Soudain… Les monstres ! – Bert I. Gordon

The Food of the Gods. 1976

Origine : États-Unis
Genre : Rattus Bertigordonicus
Réalisation : Bert I. Gordon
Avec : Marjoe Gortner, Pamela Franklin, Ida Lupino, Ralph Meeker…

Particulièrement bigot, ce couple de fermiers insulaires voit la main de Dieu dans la mystérieuse substance apparue dans leur jardin. Donnée aux animaux, elle les transforme en géants ! Lorsqu’il s’agit de l’élevage de poulets, cela amène potentiellement plus de viande dans les assiettes, mais les animaux sauvages s’abreuvent au même tonneau et avec le même résultat. Ce qui veut donc dire que les guêpes et surtout les rats sont en proie au gigantisme. Et là, il y a danger ! C’est ce que constateront quelques badauds de passage, tels ces footballeurs en repos, ces randonneurs embourbés ou autres agro-industriels appâtés.

Bien qu’aucun de ses films n’ait vraiment accédé au rang de classique, Bert I. Gordon passe depuis les années 50 comme l’un des maîtres si ce n’est le maître du gigantisme à l’écran. Question de prolixité. Au début de sa carrière (son premier film en solo, King Dinosaur, est sorti en 1954), la concurrence était rude. Puis le temps passa, les modes changèrent, les réalisateurs passèrent à autre chose. Gordon lui-même s’essaya à d’autres styles. Mais son dada perdurait, et il y revint à la moindre occasion, adaptant plus ou moins ses alibis aux considérations de l’époque. Ainsi, dans les années 70, les tripatouillages radioactifs n’obnubilaient plus grand monde. En revanche, les préoccupations écologiques tendaient à s’affirmer. Banco ! Sa nouvelle incursion dans le gigantisme sera une vigoureuse dénonciation de la pollution, cet affront fait à dame nature ! Cela imaginé d’après une portion du roman de H.G. Wells, La Nourriture des dieux (probablement le livre de chevet de Gordon, qui s’en était déjà inspiré sur Village of the Giants en 1965). Bien entendu, ladite nature se vengera immanquablement par les moyens à sa disposition. C’est du moins ce qu’a toujours prétendu le père du héros, ce dernier résumant ses dires dans une introduction sous forme de voix off. Un procédé franchement maladroit, puisque l’ensemble du sous-texte écologique est ainsi entièrement énoncé dès les premières secondes du film. Plutôt que de laisser le spectateur interpréter lui-même l’intrigue -ce qui au demeurant n’aurait pas été une tâche trop harassante-, Bert I. Gordon lui mâche le travail et évacue d’emblée toute forme de réflexion. David Cronenberg disait naguère que ses films ne contenaient pas de messages, car un message n’est que ce que l’on laisse sur son répondeur. Et bien Bert I. Gordon, lui, se met “en absence” et balance directement un message bateau en guise d’ouverture. Il est en fait trop occupé à se pencher sur ses animaux géants et sur les péripéties qu’ils entraînent. Du coup, le réalisateur -également scénariste, producteur, et responsable des effets visuels- aurait mieux fait de ne pas s’embarquer dans ces considérations écologistes plutôt que de les balancer d’emblée avec la finesse d’une des créatures géantes dont il est si friand.

Bert I. Gordon n’a d’yeux que pour ses monstres. Le propos écologiste ne l’intéresse pas, et les personnages non plus ! Sauf qu’il faut bien que quelqu’un soit menacé, et qu’il ne peut donc pas faire l’impasse sur des humains. L’exercice n’est à ses yeux pas difficile : puisqu’il ne leur accorde pas plus d’importance que cela, il n’a pas à chercher bien loin pour revenir avec une meute de stéréotypes éculés qui fera aussi bien l’affaire. Voilà donc un héros, footballeur professionnel, qui par son autorité naturelle alliée à un courage à toute épreuve prend la tête d’un groupe qui se retrouve petit à petit cerné dans la seule ferme de l’île. Sachant manier la pétoire aussi bien que la science (il déborde d’idées ingénieuses pour se défendre !), il incarne le salut pour tous ses camarades. Certains s’y plient bien volontiers, telle cette biologiste en détresse tellement charmée qu’elle ne pourra se retenir de lui proposer tout de go une partie de jambes en l’air avant l’assaut final. Mais d’autres sont plus réticents. C’est le cas par exemple du patron de ladite biologiste, un industriel prêt à tuer père et mère pour s’emparer de la substance nommée “nourriture des dieux”. Autant le footballeur ne rate jamais l’occasion d’afficher sa bravoure, autant lui prouve son avidité dès qu’il le peut, en paroles ou en actes. Il va sans dire que la nature faisant bien les choses, l’un s’en tirera tandis que l’autre sera justement bouloté par les rats géants. Au milieu de ce triangle, quelques personnages secondaires hésitants et sans consistance, toujours à la remorque du héros ou du vilain, sont promis à servir d’en cas pour meubler le film d’ici au climax. Mentionnons tout de même une randonneuse enceinte jusqu’aux yeux (ça accentue le côté dramatique à peu de frais) ainsi que la fermière bigote, incarnée par une Ida Lupino égarée, qui entre sa déconvenue face au “don de dieu” et son désespoir de ne pas voir son mari revenir glisse progressivement du rang de vieille folle à celui de pauvre vieille dame. C’est à peu près le seul personnage qui évolue au long du film, encore que ce soit pour intégrer le rang des seconds couteaux quelconques. Tout ce petit monde sonne faux. Les dialogues sont complétement ineptes, les réactions totalement débiles (pendant que le héros barricade, l’industriel remplit des bocaux de substance avec une louche !), les rebondissements téléphonés (la femme enceinte qui accouche pendant l’assaut final). Bert I. Gordon a vraiment traité son intrigue par dessus la jambe. En plus de cela, tout va en réalité beaucoup trop vite, sans aucune progression dramatique, ce qui confère à son film une touche de surréalisme prêtant le flanc aux moqueries.

Soudain… Les monstres !. Titre français absurde mais pour le coup adapté. L’écologie on s’en fout, les personnages sont des blagues, ne restent donc plus que les monstres, effectivement montrés sous tous les angles, avec des effets et des résultats variables. Si Gordon ne se sort pas trop mal des plans larges dans lesquels les rats géants sont au fond du cadre, il tombe en revanche dans le franchement grotesque lorsqu’il incruste à l’image des guêpes en surimpression. Transparentes et bizarrement colorées, elles n’ont aucune forme de réalité et laissent les acteurs s’agiter comme des beaux diables pour faire croire qu’ils sont en danger là où n’apparaissent que des tâches informes qu’on pourrait penser être des défauts de pellicule. Quant à elles, les poules sont confinées dans une grange et, dans leur seule intervention avant de disparaître de l’intrigue (elles seront peu après mangées en hors champ par les rats), Gordon cache leur misère en secouant sa caméra dans tous les sens, saisissant ici ou là l’occasion d’un gros plan trompeur laissant croire que les bestioles cherchent à picorer le héros armé d’une fourche. Là encore : grotesque ! Fort heureusement, les guêpes et les poules ne sont pas les monstres principaux du film, laissant cette place aux rats tout de même moins saugrenus. Outre l’effet de projection arrière, ancêtre de l’écran vert, qui lui permet ces plans larges dans lesquels deux images sont en fait fusionnées, Gordon se montre particulièrement friand des simples maquettes dans lesquelles il lâche ses rats. L’effet est plutôt standard, mais bien que les décors en modèle réduits trahissent souvent leur nature, cela ne choque pas. Encore que les rats aient parfois l’air réticent à faire ce que l’on attend d’eux et semblent bien plus curieux que réellement menaçants. Ce à quoi le réalisateur répond par des bruitages constitués de rugissements félins. Dans l’ensemble, guêpes exceptées (ainsi que le désastreux final sur lequel nous ne nous étendrons pas), ces effets sont au mieux corrects, bien que rudimentaires. Rien de transcendant, mais rien de honteux non plus. Reconnaissons en tout cas à Gordon l’audace de ne pas s’être montré timoré : il a essayé de se montrer le plus spectaculaire possible en fonction de ses moyens. Y compris en faisant un peu de gore, bien qu’il soit de toute évidence plus intéressé par les monstres à l’écran, voulus spectaculaires, que par leurs méfaits. D’une certaine façon, Soudain… Les monstres ! ressemble à un film catastrophe, et en cela il s’inscrit à la fois dans la tradition du film de monstres géants des années 50 et dans son époque propice à ce genre de débordements “naturels”. Reste qu’il est bien difficile d’être séduit lorsque la dramaturgie ne suit pas, que les effets sont passables, que les personnages sont franchement navrants et que, peut-être le point le plus dommageable, le réalisateur semble plus intéressé par ses effets spéciaux que par la volonté de concevoir des monstres mémorables autrement que par leur taille ou par le soin apporté à leur conception. Du reste, preuve que Gordon n’avait en tête que le gigantisme, il remettra très vite le couvert dès l’année suivante avec cette séquelle officieuse qu’est L’Empire des fourmis géantes (qui sera le second opus d’un mini-cycle H.G. Wells produit par l’American International Pictures post James-Nicholson, le troisième étant L’Île du docteur Moreau avec Burt Lancaster).

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