Le Bazaar de l’épouvante – Fraser C. Heston

Needful Things. 1993.
Origines : États-Unis
Genre : Brocante maléfique
Réalisation : Fraser C. Heston
Avec : Ed Harris, Max Von Sydow, Bonnie Bedelia, J.T. Walsh, Roy McKinnon, Amanda Plummer.

Une nouvelle boutique ouvre ses portes à Castle Rock. Un bric-à-brac d’objets divers et variés où son propriétaire, le suave Leland Gaunt, finit toujours par trouver celui qui fait rêver son visiteur du jour. Si chaque objet a son prix, le marchand ne réclame pas forcément l’intégralité de la somme, moyennant en complément quelques menus services. Se faisant, il tisse une toile de mesquineries visant à exacerber les tensions sous-jacentes au sein de la communauté jusqu’à l’inévitable explosion de violence. Seul le shérif Alan Pangborn, imperméable à la tentation, semble en mesure de pouvoir ramener tout le monde à la raison.

Bazaar, titre sous lequel le roman a paru en France, compte parmi les gros pavés de Stephen King à l’instar du FléauÇa et Les Tommyknockers que leurs éditions de poche n’hésitaient pas à scinder en plusieurs tomes. Il n’y a pas de petits profits. Lorsqu’il s’est agi de les adapter à l’écran, c’est du côté de la télévision que les producteurs se sont le plus volontiers tournés. Exception qui confirme la règle l’adaptation de Bazaar (retitrée Le Bazaar de l’épouvante pour l’exploitation française), laquelle n’a jamais été envisagée pour le petit écran. Produit par Castle Rock, la maison de productions de Rob Reiner dont le nom en dit long sur l’appétence du bonhomme pour l’œuvre de Stephen King, Le Bazaar de l’épouvante doit être réalisé par le cinéaste chevronné Peter Yates. Des différends artistiques, selon la formule consacrée, conduisent la production à revoir sa copie – octroyant néanmoins un statut honorifique au réalisateur déchu – et à proposer le poste à Fraser C. Heston. Davantage connu pour son ascendance – Charlton Heston, tête d’affiche des deux seules réalisations de son fils, les téléfilms L’Île au trésor et Sherlock Holmes et la croix de sang – il ne se fait pas prier et saute sur l’occasion.

Bazaar occupe une place à part au sein de la bibliographie de Stephen King. Avec ce roman, l’écrivain envisage ni plus ni moins que de détruire Castle Rock et par la même occasion de tourner le dos à tout un pan de son œuvre qui s’articulait autour de cette ville fictive. Un roman somme riche en personnages et en anecdotes prompt à rendre délicate sa retranscription à l’écran pour une durée qui ne doit pas excéder les 2 heures. Scénariste de L’Invasion des profanateurs de Philip Kaufman, du Dracula de John Badham ou encore des Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin de John Carpenter mais également réalisateur du décalé Les Aventures de Buckaroo Banzaï à travers la 8e dimension, W.D. Richter taille dans le gras et réduit considérablement l’importance de certains personnages. Et les adaptations cinématographiques ne partageant pas l’univers feuilletonant de leurs modèles littéraires – autrement dit chaque film existe indépendamment des autres et ne procèdent à aucun renvoi narratif – la nature même de certains personnages s’en trouvent modifiée. Il en va ainsi du shérif Alan Pangborn. L’homme du crû, brisé par la mort de sa femme et de son fils et toujours hanté par les événements traversés dans La Part des ténèbres, devient un homme lassé de la violence du monde – effrayé par celle tapie en lui – venu à Castle Rock regoûter à la sérénité. D’autres personnages n’ont quant à eux pas résisté à la table de montage. Le premier montage d’une durée de 3 heures a été ramené à une durée plus conforme à la bonne exploitation du film de 1h55. Principale victime, Cora Rusk. De cette mère esseulée, fanatique d’Elvis Presley et dont les lunettes de soleil qu’elle porte en toutes circonstances lui auraient appartenu, ne demeure plus qu’une silhouette. Si les amateurs du roman peuvent trouver là matière à s’en offusquer, sa figuration sert in fine les desseins du film. D’apprendre seulement au moment du dénouement qu’il s’agit de la maman de Brian nous éclaire soudain sur la profonde solitude de l’adolescent.
La grande réussite de Fraser C. Heston est d’avoir procéder à des choix forts sans jamais dénaturer le propos du livre. L’essentiel est là : la communauté bien sous tous rapports qui implose de l’intérieur à force de rancœurs rentrées, de haines larvées et de viles mesquineries. Alors oui, l’essentiel de l’intrigue ne semble se dérouler qu’autour d’un seul et unique carrefour et la montée finale de violence paraît un peu chiche. Cela dit, il en résulte davantage de la frustration que de la déception. De la frustration car on aimerait en voir davantage même si cette économie de moyens et de lieux répond à une logique intrinsèque. Castle Rock n’est au fond qu’une petite bourgade dont le gros de l’activité se déploie dans un périmètre restreint et dont la petitesse renvoie à l’esprit étroit de ses habitants. Le film ne ménage pas ses personnages, exacerbant leurs faiblesses. Même Alan Pangborn, qui apparaît de prime abord comme le chantre du Bien dans toute sa splendeur, l’inébranlable mur de sagesse face à la bêtise ambiante, ne peut masquer une aversion pour le conflit qui confine à la lâcheté. Dans sa quête absolue de tranquillité, il en vient à fermer les yeux un peu trop facilement sur les quelques écarts de conduite de ses concitoyens, monsieur le Maire au premier chef. Par sa simple façon de visser sa casquette sur son crâne, Ed Harris traduit toute la lassitude de son personnage. Il n’a rien d’un surhomme, erre longtemps à la marge du récit tentant désespérément de trouver du sens à tout ça avant d’exploser à la face de ses concitoyens, leur assénant soudain leurs quatre vérités. Face à lui, impérial dans les costumes un peu passés de Leland Gaunt, Max Von Sydow incarne un parfait petit diable où l’obséquiosité le dispute au cynisme. Il tire avec un plaisir évident les ficelles de ce petit théâtre de la cruauté, jouant les mauvaises consciences avec zèle et ne faisant finalement que souffler sur les braises de la haine ordinaire. A son endroit, Fraser C. Heston évite tout prêchi-prêcha et se défait intelligemment de toute l’imagerie grand-guignol y afférente et à laquelle Stephen King avait quant à lui pleinement cédé.

Film quelque peu oublié lorsqu’il s’agit d’évoquer les bonnes adaptations de l’écrivain à l’écran, Le Bazaar de l’épouvante s’avère pourtant une franche réussite. Comme touché par la grâce, il ne fera par la suite plus guère parler de lui, Fraser C. Heston allie simplicité et efficacité. Peu habitué au fantastique, il fait l’économie des grosses ficelles du genre au profit d’une approche sensible et intelligente de son sujet. A la profusion de jump-scare et d’effets gores il préfère une violence sèche, dont le point d’orgue est incontestablement le combat à mort entre Nettie et Wilma sur l’air de l’Ave Maria. Il sait aussi se montrer drôle voire grinçant, notamment dans l’illustration de l’antagonisme entre le Père Meehan et le Révérend Rose, des donneurs de leçons en puissance qui souffrent de travers tout ce qu’il y a de plus humain. Enfin, et outre les deux acteurs précités, Le Bazaar de l’épouvante bénéficie du concours de solides seconds rôles : la trop rare Bonnie Bedelia dans le rôle de la gentille Polly Chalmers souffrant d’arthrite ; le regretté J.T. Walsh en maire paranoïaque qui ne supporte pas qu’on le surnomme Buster ; et la touchante Amanda Plummer, femme enfant dont la timidité cache un tempérament tempêtueux.

3 pensées sur “Le Bazaar de l’épouvante – Fraser C. Heston

  • 22 mars 2020 à 13 h 46 min
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    Très bonne critique de Benedict Arellano, mais j’aimerais poser une question sur le roman, comment le sheriff Alan Pangborn arrive à battre Leland Gaunt. Je n’ai pas compris ce qu’il a fait et ce qui s’est passé pou faire partir Leland Gaunt. Il a sorti quelque chose de sa poche mais c’est tout ce que j’ai compris.

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  • Loïc Blavier
    22 mars 2020 à 14 h 17 min
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    Si je me souviens bien, Gaunt s’est rué sur lui pour lui reprendre sa valise (contenant les âmes), et Pangborn s’est défendu par un tour de magie accompli avec l’aide de Dieu, puisque Gaunt est le Diable…

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    • 23 mars 2020 à 17 h 06 min
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      C’est cela que j’ai pas compris, il s’agissait d’un papier qu’il a sorti de sa poche, et je sais pas ce qu’il s’est passé.

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