cadavre humain cette fois mais qui suscite une même indifférence de la part des automobilistes. Entre ces deux pôles macabres, le film se déploie comme un fait divers sordide dont le contenu nourrira à n’en point douter l’antenne de Radio Tabernacle. Station préférée de Cornelia et des gens du quartier, elle égrène des informations qui entrent en résonance avec le contenu du récit, parfois de manière ironique. Ainsi, le dernier extrait radiophonique entendu (« Mesdames et messieurs, voici devant nous l’homme de demain. ») agit comme un camouflet pour Cornelia, intervenant en épilogue de sa houleuse conversation avec Randall. Ce dernier, heurté que la bourgeoise le considère moins qu’un animal, jouit de sa position de force et la terrorise en accentuant sciemment sa vilenie.

A partir de cette scène pivot, le film amorce un basculement dans la sauvagerie. Alors qu’il suffisait à Cornelia d’éteindre son transistor portatif pour se prémunir des folies du monde, la violence s’invite chez elle avec fracas. Au début, elle se joue hors champ. Les “envahisseurs” prennent grand soin à se dérober à son regard, et elle-même ne dispose pas d’un champ de vision élargi. Symbole de son train de vie confortable, son ascenseur d’intérieur se mue en prison dorée, d’abord simple objet de décor puis tribune d’honneur devant laquelle il convient de se donner en spectacle. Randall s’empare avec gourmandise du rôle de Monsieur Loyal, mû par une animosité non feinte envers Cornelia. Rustre et arrogant, il ne conçoit les relations humaines qu’à travers le prisme du rapport de force. Sa petite amie Elaine ne peut émettre d’avis contraire au sien sans s’exposer à ses coups. Quant à Essie, bien que ce soit lui qui lui mette la puce à l’oreille quant à l’intérêt de prendre en filature le vieil ivrogne, il le considère comme un sous-fifre, juste bon à effectuer les basses besognes comme tuer les témoins. Randall se rêve en cerveau alors qu’il n’est qu’un idiot. Un adolescent mal dégrossi prompt à terroriser les faibles mais parfaitement inoffensif face à de gros bras décidés (les hommes du prêteur sur gage). Loin de retenir la leçon, il continue de plastronner, bien décidé à soigner son orgueil blessé en maltraitant Cornelia. Leur relation se double moins d’une dimension sociétale (Randall ne masque aucune revendication derrière son attitude, se félicitant au contraire de son statut de paria de la société) que d’une dimension érotique. En s’introduisant dans l’ascenseur, Randall s’invite dans la zone d’intimité de Cornelia. Il le fait avec morgue, s’amusant de l’emprise qu’il a sur elle. Sa mâle suffisance le dispense de toute prudence puisqu’il n’hésite pas à lui tourner le dos, se tenant au bord du vide sans se soucier d’une quelconque révolte de sa part. Il agit ainsi par jeu, jouant avec ses nerfs et se rengorgeant de la peur qu’il suscite. En un mot, la situation l’excite. Il veut posséder Cornelia. Cela devient une idée fixe même lorsqu’il est au plus mal. Mais à sa manière, brutale. De son côté, Cornelia n’a d’autre choix que de subir la situation. Elle tente bien de s’échapper de l’ascenseur mais sa hanche blessée et sa peur du vide l’incitent à l’immobilisme. Chacune de ses tentatives pour trouver une issue se solde par un échec. Walter Grauman l’accompagne dans sa détresse. Il ne perd pas une miette de son désarroi, accentuant sa solitude et son enfermement par des plans serrés sur son visage défait. Cette insistance et le choix de certains angles de caméra contribuent à érotiser Olivia de Haviland. La climatisation en berne et la panique au beau fixe, Cornelia se liquéfie. Sa peau devient moite et le moindre bout de tissu en trop finit sur le sol de l’ascenseur. Souvent filmée en plongée et au plus près de sa poitrine généreuse, Olivia de Haviland passe de la femme impotente du début à un objet de désir soumis à l’appétit vorace d’un James Caan au jeu manquant encore de subtilité – il s’agit de son premier rôle au cinéma – mais pas d’entrain. Avec Joan Crawford, 60 ans à l’époque et envisagée au départ, Walter Grauman ne se serait certainement pas aventuré sur ce terrain-là.

L’homme de télévision passe haut la main son examen de passage au cinéma. Walter Grauman réussit un thriller parfait, concis et efficace. Cependant, Une femme dans une cage ne se limite pas à ça. Le scénario de Luther Davis réserve quelques surprises dans son dernier tiers. Au travers des déboires de Cornelia, le film stigmatise l’indifférence des gens face aux malheurs des autres. Rien ne saurait détourner durablement l’attention de ces automobilistes qui circulent en permanence devant sa maison, l’esprit obnubilé par eux-mêmes et leurs chères petites vacances. Même Cornelia, brave dame pour laquelle nous prenons fait et cause révèle une facette plus nuancée à la faveur d’un rebondissement à la noirceur savamment entretenue. L’amour maternel poussé à son paroxysme peut devenir la plus inconfortable des prisons.

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