Cinéma Science-Fiction

Ghidrah, le monstre à trois têtes – Ishirô Honda

Ecrit par Loïc Blavier

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San Daikaijū: Chikyū Saidai no Kessen. 1964.
Origine : Japon
Genre : Fight Club
Réalisation : Ishirô Honda
Avec : Yôsuke Natsuki, Akiko Wakabayashi, Yuriko Hoshi, Hiroshi Koizumi…

Entre les 28° en plein hiver et les pluies de comètes, l’avenir s’annonce plutôt sombre. Certains parlent même de fin du monde imminente. N’empêche qu’il faut malgré tout se montrer civilisé et accueillir la princesse Salno, héritière du trône de Sergina menacée en son propre pays. Chargé de sa protection, Shindo attend donc son arrivée. En vain, puisque l’avion de la princesse explose avant d’avoir atterri sur l’archipel nippon. Ce qui n’empêche pas Salno de réapparaître peu après, prétendant être une prophète vénusienne venue mettre en garde le genre humain contre les périls qui le menacent. Devenue la coqueluche des médias, Salno attire aussi l’attention des tueurs qui croyaient s’être débarrassés d’elle. Réussissant à l’approcher par le biais de sa sœur journaliste, Shindo peut enfin jouer son rôle de garde du corps. Il sera peut-être de taille à la protéger des tueurs, mais il est moins sûr qu’il puisse tenir la route face aux menaces tant annoncées qui se réalisent enfin : Godzilla et Rodan sont de retour pour régler leurs comptes sans égard aucun pour l’humanité devenue dommage collatéral. Pire encore : une des météorites qui s’est crashée contient nul autre que King Ghidrah venu anéantir la Terre et ses habitants. Seule solution pour le contrer : que Godzilla et Rodan fassent équipe. Pour les convaincre, il faudra passer par l’entremise de la sage Mothra, protectrice d’Infant Island dont les petites fées prêtresses sont fort heureusement actuellement en pleine tournée japonaise.

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Pas simple, l’histoire de ce cinquième Godzilla qui n’est en fait pas plus un Godzilla qu’un Mothra ou un Rodan. En convoquant plusieurs de ses monstres maison, la Toho entretient plus son univers qu’elle ne poursuit une série bien déterminée. Le monstre le plus important est encore le dragon tricéphale King Ghidrah, parfois romanisé en Ghidorah, nouvel antagoniste appelé à occuper une place de choix dans le bestiaire de la firme japonaise. Tous les autres commencent à être bien connus, et le réalisateur Ishirô Honda a bien raison de ne pas les présenter à grands renforts de tambours et trompettes. Godzilla et Rodan ne sont pas exactement les incarnations du péril promis par la vénusienne : ils n’apparaissent que comme deux plaies annexes, arrivées un peu par hasard pour faire leurs propres affaires. Les conduire à s’impliquer dans la lutte contre l’apocalypse est même un des défis présentés aux personnages. De plus en plus au fur et à mesure des épisodes, ces monstres géants sont la proie de l’anthropomorphisme, ce qui va de pair avec la volonté de plaire à un public plus familial (bien qu’ici, la complexité de l’intrigue fait que le film se montre peu adapté aux têtes blondes). On peut ainsi les voir en train de tailler le bout de gras avec Mothra, pendant que les deux fées d’Infant Island traduisent leur conversation. Ou encore, on peut constater que comme tout un chacun, Godzilla se tient le postérieur à deux mains lorsqu’il se le fait roussir en plein combat… Ils continuent bien sûr à se malmener, à beugler et à dégommer du décor, mais ils n’inspirent plus la surprise ni même la crainte d’antan. Godzilla et Rodan passent pour deux vieux ronchons que seule peut dérider la sage mémé Mothra (qui reste ici à son état larvaire, même pour la bataille finale). Pas étonnant dans ces conditions que les spots soient braqués sur leur ennemi du jour, qui avec son projet d’annihilation de la Terre apparaît bien plus sérieux. Il est neuf, il est méchant, il crache des lasers, il présente bien et de toute façon c’est lui qui amène ce à quoi le spectateur est avant tout venu assister : un jeu de destruction primaire sans foi ni loi. Habitué qu’il est, Honda pilote cela avec expérience et parvient à adopter les meilleurs points de vue pour accentuer les dégâts ou tout simplement faire de belles images. Lorsque leur heure est enfin venue de se coltiner le gros Ghidrah, Godzilla et Rodan mettent respectivement la main et le bec à la pâte, pendant que Mothra continue à cracher ses filets de soie. Du bon travail, spectaculaire à l’ancienne, suffisamment bien réparti pour satisfaire les attentes et éviter l’effet de lassitude.

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S’il a bien conscience de ses devoirs envers ses monstres, Honda n’en oublie pas pour autant ceux qui lui incombent par rapport aux humains. Sans eux, point de scénario possible, juste des chorégraphies de batailles. C’est généralement le point épineux du kaiju eiga : tout en étant indispensables, ils ne doivent pas entraver le principal. Ghidrah, le monstre à trois têtes commence par inquiéter. En multipliant les points de vue, Honda laisse d’abord penser qu’il va s’égarer dans des sous-intrigues fumeuses. Or, ses sous-intrigues dépassent allégrement le stade du fumeux, plongeant à corps perdu dans une incongruité typiquement « sixties ». On ne peut bien entendu pas passer sous silence la présence (pour la dernière fois) des deux jumelles Itô, ces chanteuses pop japonaises qui reprennent leurs rôles de fées convoquant Mothra en chanson. De véritables clips kitschs à souhait s’inscrivant dans la mouvance générale, dominée d’abord par le faux suicide d’une princesse qui, selon des experts ufologues, est tombée dans une autre dimension en sautant d’un avion pour revenir fraiche comme une James Bond Girl (Akiko Wakabayashi jouera quelques années après dans On ne vit que deux fois) sous l’identité d’une prophète de Vénus sauvée par une journaliste dont le frère se trouve justement être le flic qui aurait été chargé de sa protection si l’avion de la princesse avait atterri. Rien que ça. Cela fait beaucoup d’improbabilités en peu de temps, mais ce n’est qu’un début. Tout va très vite dans l’évolution de ce scénario digne de ces films d’aventures excentriques qui avaient alors le vent en poupe. Tout y est : de la science-fiction (car il y a un lien entre Vénus et King Ghidrah), de l’action (les tueurs), de la comédie (la prophète étant tournée en dérision par une foule pas encore saisie de panique), du film catastrophe (la réaction des autorités politiques) et un soupçon de romance (entre la sœur journaliste et le scientifique qui expérimente sur la comète d’où surgira King Ghidrah) s’enchaînant limpidement. Par conséquent, non seulement les scènes « humaines » ne donnent pas l’impression de n’être que des plages d’attentes entre deux scènes de monstres, mais elles se hissent au même niveau qu’elles dans un tout harmonieux. Puéril mais harmonieux quand même, et franchement réjouissant.

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Pour finir, un petit mot sur la version américaine du film qui est la plus fréquente en nos contrées européennes. Bien que la nature de Ghidorah l’américain ne soit pas significativement différente de celle de Ghidrah le japonais, un certain nombre de changements ont malgré tout été effectués. Des scènes déplacées à d’autres moments, d’autres supprimées (le film est amputé de 8 minutes), Vénus qui devient Mars, la musique remplacée… Ce n’est pas pour autant que le bon se transforme en mauvais, mais il reste malgré tout préférable de voir la version d’origine.

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