Cinéma Horreur

Le Train des épouvantes – Freddie Francis

Ecrit par Loïc Blavier

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Dr. Terror’s House of Horrors. 1965.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Sketches horrifiques
Réalisation : Freddie Francis
Avec : Peter Cushing, Christopher Lee, Donald Sutherland, Michael Gough…

Avant la Hammer et avant la Amicus, il faut bien admettre que le cinéma d’épouvante était denrée négligeable dans le cinéma britannique. Cependant, il n’était pas tout à fait inexistant, puisque l’un de ses plus notables représentant fait figure d’ancêtre commun aux deux firmes mentionnées. Il est même possible de parler de père spirituel en ce qui concerne la Amicus, puisque Milton Subotsky, le cofondateur de cette dernière, a bâti une bonne partie de sa production sur cette œuvre curieusement boudée par la postérité. Sorti sur les écrans en 1945, Au cœur de la nuit est un précurseur des films d’épouvante à tiroirs, autrement dit des films à sketchs, et il y a fort à parier que sans l’admiration sans bornes que lui porta Subotsky la Amicus n’aurait pas été ce qu’elle fut, c’est à dire une pourvoyeuse régulière d’anthologies horrifiques (huit entre 1965 et 1980). Encore qu’elle faillit bien passer à côté de sa vocation, puisque dès la fin des années 40 Subotsky avait prévu de miser sur la télévision plutôt que sur le cinéma pour nous faire admirer ses vignettes horrifiques. Il n’en fut rien, et Le Train des épouvantes fut bien sa première anthologie, épousant totalement la structure d’Au cœur de la nuit, avec au menu cinq sketchs insérés dans un sujet global dominé par un personnage central ici interprété par Peter Cushing. En revanche, là où l’aïeul fut réalisé par quatre réalisateurs différents, il n’y a ici qu’un seul chef d’orchestre, le réalisateur Freddie Francis, futur habitué des anthologies de la Amicus et -au même titre que plusieurs acteurs et techniciens- des films de la Hammer.

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Cinq hommes prennent place dans un compartiment à bord du train de nuit à destination de Bradley. Ils sont rejoints par un sixième larron, l’étrange docteur Schreck (Cushing), métaphysicien capable selon lui de prédire l’avenir grâce à son jeu de tarots. Chaque homme du compartiment connaîtra ainsi sa destinée, funeste pour chacun d’entre eux.
L’avantage avec ce genre de fil rouge, c’est qu’à la différence de ce qui s’est souvent fait -notamment dans les anthologies télévisées- le Monsieur Loyal de service ne fait pas office de speakerine. Pour ténu qu’il soit, tout en sachant qu’il s’agit avant tout d’introduire, de faire les transitions et de conclure, l’argument du diseur de mauvaise aventure permet de nous placer dans un contexte propice, finalement proche d’une certaine tradition orale de l’épouvante. Les mythes et légendes, les histoires de fantômes au coin du feu, les séances nocturnes où l’on joue à se faire peur… Le côté quelque peu irrationnel de tout cela s’accompagne d’un second degré de connivence que l’on retrouve ici sous la forme d’une exagération bienvenue dans les personnalités, dans la mise en scène et dans la scénographie. Personnalités car ce docteur Schreck -dont le nom est bien entendu une référence à l’interprète du Nosferatu de Murnau en même temps que le mot allemand pour « frayeur »- est un bel oiseau de mauvais augure jusque dans son apparence macabre, renforcée par un éclairage surréaliste dont il est le seul à bénéficier dans le compartiment. Ses voisins sont donc fascinés par ce personnage que seul le vaniteux critique d’art Frank Marsh (Christopher Lee) souhaite remettre à sa place par un rationalisme forcené cachant mal un certain malaise. Il va sans dire que l’opposition entre les personnages de Lee et de Cushing n’est pas due au hasard… Outre ce clin d’œil entre les deux personnalités traditionnellement opposées à l’écran (mais amis intimes dans le civil), cette opposition permet également d’insuffler un petit peu de tension dans le compartiment, évitant que les autres protagonistes ne prennent trop cela à la rigolade. Il en va de même pour le cadre intimiste de l’espace, renforcé par la nuit brumeuse dans laquelle roule ce train des épouvantes. Très traditionnel, mais aussi très efficace dans ce style d’épouvante certes naïf mais aucunement parodique ni même saugrenu. La mise en contexte s’avère très réussie, et ce jusqu’à une conclusion sous forme de « twist ». Pour un peu, on pourrait même dire que cet enrobage est la meilleure chose du film…

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Car niveau sketchs, il faut bien dire ce qui est : ils ne cassent pas trois pattes à un canard. Aucun d’entre eux… La faute en incombe en grande partie au choix de présenter cinq sketchs en plus du fil rouge dans la petite heure et demi de rigueur, ce qui aboutit à un problème de gestion du temps. Les scénarios sont parfois précipités : ce Train des épouvantes est alors si rapide qu’il est difficile de le prendre en marche. D’autres fois, faute de disposer d’assez de temps pour développer, il n’y a alors plus qu’à la jouer par à coup avec des scènes marquantes, là encore au détriment des histoires.
Le premier sketch nous immerge dans un manoir où nous assisterons à un cas caractérisé de lycanthropie. Beaucoup de paroles et peu d’action dans ce qui est surtout un simple récit reposant avant tout sur une ambiance créée par quelques ingrédients convenus : vieux manoir, cave sinistre, découverte d’un cercueil, légende familiale, domestiques intrigants… Plus une ultime pirouette tombant comme un cheveu sur la soupe. Tout s’enchaîne à vitesse grand V, sans pour autant se révéler captivant en raison justement de cet enchaînement rédhibitoire tenant plus du cahier des charges que d’un scénario à proprement parler. Dès lors, difficile de se sentir concernés par les personnages ou par quoi que ce soit. Nous sommes face à une caricature de récit gothique qui à vrai dire n’aurait pas forcément eu grand chose à gagner à disposer de temps, tant le manque d’imagination déployé est évident.
Deuxième sketch, au potentiel plus intéressant. Une plante grimpante d’un nouveau type, envahissant le mur d’une maison sans que les propriétaires ne parviennent à s’en débarrasser. Objectif du maudit végétal : dominer la maison, puis le genre humain ! Amusant, nous valant quelques scènes qui ne le sont pas moins (la félonie de la tige qui entre par la fenêtre pour étrangler un chercheur) ce point de départ fournit l’un des deux meilleurs sketchs du lot -qui ne sont pas mirifiques pour autant-. Encore qu’on puisse déplorer que là encore, les choses aillent trop vite en besogne, ne nous laissant guère le temps de savourer les évolutions de la plante, laquelle passe très vite du rang de lierre tenace à celui de potentiel fossoyeur du genre humain. Ce qui occasionne quelques facilités de scénario, qui pour se faire ne mise pas assez sur l’approfondissement du second degré que l’on retrouvera pourtant souvent dans les anthologies quelques années plus tard. Un peu comme si en 1965, il était encore trop tôt pour écorner le fantastique (fond de commerce de la Amicus) par cette marque d’auto-parodie.
D’humour, le troisième sketch n’en manque pas. Mais pas celui dont nous venons de parler. Son personnage principal, un musicien sanctionné pour avoir eu l’outrecuidance de voler la musique dédiée à une divinité vaudou, est un opportuniste blagueur et gaffeur. Il a tout du second couteau comique, dit également « sidekick » dans certains milieux informés, qui n’aurait pas de héros dont il pourrait coller aux basques. Une cible facile pour une divinité assez remontée, et pour ses sbires fanatisés qui ont suivi le musicien jusqu’en Angleterre. Tout le sketch repose sur ce décalage entre la légèreté de l’un et le sérieux des autres, sans toutefois parvenir à être réellement marrant, faute de gags (l’imbécilité du personnage principal ne suffit pas). Il n’est pas non plus effrayant pour un kopek, puisque le ton ne s’y prête pas. Et ce n’est pas cette mini tempête dans un restaurant, pendant que l’air maudit décoiffe l’assistance, qui apportera quoi que ce soit à un spectacle d’une platitude avérée.
Quatrième sketch, concernant cette fois le personnage de Christopher Lee, poursuivi par la main amputée d’un peintre mort (mais qui avant de mourir était interprété par le toujours bienvenu Michael Gough). Une histoire de revanche post-mortem là encore dotée d’humour, tapant plus juste que dans le sketch précédent et plus ouvertement que dans le second. Le problème étant que le tout est assez répétitif : la main coupée surgit, agresse le vilain critique, lequel croit s’en défaire pour de bon… mais non, elle reviendra jusqu’à la fin. Cependant, ne faisons pas la fine bouche devant la belle prestation d’un Christopher Lee retranché dans ses limites par une mésaventure hautement saugrenue qu’un homme tel que son personnage ne peut supporter sans que sa pédanterie en soit écornée. De tous, c’est probablement le sketch le plus en phase avec le ton que l’on attend de ce genre de film : une bonne dose d’humour noir venant sanctionner un crétin fini. Difficile aussi de ne pas y voir l’ancêtre d’un gag marquant du non moins marquant Evil Dead 2, le côté grand-guignol en moins (encore que, effet spécial rudimentaire ou non, les moignons sanguinolents ne courraient pas les studios en 1965).
Enfin, cinquième et dernier sketch -avec Donald Sutherland- : une histoire de vampire, au sujet de laquelle on pourrait dire à peu près la même chose que pour le premier sketch. Tout va trop vite, il est difficile de se sentir concerné. Mais cette fois cela se déroule dans un cadre moderne. Ce qui n’empêche que nous avons droit à quelques clichés sur les vampires tout droit issus du Dracula de Stoker (chauve souris, gamin qui perd son sang, vieux confrère bien informé sur l’ésotérisme, veillées au bord du lit à la nuit tombée). Et là encore, pirouette finale, un peu plus convaincante car foncièrement plus méchante. Du reste, l’histoire du vampire est globalement meilleure que celle du loup-garou, car on y trouve une certaine ironie sur la banale vie de famille contemporaine investie par des mythes sortis de leur lieu et de leur époque d’origine. Il y aurait eu mieux à faire en allant moins vite en besogne.

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De cet assortiment de thèmes horrifiques, rien ne ressort de façon évidente. Il y a bien quelques bonnes idées, et parfois quelques bonnes applications pratiques, mais dans l’ensemble Le Train des épouvantes est plutôt décevant. Hormis le fameux fil rouge, qui quant à lui prouve qu’au moins les pontes de la Amicus ont tout de même déjà l’intuition de ce qu’il convient de faire. Considérons donc que cette première anthologie essuie les plâtres pour une meilleure gestion du temps, du ton, des scénarios et de toutes ces choses qui rendent l’exercice assez périlleux.

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