Cinéma Comédie

Les Douze travaux d’Astérix – René Goscinny & Albert Uderzo

Ecrit par Loïc Blavier

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Les Douze travaux d’Astérix. 1976.
Origine : France AOC
Genre : Film comix
Réalisation : René Goscinny, Albert Uderzo
Avec les voix de : Roger Carel, Jacques Morel, Jean Martinelli, Pierre Tornade…

Une fois de plus, les irréductibles gaulois du célèbre village d’Armorique viennent d’écraser une troupe romaine. Cette invincibilité n’est pas normale, et le centurion encore à terre en vient à la conclusion que ces gaulois doivent être des dieux. Il fait remonter son opinion à Jules César, qui sous la pression de ses conseillers va lancer un défi à ses ennemis : mener à bien 12 travaux jugés inaccessibles aux mortels. Si les gaulois l’emportent au terme de la douzième épreuve, Rome reconnaîtra leur nature divine et se soumettra. Astérix et Obélix sont désignés pour mener à bien les 11 premiers travaux, et tout le village sera convié au Colisée pour la dernière.

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Troisième film d’animation pour l’icône de la bande dessinée française et dernier à être produit du vivant de René Goscinny, Les Douze travaux d’Astérix est aussi le premier à ne pas être adapté d’un album préalablement publié. Il sera là aussi le dernier, puisque tous ses successeurs s’appuieront sur des albums existants, quitte à en mélanger plusieurs. Rédigé uniquement pour le grand écran avec l’aide de Pierre Tchernia, il fait ainsi figure d’exception, ce qu’il ne se prive pas d’assumer dans son contenu même, prenant quelques libertés avec les canons de la saga en bande dessinée. Le premier et non des moindres est de proposer un dénouement définitif à l’antagonisme entre le village gaulois et la Rome de César ! Quitte ou double : ou le village d’Astérix devient maître de l’Europe, ou il capitule. Les habitudes développées par la lecture des BD étant ce qu’elles sont, et quand bien même il s’agit d’une œuvre prenant ses distances avec la série, il est difficile d’y croire. Malins, les auteurs le savent pertinemment et laissent planer le doute tout du long. Et pourtant, lorsque le moment est venu de trancher, ils ne cillent pas ! C’est dire si dans leur esprit le présent film est une parenthèse qu’ils utilisent pour quelques petits plaisirs qu’ils ne se permettraient pas dans un contexte normal. Après tout, comme le dit Astérix lui-même, ce n’est qu’un film… Et c’est très précisément ce qui rend ces Douze travaux d’Astérix aussi intrigants : tout le film est conçu comme un aparté, et dans cet aparté chaque épreuve constitue une petite scènette à elle seule et n’est pas tenue de ressembler à celle qui l’a précédée et celle qui la suivra. C’est donc un peu tout et n’importe quoi, avec bien entendu un éloignement prononcé de la véritable mythologie des travaux d’Hercule auquel César se réfère en mentionnant leur côté désuet. C’est ainsi que l’on trouve des épreuves qui n’ont apparemment pour unique but que de permettre à Goscinny et Uderzo de se lâcher purement et simplement dans de grands délires carnavalesques : c’est le cas de l’île du plaisir et de ses prêtresses. En principe, cette épreuve soumet Astérix et Obélix à la tentation d’une vie paradisiaque moyennant bien sûr le renoncement à leur quête. Mais dans le fond, cette séquence ne vaut que pour la présentation de l’île par les prêtresses, prétexte à organiser une véritable chorégraphie en mode samba, avec couleurs chatoyantes et oiseaux musiciens. Quasiment un clip psychédélique… Autre épreuve -la dernière-, même fantaisie : les jeux du cirque, dans lesquels les fauves deviennent des animaux dressés, le cirque retombant alors dans sa conception moderne. Là aussi, il s’agit d’une chorégraphie extrêmement exubérante, quasiment non-sensique. D’un autre côté, les auteurs prennent à deux occasions le parti inverse et font dans le fantastique, voire l’épouvante : lors du passage dans l’antre de la bête et dans celui de la plaine des trépassés. Le premier à travers des visages fantomatiques et quelques gags visuels à base de squelettes, le second par l’apparition d’une légion d’ectoplasmes. A ces deux sketchs ouvertement trempés dans le surnaturel on peut rajouter un troisième, celui de l’hypnotiseur égyptien auquel doit résister Astérix sous peine de se prendre pour un animal comme les deux clients avant lui. Si la forme est différente (l’ambiance est alors aux insondables mystères égyptiens), le fond repose sur un même procédé surnaturel. Autre style de vignette : le sport, digne des jeux olympiques. Course à pied, lancé de javelot et lutte. Ce sont les trois premiers défis, relativement simples voire un peu anodins, et ils incorporent trois adversaires aux origines diverses : un grec, un perse et un germanique. Plus tard, un belge interviendra aussi, cette fois pour la réconfortante épreuve du restaurant au menu à rallonge. Passons rapidement sur l’épreuve du fil invisible suspendu au dessus d’un ravin plein de crocodiles, certainement la moins passionnante du lot, et attardons nous sur les deux qui présentent l’avantage d’être les plus profondes : la rencontre du Vénérable du sommet et de son énigme posée comme le nom l’indique en haut d’une montagne à escalader, et la récupération d’un laissez-passer dans « la maison qui rend fou ». Dans la première, Goscinny et Uderzo jouent le contraste entre la laborieuse ascension vers un vieux sphinx des neiges et la puérilité de l’énigme finalement posée, préambule à une satire tombée de nulle part sur le monde de la publicité et la façon dont celle-ci s’empare de certains mythes (ici les dieux antiques, dont une Vénus incarnée par la caricature pertinente de Brigitte Bardot). Dans la seconde, la meilleure du film, il s’agit d’une « formalité administrative » consistant à récupérer le fameux papier permettant d’accéder à l’épreuve suivante auprès des fonctionnaires d’un bâtiment public. Astérix et Obélix se perdent dans cette maison de fous, renvoyés de service en service pour récupérer tel autre document qui permet d’en récupérer un autre qui serait nécessaire à l’obtention de celui qu’ils recherchent. Pour complexifier le tout, les services sont disposés aux quatre coins de l’immeuble, obligeant d’interminables allers et retours dans des étages organisés en portes et en guichets. L’impénétrabilité absurde de la bureaucratie dans toute sa splendeur. C’est aussi l’épreuve la plus compliquée -la seule ?- celle dans laquelle les deux gaulois eux-mêmes sont proches de la folie. Au passage, cette satire féroce, si elle évoque bien sûr le monde contemporain, peut aussi se voir comme une référence à la proverbiale administration byzantine.

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Ces douze travaux et les libertés que certains prennent avec l’univers habituel d’Astérix pourraient laisser penser que les auteurs ont quelque peu négligé leurs personnages principaux au profit de ces tableaux. Ce qui n’est vrai qu’en partie : Astérix et Obélix sont guidés clefs en main par Caius Pupus, le très austère fonctionnaire de César, et il n’y a pas à proprement parler d’aventure. En revanche, ils traversent le film avec leur habituelle nonchalance, et à défaut d’être vraiment actifs, ce sont leurs façons d’être qui leur permettent de mener à bien les défis proposés et partant, de devenir des dieux aux yeux des romains. L’insouciance dont ils font preuve à chaque étape, en plus de renforcer le côté humoristique du film, les place au-dessus de tous les obstacles, que ceux-ci soient de nature sportive, fantastique ou autres… En étant eux-mêmes, il n’y a guère d’efforts à faire : Obélix mène à bien les compétitions exigeant des ressources physiques, et Astérix celles qui font appel à l’intelligence. Ou plus exactement, Obélix triomphe en étant le sympathique rustaud qu’il est, tandis qu’Astérix est le rusé gaulois. Par la facilité déconcertante avec laquelle ils relèvent les défis concoctés par César, ils narguent la grandeur de Rome et se moquent ouvertement d’elles, assumant le côté humble et même quelque peu brut de décoffrage (et donc populaire) qui prend le contre-pied du pompeux Empire (incarnation de l’autorité). Cette humiliation atteint donc son paroxysme au cirque, dans lequel la rigolarde assemblée de barbares celtes vient jusqu’au Colisée, symbole de Rome s’il en est, pour transformer les meilleurs gladiateurs et les bêtes sauvages en sujets d’amusement aux yeux de toute une foule hilare et d’un Empereur consterné. Si la forme a pu différer des albums de BD, le fond est d’un grand classicisme et pose une bonne fois pour toute la conception des deux auteurs, un poil franchouillarde et démagogue mais jamais méchante. Car au final, les romains eux-mêmes apparaissent sympathiques, y compris le Jules César retraité. Les Douze travaux d’Astérix dispose du double avantage d’offrir au spectateur les mêmes ressorts qui ont fait -ou feront- de lui un amateur d’Astérix, tout en s’autorisant des libertés formelles utilisées à bien meilleur escient que dans le très médiocre Le Ciel lui tombe sur la tête qui verra le jour 30 ans plus tard.

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