Cinéma Horreur

La Nuit des morts-vivants – George A. Romero

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The Night of the Living Dead. 1968.
Origine : Etats-Unis
Genre : Horreur
Réalisation : George A. Romero
Avec : Duane Jones, Judith O’Dea, Karl Hardmann, Marilyn Eastman…

Œuvre culte aux yeux de toute une horde d’amateurs du genre, La Nuit des morts vivants est un de ces rares films à mériter pleinement et indiscutablement ce statut. En effet, outre ses qualités intrinsèques, le film de George Romero prend rapidement la dimension d’une œuvre révolutionnaire qui change à jamais le visage du genre. En outre ce premier film donnera naissance à trois suites, à un remake ainsi qu’à une flopée d’autres films qui s’en inspirèrent de manière plus ou moins directe.

Le scénario de ce chef d’œuvre brille pourtant par sa concision et sa simplicité. La Nuit des morts vivants commence ainsi par nous introduire le personnage de Barbara et de son frère Johnny qui se rendent dans la région de Pittsburgh pour se recueillir sur la tombe de leur père. Mais alors que Johnny évoque leurs jeux d’enfance, un homme surgit soudain et attaque les frères et sœurs. Seule Barbara parvient à s’enfuir, et elle se réfugie dans une maison abandonnée. Elle y est rejointe par Ben, et ensemble, ils découvrent avec horreur que tout le pays est aux prises avec un sérieux problème: les morts se relèvent de leur tombe et chassent les vivants pour assouvir leur faim…

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Cette histoire est imaginée par Romero lui-même, qui puise alors son inspiration dans le roman Je suis une légende de Richard Matheson. Romero s’allie avec John Russo pour en faire un scénario de film, et part en quête de moyens pour le tourner. Face aux refus toujours plus nombreux des producteurs, Russo et Romero décident de financer eux même leur film, en rassemblant une équipe d’amis qui deviennent investisseurs dans la toute nouvelle société Image Ten. En tout La Nuit des morts vivants sera financé par une trentaine d’investisseurs, qui mettrons souvent la main à la pâte sur d’autres aspects du film. Ainsi Karl Hardmann est à la fois producteur, acteur, et responsable des effets spéciaux, tandis que Russ Steiner, précieux collaborateur de George Romero, jouera aussi l’acteur pour les besoins du film. Tout le film reste ainsi très amateur, le casting ne contient d’ailleurs que deux acteurs professionnels, Duane Jones (Ben) et Judith O’Dea (Barbara), tous les autres étant des amis de George ou des bénévoles! Par ailleurs, tous les zombies seront joués par des figurants recrutés dans la région de Pittsburgh en échange d’un dollar symbolique et d’un t-shirt « I was a zombie on Night of the living Dead »!
L’histoire du film se concentre donc sur le huis clos formé par cette maison assiégée par les zombies et sur l’organisation de Ben, Barbara et les quelques autres survivants présents dans la demeure. Ce récit très simple fonctionne à la fois sur les relations qui se tissent entre les survivants, contraints de cohabiter dans un espace restreint, et sur la menace constante que fait peser sur eux la présence des zombies. Ainsi le film prend soin de brosser les personnalités de héros aux caractères forts et très marqués. Romero emprunte beaucoup aux films de science fiction des années 50 pour ses personnages. En effet, ils sont tous typés, et aisément rattachables à un trait de caractère prédominant. Ainsi Ben sera le héros volontaire et débrouillard, Mr Cooper le lâche égocentrique, Barbara la jeune femme apeurée qui se recroqueville sur elle-même, et ainsi de suite. Bien conscient que ces personnages sont le moteur de son histoire, Romero prend soin toutefois de ne pas les rendre caricaturaux ou stéréotypés, et il se plaît à brouiller les frontières: si Cooper est lâche, il n’en est pas moins sensé, et le déroulement du film finira par lui donner raison. De la même manière, le réalisateur n’hésite pas à faire mourir ses personnages, surtout ceux dotés de qualités appréciées par le public. En cela le film prend déjà cet aspect férocement libertaire et anticonformiste que l’on associe communément au cinéma des années 70.
La crédibilité des personnages face à ce qui leur arrive est toujours soigneusement respectée. Cela permet de donner au film une dimension nouvelle, plus réaliste que les précédents films de zombies encore fortement attachés au origines vaudoues du mythe.

Face aux héros du film, il y a donc les morts vivants. Romero les fait intervenir très tôt dans l’histoire, et sans aucune explication préalable. Cette brusque entrée en matière, ainsi que la présence de nombreuses scènes à suspense mettant en scène les morts vivants tout au long du métrage, lui donne un rythme plutôt soutenu, qui ne retombe pas. Le sous texte social du film fait souvent oublier cette dimension, mais La Nuit des morts vivants reste un vrai film d’horreur, qui se base donc sur des maquillages, sur l’utilisation d’une menace constante et d’effets de suspense. Bénéficiant de l’apport de viscères fraîches apportées par le boucher de Pittsburgh (également investisseur), les maquilleurs du film en feront abondamment usage, notamment lors de cette scène où les zombies se repaissent goulûment des entrailles d’une de leur victimes, rongeants les os et déchirant les chairs. A ce titre rappelons que le film de Romero est le premier où les zombies deviennent cannibales. Une recette qui fera école. Mais si aujourd’hui ces scènes gores peuvent paraître amusantes par l’aspect bricolé des effets spéciaux, il n’en était pas de même dans les années 60, époque où le public était encore bien peu habitué à voir de tels débordements de violence à l’écran. Il y a avait certes le gros gore rougeâtre des films de Herschell Gordon Lewis, mais là où « l’inventeur du gore » misait sur une exagération grand-guignolesque, Romero préfère le noir et blanc et le style documentaire. Sa caméra est très mobile et les images du film ne sont jamais esthétisantes comme peuvent l’être le noir et blanc de Mario Bava ou de Fritz Lang. Au contraire si le film est tourné en noir et blanc c’est pour renforcer son côté réaliste et rappeler les images du journal télévisé, qui était encore intégralement en noir et blanc dans les années 60. Le traitement des zombies rejoint cette volonté de réalisme. A aucun moment du film il ne sont décrit comme tels. Romero insiste avant tout sur l’aspect inexplicable de l’apparition des morts vivants. Il ne la relie pas du tout au Vaudou, mais au contraire avance des origines radioactives dues, peut-être, au retour d’un satellite envoyé autour de Vénus. La conquête spatiale et la découverte des effets de la radioactivité étaient alors des données très modernes, et Romero intègre très bien à son film les peurs qui en découlaient.

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A ce titre le choix du noir et blanc est particulièrement cohérent avec le sous-texte social que Romero injecte dans son film. En effet La Nuit des morts vivants se montre très critique envers une société américaine pour qui la perception du monde passe désormais par la télévision. En apparence anodines, les scènes où on voit les héros rassemblés devant la télévision qui diffuse un bulletin d’information fustigent précisément l’omniprésence des médias et leur influence sur la société. Mais le réalisateur ne s’arrête pas là, et tente de livrer un portrait de la société d’alors via son film. Il décrit ainsi une société en pleine mutation, mais également gangrenée par le racisme (le tournage débute à peine deux ans après les émeutes de Watts, et le film est achevé quasiment le jour de l’assassinat de Martin Luther King). Le choix d’un acteur noir pour jouer Ben, le personnage principal, peut paraître très révélateur. Pourtant la première motivation de George Romero était le manque de budget: Duane Jones comptait parmi ses amis et s’était révélé convainquant lors des auditions. De même si l’aspect social est indéniablement présent dans le film, il est abordé de manière très simple par le réalisateur, qui n’a alors d’autres prétentions que de livrer un bon film d’horreur avant tout, même s’il l’inscrit sciemment dans un contexte social et politique très particulier.
Tous ces aspects font de La Nuit des morts vivants un excellent film, qui parvient à transcender le simple film d‘horreur avec une réelle maîtrise, et qui dès lors devient incontournable pour tout cinéphile qui se respecte.

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