Crawl – Alexandre Aja

Crawl. 2019.

Origine : États-Unis
Genre : Reptiles irascibles
Réalisation : Alexandre Aja
Avec : Kaya Scodelario, Barry Pepper, Morfydd Clark, Ross Anderson, Jose Palma.

Suivant l’injonction de sa sœur aînée, inquiète de ne plus avoir de nouvelles, Haley (Kaya Scodelario) se rend dans sa ville natale pour chercher ce père (Barry Pepper) avec lequel elle a coupé les ponts depuis le divorce de ses parents. Elle brave pour cela les barrages policiers et fait fi des demandes d’évacuation de la zone en prévision de l’ouragan qui approche. Après avoir fouillé son appartement, elle retrouve finalement son père dans la cave de l’ancienne demeure familiale, inconscient et salement amoché. Elle a à peine le temps de s’interroger sur les raisons de son état qu’un alligator manque de la boulotter. Les voilà pris au piège de cette cave, à la fois sous la menace du saurien mais également de la montée des eaux inhérentes à l’ouragan qui fait rage.

Loin derrière le requin, champion toutes catégories, le crocodile se hisse sans peine sur le podium des vilaines bébêtes les plus exploitées au sein du cinéma horrifique. Sauf qu’à la différence du premier (Les Dents de la mer pour l’éternité !), le crocodile ne peut se targuer d’avoir inspiré un grand film. Tout au plus quelques variations sympathiques pas toujours abouties comme L’Incroyable alligator où le plus récent Black Water. Toujours dans l’expectative quant à la possibilité de lancer le tournage de l’adaptation du dessin-animé Cobra, projet qui tourne à l’arlésienne depuis une bonne dizaine d’années, Alexandre Aja se résout à tourner Crawl dont il n’est pas l’instigateur (on doit le scénario aux frères Rasmussen, auteurs entre autres du The Ward de John Carpenter), sans doute dans le souci de rester actif mais certainement aussi motivé à l’idée de travailler sous l’égide de Sam Raimi, ici producteur. La perspective de travailler – même de loin – avec un réalisateur dont on a apprécié les films ne peut laisser indifférent, quand bien même la plupart de ses productions ne se distinguent guère du tout venant de la production horrifique de ces dernières années (Rise, les remakes The GrudgeEvil DeadPoltergeist). Choix qui relève en soi d’une certaine cohérence puisqu’on peut en dire autant des films d’Alexandre Aja, révélateurs d’influences mal digérées et d’une vision finalement étroite du genre.

Au fil du temps son cinéma connaît néanmoins une évolution, non pas vers davantage de qualité mais vers davantage de gravité. Ainsi Crawl tient davantage par sa tonalité de La 9e vie de Louis Drax que de Piranha 3-D, sa première incursion sur le terrain particulièrement embouteillé des agressions animales. Dans ce contexte, la menace animale ne revêt pas la même portée. Sous couvert d’un sous-texte écologique plus opportuniste que réellement engagé, l’attaque des piranhas a surtout vocation à amuser à grands renforts d’effets gores particulièrement graphiques (cf la jeune femme blonde dont le corps coupé en deux dans le sens de la hauteur la dévoile dans son attrayante nudité avant que le sang ne coule) là où l’attaque des alligators – car oui, ils sont plusieurs ! – acquiert une dimension plus cathartique pour les personnages. Cet événement peu banal accouche d’un petit miracle, le rabibochage d’un père et de sa fille selon une recette déjà bien éprouvée du cinéma américain. En somme, il convient de justifier le spectacle proposé par un contrepoint plus humain. De fait, le film se limite à un huis-clos dans l’ancienne demeure familiale dont la désagrégation progressive  prend une dimension symbolique. Cette maison représente le passé révolu auquel le père se raccroche désespérément (il ne se résout toujours pas à la vendre). Y mourir ne le dérange pas puisque de toute façon, une partie de lui est déjà morte depuis qu’il en est parti. Le retour impromptu de Haley modifie ses perspectives en lui redonnant subitement un but. Bien qu’il soit fort mal en point (une morsure à l’épaule, une jambe fracturée), il retrouve son instinct paternel, se raccrochant à la vie afin de s’assurer que sa fille s’en sorte vivante. Une fille qui n’éprouve plus le besoin d’être “maternée” mais qui regrette de son côté d’avoir perdu ce lien si fort qu’il les unissait tous les deux, souvent au détriment des deux autres membres de la famille, autour de la natation. Haley ambitionne de devenir une championne de nage libre, autrement dit… le crawl. Beauté et richesse d’un titre qui annonce la couleur d’emblée pour les plus anglophones d’entre nous (to crawl signifie ramper, marcher à quatre pattes) et qui se permet, par son double sens, de se rattraper aux branches d’une utilisation pas toujours très cohérente de l’espace restreint dans lequel se déploie une grande partie du récit. Car si au début Haley se meut difficilement dans la cave du fait notamment d’une tuyauterie omniprésente et tentaculaire qui l’oblige à se voûter voire à marcher à quatre pattes pour se frayer un passage jusqu’à son père, ses contraintes volent en éclats à mesure que la menace se révèle. On a ainsi l’impression que la hauteur sous plafond augmente concomitamment à la montée des eaux. Mais ceci n’est rien en comparaison de la faculté d’Haley à distancer les alligators à la nage, blessée à la jambe qui plus est, en un clin d’œil inattendu au Peur bleue de Renny Harlin. Il n’y a bien que sur le plan des références que Alexandre Aja parvient à surprendre.
En outre, non content de s’appuyer sur un scénario particulièrement lourd en pathos et répétitif (le flash-back de Haley et son père lors d’une compétition de natation nous est resservi plusieurs fois – c’est toujours meilleur réchauffé dit-on), il s’ingénie à tout surligner par sa mise en scène. Ah, la magie de ce gros plan sur un tournevis qui traîne sur le sol et dont l’héroïne aura l’utilité la séquence suivante ! Jamais le dernier pour user de grosses ficelles, Alexandre Aja déroge à son huis-clos initial le temps d’une embardée moralisatrice du côté d’un trio de pilleurs dont le mauvais esprit sera bien vite puni. Des victimes faciles sacrifiées sur l’autel du spectaculaire. Crawl avalise son propre constat d’échec dans cette recherche systématique du spectaculaire au détriment du huis-clos sous tension que promettait le synopsis. La multiplication des alligators tend à fragiliser la cohérence de l’édifice en ce sens qu’il demeure envisageable qu’un seul alligator vire sociopathe mais pas tout un groupe. Ou alors dans le cadre d’un film décomplexé où le terrain de jeu des reptiles s’étendraient à toute la ville. Et encore aurait-il fallu penser le film en ce sens et ne pas jouer la carte de l’alligator tapi dans l’ombre agissant par désœuvrement. Le film offre ainsi un constant décalage entre le minimalisme du propos et l’énormité des péripéties jusqu’à cette séquence proprement inutile des œufs d’alligator. Décalage qui se retrouve dans le traitement psychologique de Haley et son père, deux personnages capables de s’abandonner à leur querelle familiale juste après qu’une de leur connaissance – et sauveur potentiel – se soit fait happer par un alligator.

Mal écrit et redondant, Crawl s’embourbe dans des considérations psychanalytiques mal exploitées et qui alourdissent davantage le récit qu’elles ne l’enrichissent. Loin de renouveler le genre, ou au moins de s’en montrer un digne représentant, Alexandre Aja dispense un cinéma de vidéoclub, embourbé dans le passé et sans aucune perspective d’avenir.

3 réflexions sur “Crawl – Alexandre Aja

  • 4 avril 2020 à 18 h 28 min
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    La critique du film est juste mais la conclusion se montre plus dure que la critique elle même. Le film joue bien la tension avec les alligators rôdant dans le sous-sol, tapis dans l’obscurité avant de partir dans le spectaculaire quand ils quittent la cave pour le reste de la maison. Pour moi ça été un bon film d’attaque de crocodiles, les deux derniers que j’avais vus c’est le Solitaire de Greg Mclean qui a très vite décu, et Primeval, avec son crocodile Gustave, bien moins pire que les exactions que commettent les soldats dans un pays en guerre.

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