Cinéma Comédie Polar

Série noire pour une nuit blanche – John Landis

Ecrit par Loïc Blavier

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Into the Night. 1985.
Origine : Etats-Unis
Genre : Before Hours
Réalisation : John Landis
Avec : Jeff Goldblum, Michelle Pfeiffer, John Landis, David Bowie…

Insomniaque sévère, Ed Okin voit sa vie s’effilocher sans qu’il n’ait la force ni l’envie de réagir. Après une journée où il s’est ridiculisé à son travail et où il a pu constater que sa femme le trompait, il grimpe dans sa voiture et va traîner son apathie au parking de l’aéroport. Endroit calme, où il ne pensait pas être contraint d’aider Diana, une jeune femme dont le compagnon vient juste de se faire descendre par une bande de malotrus qui sont maintenant après elle. Bon gars, Ed l’aide à fuir et à la demande de Diana, il reste à ses côtés jusqu’à ce qu’elle soit en sûreté. Or, elle ne l’est nulle part, et le voilà embarqué pour une aventure nocturne mouvementée dans les rues de Los Angeles.

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Grande parade pour le tout-Hollywood qui vient apporter son soutien à John Landis, à peine deux années après l’accident dramatique qui faillit briser sa carrière sur La Quatrième dimension, le film. Série noire pour une nuit blanche est en effet un vaste rassemblement de personnalités -pas forcément toutes très connues- balancées à coup de caméos dans une intrigue toute prête à les accueillir. Au point d’avoir attiré les reproches à la sortie du film, certains reprochant à ces caméos de prendre le pas sur l’intrigue. Une critique ma foi bien injuste, compte tenu du fait que Série noire pour une nuit blanche n’est aucunement une comédie à prendre au sérieux et que son scénario, caractérisé par l’emploi d’un McGuffin (des pierres précieuses appartenant au Shah d’Iran exfiltrées en douce par Diana), n’est qu’un vaste déroulement de péripéties d’une grande légèreté. Principales menaces pour le tandem de héros, les hommes de mains aux trousses de Diana frappent d’entrée de jeu en montrant une certaine hystérie allant de pair avec leur incompétence. Ce sont clairement des bras cassés. Dès lors, Landis a posé les fondations de son film : celui-ci sera surtout dominé par la bonne humeur, le danger lui-même étant plutôt rigolard (ce qu’on retrouve jusque dans les meurtres, résolument comiques, comme la noyade d’une starlette paniquée). On ne peut même pas dire que Série noire pour une nuit blanche est une avalanche de gags façon ZAZ : à l’outrance, Landis préfère construire cette ambiance bon enfant limpide, reposant sur le mouvement et l’enchaînement de situations mettant en avant leurs lots de personnages souvent facétieux qui lui permettent justement d’incorporer les caméos mentionnés plus haut. Allons-y donc pour des listes non exhaustives de cette galerie trois étoiles dominée avant tout par des réalisateurs (Don Siegel, David Cronenberg, Jack Arnold, Jonathan Demme, Lawrence Kasdan, Roger Vadim, Paul Bartel, Richard Franklin, Landis lui-même…). Les scénaristes répondent eux aussi présents (Waldo « Macadam Cowboy » Salt, Carl « Les Dents de la mer » Gottlieb, Jim « Les Muppets » Henson…), de même qu’un concepteur d’effets spéciaux (Rick Baker), des musiciens (David Bowie, Carl Perkins, sans compter que BB King a signé la chanson du générique et qu’un sosie d’Elvis est aussi présent) et des acteurs reconnus venus simplement se signaler (Dan Aykroyd, Clu Gulager, Vera Miles, Irene Papas…). Enfin, notons aussi que Landis réussit à caser des vieux films via les écrans de télévision (Deux nigauds contre Frankenstein) ou les posters placardés aux murs. Cela fait effectivement beaucoup, il faut très certainement plus d’un visionnage pour remarquer toutes les trognes, comprendre toutes les petites blagues et bons mots et il y a là-dedans incontestablement un petit côté « microcosme hollywoodien ». Mais cela ne perturbe rien du tout dans la mesure où chacun de ces invités n’est qu’un énergumène de plus sorti de nulle part. Au contraire, croiser ce petit monde est aussi un moyen de mettre l’accent sur la singularité des évènements. Même David Bowie, qui dans le lot incarne le personnage le plus consistant (c’est un tueur concurrent aux hommes de main du début) ne peut se targuer de tirer la couverture à lui : chacune de ses apparitions est imprévue, et sa sortie du film est un non-évènement. Les notions d’imprévu, de surréalité et même d’infini (car la fuite d’Ed et de Diana est sans fin) sont en fait ce qui caractérisent le mieux un tel film.

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Pour le porter, et bien que Michelle Pfeiffer soit également à considérer comme en étant l’héroïne, il y a essentiellement Jeff Goldblum. Car c’est bien à son personnage auquel nous nous identifions et c’est bien sa vie à lui qui est la plus chamboulée. Non seulement c’est un homme quelconque, avec une petite vie de banlieusard ennuyeuse et un boulot dans le milieu peu palpitant des techniques d’ingénieur, mais en plus -et surtout- son insomnie chronique le plonge dans une torpeur permanente. Sa dégaine de grand échalas, sa mollesse générale et son manque de caractère en faisaient l’homme le moins adapté à vivre de telles aventures en compagnie de la femme somptueuse qui lui est littéralement tombé dessus avec tout un cortège d’emmerdements qui n’aura de cesse de se développer. Ed est d’emblée immergé dans le monde luxueusement ostentatoire et plutôt véreux de Diana, dans lequel il jure vigoureusement et qui d’ailleurs l’accueille très froidement. Diana elle-même lui marque une certaine distance, le prenant visiblement pour un gentil crétin dont elle ne peut se débarrasser tant qu’elle n’a trouvé aucun refuge auprès de ses amis tout autant suffisants. Quitte pour cela à profiter de son côté bonne poire. Pour être séduisante, elle n’est assurément pas un personnage sympathique. Manipulatrice, profiteuse, malhonnête et condescendante, elle est loin d’être une demoiselle en détresse s’inscrivant dans la tradition. Les références à son passé assombrissent encore un peu plus le tableau d’une marie-couche-toi-là. S’il devient évident que les personnages évoluent (Ed sort de sa torpeur, Diana se fait moins distante), cela se fait très lentement, Landis préférant continuer à jouer la carte de la comédie plutôt que de celle de l’amourette naissante ou de l’iconisation des personnages. Plus que les caméos, c’est bien cela qui aurait détourné le film de ses objectifs en le faisant plonger dans le classicisme des comédies romantiques. Ce très bon parti-pris lui permet de conserver le point de vue particulier d’Ed, déambulant avec indolence dans les rues ou dans les palaces et affrontant avec une grande passivité les embûches et les adversaires. Lesquels n’en apparaissent que plus saugrenus encore, surtout que la nuit -ce sont en fait au cours de deux nuits que les évènements se produisent- donne une sensation de bizarrerie à cette mégalopole déserte qu’est le Los Angeles fréquenté par les personnages. Si l’ambiance du film n’est pas vraiment ouateuse (le rythme est trop rapide pour ça, et le style d’humour choisi l’empêche), elle gagne en revanche en décalage, ce qui explique pourquoi Série noire pour une nuit blanche remporte l’adhésion à la seule force de la légèreté et de la mise en scène plutôt que par ses qualités purement comiques.

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Au rayon des mésaventures nocturnes, le After Hours de Scorsese -sorti quelques mois plus tard, la même année- n’est tout de même pas surpassé. La plongée vertigineuse dans les tréfonds de l’absurde orchestrée par le réalisateur new yorkais est de toute façon indépassable. Landis a malgré tout réussi à poser sa pierre dans un style aussi accessible que maîtrisé, avec des personnages criblés de défauts mais néanmoins à leur façon attachants (comment ne pas s’attacher à Pfeiffer même si elle incarne une vraie garce !), et avec des références constantes à un univers cinématographique dont il se fait le porte-parole. Plus pour longtemps cela dit, puisque sa carrière ne tardera pas à partir en dents de scie, alors qu’elle avait jusqu’ici été pratiquement sans fausse note.

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