Cinéma Science-Fiction

Les Langoliers – Tom Holland

Ecrit par Loïc Blavier

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The Langoliers. 1995.
Origine : Etats-Unis
Genre : Science-fiction
Réalisation : Tom Holland
Avec : Mark Lindsay Chapman, Kate Maberly, David Morse, Bronson Pinchot…

Au cours d’un vol de Los Angeles à Boston, dix personnes se réveillent pour découvrir qu’ils sont désormais seuls à bord. Tous les autres, passagers comme membres d’équipage, se sont volatilisés en laissant derrière eux tous leurs effets personnels, y compris certains accessoires (dentiers, pacemakers…) incongrus. Le pilote automatique est toujours en marche, et les survivants ont la chance de compter parmi eux un pilote professionnel en repos, mais il n’empêche que la situation est des plus étranges. D’autant plus que le providentiel commandant Engle ne parvient à établir aucun contact radio avec le sol. C’est pourquoi il décide d’atterrir dans un petit aéroport, celui de Bangor (Maine), plutôt qu’au surfréquenté aéroport de Boston. Une fois à terre, les ennuis s’accumulent : non seulement il n’y a affectivement personne, mais en plus le monde environnant est un monde inquiétant, comme dilué jusqu’à en être moribond, et l’un des passagers -Craig Toomy- devient dangereux. Cerise sur le gâteau, la petite aveugle Dinah entend un bruit sinistre ne cessant de se rapprocher de l’aéroport. Ce sont les langoliers, venus dévorer ce qui est en fait le passé.

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Suite aux libertés prises sur Les Vampires de Salem (Tobe Hooper, 1979) par les exécutifs de CBS, qui en firent trois versions différentes et imposèrent au réalisateur nombre de contraintes, Stephen King s’est méfié de la télévision pour les adaptations de ses œuvres. S’ouvrit une période d’une dizaine d’années pendant lesquelles l’auteur ne vint au petit écran que par le biais de deux scénarios pour épisodes de séries télévisées. Puis vint Ça, basé sur un livre qui aurait difficilement pu être porté au grand écran sans tronquages majeurs évitant une durée alors démesurée. Contournant l’obstacle du puritanisme télévisuel en vigueur, Tommy Lee Wallace prouva à King que tout compte fait, en étant un peu malin, on pouvait aussi faire du bon à la télévision. C’était le coup d’envoi d’une série d’adaptations sous forme de mini-séries confiées à des réalisateurs qui bien souvent allaient retravailler avec King par la suite, quoique aucun ne dépassera jamais le rang d’adaptateur quasi officiel atteint par Mick Garris à partir du Fléau. Il en est aujourd’hui à 5 adaptations, dont 4 mini-séries, sans compter un film à sketch dont l’un des segments est adapté de King. Cependant, ce n’est pas le brave Mick qui se chargea des Langoliers pour la chaîne CBS, mais son semblable Tom Holland qui, bien que fort du premier Chucky et surtout de Vampire, vous avez dit vampire ? (ce qui rend sa filmographie déjà plus attrayante que celle de Garris) s’est retrouvé comme lui coincé à la télévision. Du reste, si l’on en juge au petit rôle tenu par Holland dans Le Fléau et à son invitation aux Masters of Horror initiés par Garris, les deux hommes ne sont pas sans être liés par une certaine amitié. Stephen King se glisserait sans problème dans leurs soirées festives, lui qui retravailla avec Holland pour La Peau sur les os, qui est en train de remettre ça pour The Ten O’Clock People et qui valida Les Langoliers en y tenant un caméo… probablement l’un des rôles les plus équilibrés du film.

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Évoquons sans plus attendre ce qui fâche et qui fait des Langoliers un téléfilm d’une fadeur rédhibitoire : ses personnages. Dix personnes, donc, dont aucune ne vient vraiment relever le niveau. A l’image du monde qu’ils visitent -mais qui lui a une bonne excuse d’être ainsi-, les personnages souffrent d’un manque de substance faisant d’eux des éléments simplistes et artificiels purement calibrés pour un téléfilm. D’un côté, nous avons les laissés pour compte qui traversent le film sans rien faire d’autre que de regarder, suivre, dire des banalités et éventuellement mourir dans l’indifférence générale des « vrais » héros. Holland peut de temps à autre leur confier des menues tâches qui auraient aussi bien pu être accomplies par un autre. Sont concernés ce gus passant son temps à vouloir manger (sorte de bout en train contrarié), cet autre qui, bon gars, est tout juste bon à suivre les consignes, ces deux jeunes adultes qui vont petit à petit nouer une amourette convenue à base de « j’ai peur tiens moi dans tes bras » (dont la présence trahit une certaine volonté de donner de quoi s’identifier aux téléspectateurs adolescents) et même cette institutrice dont la tâche se limitera essentiellement à s’occuper de la petite aveugle avant finalement d’avoir elle aussi droit à une romance -tout aussi mièvre, voire plus, que celle des deux jeunes- avec un personnage mieux considéré. La moitié du troupeau est donc bonne à jeter. Les autres ? Un écrivain, qui comme son métier l’indique constitue la tête pensant du groupe, un véritable détective en fauteuil apte à dresser des raisonnements pour comprendre ce qui arrive. Un pilote… qui pilote l’avion. Bien pratique. Un membre des services secrets britanniques, homme fort et personnalité charismatique prenant les difficiles décisions importantes. La petite aveugle disposant de qualités médiumniques faisant d’elle une véritable petite prophète. Et enfin, l’homme d’affaire névrosé devenant très vite dangereux. Le sort de chacun d’entre eux est annoncé dès le départ, dès le « tour de table » à bord de l’avion. Une scène claire, nette et précise, bien trop pour être honnête, et qui en plus se paie le luxe de fournir à chacun un drame personnel censé nous faire apprécier ces individus, y compris les personnages inutiles. Ainsi donc, chacun a son domaine de compétence relatif à sa profession, les uns et les autres se complètent sans jamais empiéter sur le territoire du voisin, et chacun disposera de moments pendant lesquels ils pourront mettre leurs talents en valeur. C’est ainsi que le film tourne : dans l’avion, le pilote prend le dessus, quand tout le monde est paumé c’est au tour de l’écrivain, puis le fou furieux évite les moments creux, la gamine prévient des menaces qui guettent, et l’anglais veille à ce que tout se passe bien. Calibré comme du papier à musique. Le cinglé Toomy aurait pourtant pu constituer une porte de sortie et un gage d’imprévisibilité, mais son petit jeu de l’homme d’affaire explosant suite aux pressions reçues depuis l’enfance (flash-back subtil à l’appui, où son père le violente en le menaçant de finir dans le ventre des langoliers venus manger les gens inefficaces) est bien trop surchargé pour susciter autre chose que la perplexité. On ne peut décemment pas ressentir de compassion pour lui alors qu’il amuse plus qu’autre chose, tout comme on ne peut pas prendre en pitié la petite aveugle dont les rodomontades péremptoires sont bien trop solennelles pour la rendre fragile. A vrai dire, les seuls personnages pour lesquels on pourrait avoir un semblant d’affection sont les non-personnages, mis à l’écart autant par les autres personnages que par le réalisateur.

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Déjà pénibles en elles-mêmes, ces caractérisations ultra-schématiques deviennent très problématique dès lors que l’on doit passer trois heures en compagnie de ces personnages dans un monde où il n’y a justement rien d’autre qu’eux-mêmes pour faire avancer le débat. Le postulat du film, très typé « Quatrième dimension » avait de quoi fasciner, ce qu’il fait d’ailleurs dans la novella de King issue de Minuit 2. Mais King usait justement beaucoup des capacités de son médium et pouvait se permettre de titiller l’imagination en nous mettant au défi d’imaginer un monde en train de s’altérer -et en plus un aéroport, lieu en temps normal débordant d’activité-, un peu à la manière d’un Lovecraft qui nous demandait d’imaginer une couleur qui n’existe pas dans La Couleur tombée du ciel, tout en soignant un peu plus ses personnages que ne le fait Holland. Or, non seulement ce dernier s’appuie sur des protagonistes vides, mais en plus le média télévisuel ne lui laisse d’autre choix que de faire défiler les évènements sans vraiment laisser le temps au spectateur de s’imprégner du mystère qui entoure cette situation. Ou tout du moins, il aurait fallu que le scénario écrit par Holland soit bien plus fin que ce qu’il est pour pouvoir en profiter et ressentir une certaine sensation d’étrangeté qui est globalement déficiente, tant narrativement que techniquement (ternir les couleurs au fur et à mesure est une bonne idée mais ce n’est clairement pas suffisant : l’acoustique atténuée aurait par exemple pu être mieux mise en valeur). De même, le réalisateur ne parvient pas à faire naître la tension liée à l’arrivée prochaine des langoliers suspendant une épée de Damoclès au dessus des personnages. Ce qu’ils incarnent, c’est à dire des dévoreurs du temps, est petit à petit rogné par les déductions de l’écrivain et par les descriptions faites par Toomy. Il n’y a plus beaucoup de place pour l’imaginaire. Et quand ils sont là, c’est à dire au moment fatidique où les personnages ont trouvé le moyen de se sortir d’affaire, ils ne font plus que rajouter une louche de suspense cousu de fil blanc là où leur nature aurait dû nous confronter au concept de l’engloutissement d’un monde. Il faut dire que les effets spéciaux employés jouent en leur défaveur : en ces années de balbutiements du numérique, il aurait peut-être mieux valu en faire des créatures physiques plutôt que ces informes boulettes dentues dont la texture et l’incrustation à l’écran sont franchement irréelles. De quoi casser le peu qu’il restait de science-fiction métaphysique.

Nous avons donc là tout ce qu’il ne faut pas faire : des personnages fondus dans le moule très grossier des téléfilms, un scénario archi-balisé (même sans écran noir il n’est d’ailleurs pas dur d’imaginer où se trouvaient les coupures pub) évitant sciemment ou par sa médiocrité de laisser l’imagination travailler, et des effets spéciaux atroces mais nouveaux, sortes de joujoux de mauvais goût utilisés avec complaisance. Et ce n’est d’ailleurs pas la seule fois qu’une mini-série adaptée de Stephen King tombera dans ces travers (dans ses livres, l’écrivain peut aussi tomber dans la facilité, mais il est rare qu’il s’y noie). Pour dire les choses crûment, Garris ne fait pas mieux que Holland. De quoi se dire que, longues adaptations télévisées ou courts long-métrages directement pour la vidéo, il n’y a pas vraiment de recette miracle aux adaptations. Le mieux est encore d’avoir des réalisateurs qui, fidélité ou non, sont prêts à s’investir sans forcément chercher à plaire à l’auteur. Si l’on en juge à l’histoire d’amour unissant dorénavant King et la télévision, il est tentant d’en conclure que l’auteur préfère des adaptations anonymes mais réalisées par ses amis à des tentatives plus risquées dont il serait en parti exclu.

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