Tarantula : le cargo de la mort – Stuart Hagmann

Tarantulas : The Deadly Cargo. 1977

Origine : États-Unis
Genre : Phoneutria nigriventer
Réalisation : Stuart Hagmann
Avec : Charles Frank, Claude Akins, Pat Hingle, Deborah Winters…

Dans le sillon des Dents de la mer, les animaux tueurs ont le vent en poupe. Tout le monde en prend sa part, dont bien évidemment la télévision, qui avant que la VHS ne décolle constituait encore un incontournable médium permettant de découvrir des longs-métrages. S’il pouvait bien entendu diffuser des films à l’origine conçus pour le cinéma, le petit écran pouvait également être sa propre force de proposition. Les chaînes les plus puissantes n’hésitaient plus en cette fin des années 70 à produire leurs propres téléfilms, encore que bien souvent elles acquéraient des productions indépendantes plus ou moins faites pour elles. Avec toutefois un certain désavantage vis à vis des productions cinéma : s’adressant à un très large public, ces “networks” évitaient soigneusement de susciter la polémique et de choquer les âmes sensibles. Le consensuel régnait. Ainsi, lorsque la chaîne CBS chercha à dépoussiérer son image (elle passait au début des années 70 pour une chaîne tournée vers les personnes âgées en milieu rural), elle se lança à son tour dans le genre horrifique… mais avec des pincettes. Ses rivales ne faisaient pas autrement. Ainsi, lorsqu’elles surfaient sur la mode des animaux tueurs, les effusions sanglantes étaient hors de question et les pantalonnades actuelles (comme une très large partie du catalogue SyFy, type Sharknado ou autres Sharktopus) même pas à l’état embryonnaire. En fait, les animaux tueurs de la télé, et parfois du cinéma, étaient tout bonnement des avatars d’une autre mode, celle des films catastrophe. Remplacez un quelconque phénomène géologique ravageur par une bestiole dangereuse (ou plusieurs, en fonction de la taille de l’animal choisi), et, moyennant quelque concessions stylistiques histoire de ne pas rendre le tout trop anodin, vous n’êtes pas loin d’avoir un rendu non seulement similaire, mais également plus économique. Apparemment sorti en salles en France à l’automne 1979 avant de ressortir des limbes dans une édition DVD au rabais (comme bien de ses congénères téléfilmesques, encore que ce soit ici chez Opening / Aventi et non chez le sempiternel Prism), Tarantula : le cargo de la mort (ou Tarantulas : cargo de la mort dans son édition DVD) en est un exemple tout ce qu’il y a de plus flagrant. On le doit à la firme “Alan Landsburg Productions”, notamment connue pour sa série documentaire In Search of… présentée le plus souvent par Leonard Nimoy et consacrée aux mystères de l’histoire, voire au paranormal, mais qui en termes de fiction avait également osé les abeilles (Quand les abeilles attaqueront et sa suite Terror Out of the Sky, respectivement en 1976 et 1977) et les fourmis (Les Fourmis, 1977). A quoi se sont donc ajoutées les arachnides. Pour l’anecdote, Alan Lansburg Productions allait quelques années après prendre du galon en tapant plus gros (un requin), plus ambitieux (sur grand écran) et surtout plus huppé : Les Dents de la mer 3 !

Deux petits malins en quête d’argent facile (dont Tom Atkins) dénichent un conséquent stock de café en grains dans un entrepôt équatorien. Moyennant un petit pot de vin payé par trois émigrants clandestins remisés en soute, ils passent la douane ni vus ni connus, direction la Californie, pour y écouler leur marchandise. Manque de chance, en chemin leur avion connaît un petit pépin technique et s’ils arrivent bien en Californie, c’est pour mieux s’y crasher dans le premier champ venu, près d’une bourgade nommée Finleyville. Si l’équipage est mal en point, voire à deux doigts d’y passer, c’est pourtant moins du fait de l’atterrissage forcé que de la présence dans le café d’une horde d’araignées-bananes hautement venimeuses ! Il aurait en fin de compte mieux valu que l’avion et tout ce qu’il contient soit réduit en cendres, puisque désormais, les bestioles sont en vadrouille dans le patelin, alors même que celui-ci est en pleine ébullition : il s’y joue sa prospérité pour l’année à venir avec les négociations sur la vente de la récolte annuelle d’oranges.

Pas de personnage dans ce résumé, et c’est bien normal : aucun n’est véritablement mis en relief, car aucun ne correspond à l’image du héros standard. Tous les protagonistes principaux, que ce soit Joe et Cindy (le couple aux premières loges lors du crash du cargo), Bert (l’influent citoyen) ou le Dr. Hodgins (joué par Pat Hingle) jouent davantage les utilités sans qu’aucun ne devienne vraiment dominant : ils servent avant tout à amener les étapes essentielles du récit, occupant les premiers rangs à parts égales. Là dessus, effectivement, le téléfilm va à l’encontre des conventions du film catastrophe, où généralement trône un héros central (idéalement joué par une tête d’affiche à la forte notoriété que l’on serait bien en peine de trouver ici, ceci expliquant peut-être cela) entouré de quelques amis prêts à dépanner ou à se faire secourir. On pourrait donc penser que le réalisateur Stuart Hagmann a voulu se montrer plus réaliste et démontrer que la solidarité s’avère plus porteuse que l’héroïsme individuel. Il y a un peu de ça, et on peut d’autant plus l’en féliciter qu’en n’adoptant pas la figure du héros central il neutralise les lourds atermoiements habituellement de mise pour humaniser ces “super-men”. C’est-à-dire qu’il ne les évite pas, mais ne leur donne pas une importance démesurée. A titre d’exemple, citons l’habituel penchant pour le sentimentalisme. Ici, seul le couple Cindy / Joe peut être concerné. Et leur relation n’est pourtant jamais un enjeu : ils forment un couple uni et équilibré, et rien de ce qui va traverser leur vie ne mettra cette stabilité en question. Hagmann, dont il s’agit de la dernière œuvre après une courte carrière de réalisateur qui l’aura vu réaliser quelques épisodes de Mannix et de Mission : impossible ainsi que le film Des fraises et du sang évite les effets faciles dans lesquels les âmes se soudent dans l’adversité et dans les sauvetages chevaleresques. Tellement qu’il va même caser la mort d’un enfant, petit frère de Cindy, sans tomber dans le tragique. Ça serait même l’inverse : après le choc initial, le gamin semble vite oublié au bénéfice de la lutte. Tous les autres poncifs du film catastrophe sont à l’avenant : réduits au strict minimum. L’inévitable expert ne fait qu’identifier la variété d’araignée avant de sortir de l’intrigue, le médecin de la communauté ne fait pas de miracles et l’actif Bert, qui prend plus ou moins les choses en main, n’a même pas vraiment de caractéristique dominante. Quant au sempiternel méchant, équivalent du maire des Dents de la mer qui refuse de fermer sa station balnéaire, il est ici mollement singé par, là encore, l’édile local. Confronté à la catastrophe au pire moment pour la communauté dont il défend les intérêts, il fait tout ce qu’il peut pour que son dada -la vente de la récolte d’oranges- ne soit pas impacté par les mesures devant être prises. Mais il cède bon gré mal gré devant la pression populaire et surtout devant le moyen trouvé pour débarrasser l’entrepôt à oranges de toutes ses araignées, qui a le mérite de préserver le stock… et le désavantage d’être propice au ridicule.

Si Tarantula : le cargo de la mort est d’honnête facture en ce qui concerne ses personnages, dans le sens où ceux-ci ne détournent pas l’intrigue vers leurs propres personnes, reste maintenant à savoir ce qu’il fait de ses araignées. Étant un téléfilm, ne lui reprochons pas l’absence d’effets chocs à la manière de L’Horrible invasion (ce qui s’est fait de mieux en la matière). Une petite nécrose sur la cheville d’une victime mordue, c’est à peu près tout ce qu’ose Stuart Hagmann. Mais par ailleurs, le réalisateur propose un nombre de victimes très honorable, surtout lorsqu’il est capable de jeter son dévolu sur un gamin un peu trop téméraire. Habituellement, ce type de personnage s’en sort miraculeusement dans un grand moment d’émotion partagé par ses proches, si possible lorsque ceux-ci viennent à bout du péril. Un peu plus de réalisme ne fait pas de mal, surtout que cette orientation s’inscrit dans le prolongement des personnages “normaux” et du manque de sensationnalisme. Après tout, pour bon nombre de personnes, la seule vision des arachnides suffit à faire naître l’effroi, le reste étant du bonus à destination des amateurs d’horreur. Et Hagmann en a bien conscience, lui qui aime plus que tout concevoir des plans où les bestioles se planquent mesquinement de la vue des personnages, seules ou en meute : derrière un sac de café, au milieu des oranges, ou même là où personne ne traîne, comme au milieu des voies ferrées. Bien qu’aucun personnage n’y risque quoi que ce soit, la seule vue de ces araignées-bananes grouillantes a de quoi faire frémir dans les chaumières (et au passage il s’agit de véritables araignées, encore qu’étrangement deux espèces différentes et assez peu semblables semblent avoir été embauchées dans le rôle des “Phoneutria nigriventer”). Tarantula : le cargo de la mort joue donc davantage la carte de la menace cachée, et de la répulsion intrinsèque qu’elle inspire, plutôt que celle de l’invasion en bonne et due forme. Ce qui explique pourquoi les personnages mettent si longtemps à réaliser ce qui se trame dans leur patelin. Le film progresse par étape : l’introduction justifiant la présence d’araignées mortelles dans une zone qui en est dépourvue, les premiers morts, la perplexité générale, puis la prise de conscience et enfin la lutte ouverte. Rien que de très classique, mais suffisamment bien mené pour plaire. Par contre, comme mentionné plus haut, la dernière partie verse dans l’absurde : comment dénouer une semblable intrigue tout en établissant un “climax” qui ne mettrait pas à mal le réalisme ? Certes, ce dernier restait approximatif : il n’est guère concevable que des araignées, fussent-elles reconnues comme dangereuses (phoneutria nigriventer) soient aussi systématiquement mortelles et puissent décimer une demi douzaine de personnes en quelques heures. Mais en acceptant cette condition, sans laquelle aucun film d’animaux tueurs n’existerait, Hagmann se débrouillait jusqu’ici plutôt bien pour faire croire que ce qu’il montrait était dans la limite du possible. Or, dans sa dernière ligne droite, il jette l’éponge et plonge dans l’excentricité : un postulat grotesque (les araignées tombent en syncope lorsqu’elles entendant un bourdonnement d’abeilles), une coïncidence facile (elles se sont toutes regroupées dans un entrepôt !) et un plan foireux (une armée de balayeurs !), le tout épicé par des rebondissements tombés du ciel (la sono tombe en panne et les araignées se réveillent !). Bref, ce qui est amusant sur le moment entre en contradiction avec tout ce qui a précédé. La cohésion du film en pâtit. Mais pas forcément le jugement global qu’on peut lui apporter.

Et donc le bilan des courses : pas mal, ce Tarantula ! Certes, sa nature télévisuelle demeure palpable (en commençant par le fait qu’il concerne une petite communauté rurale), et un peu plus d’ampleur ne lui aurait certainement pas nui. Mais il sait jusqu’à un certain point se montrer original à défaut de révolutionnaire : l’ensemble est certes balisé, mais en adaptant les passages obligés à sa propre sauce et avec un certain savoir-faire dans la mise en scène. On appréciera que son réalisateur ait conscience du potentiel des araignées et qu’il ne se sente pas contraint de trop en faire pour les rendre inquiétantes. Qu’on le considère comme un film d’animaux tueurs ou comme un film catastrophe, on ne peut guère qu’être (modérément) charmé par ce téléfilm soigneux qui, pour un peu, ferait presque regretter l’ouverture de la télévision aux effets spéciaux à tout va (du moins pour ce genre de sujet propice aux CGI bas de gamme).

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