Firenze rossa – David Didelot

Firenze Rossa. 2022

Origine : France
Editeur : Zone 52 éditions
Genre : Porno Goro Giallo
Auteur : David Didelot

Alors que le souvenir d”Il Mostro” et de ses horribles meurtres commençait à peine à s’estomper, de nouvelles atrocités viennent obscurcir le ciel de Florence. Quoique le mode opératoire soit différent, leur barbarie ne peut que raviver les vieilles blessures sur lesquelles médite Antonio Brighelli, le flic en charge de ces nouvelles affaires. Bien qu’il n’avait à l’époque pas participé à l’enquête sur Il Mostro (désormais devenue “cold case”), il n’a jamais cessé de s’interroger au sujet de ce monstre sévissant dans le berceau de la Renaissance. De quoi occuper moult soirées à disserter de la décadence ambiante avec Francesco della Rossa, vieux comte ouvertement réactionnaire et mémoire vivante de la prestigieuse cité… Mais en attendant, ce n’est pas cela qui mettra un terme aux nouvelles exactions, qui comme naguère frappent dans les milieux les plus décadents.

Firenze rossa, ou comment faire converger différents centres d’intérêt ! C’est de toute évidence l’objectif que s’est fixé David Didelot pour son second roman. Dans Sanctions !, son premier, où deux enseignants sévissaient à l’encontre d’élèves jugés récalcitrants, il ouvrait grand les vannes du gore le plus dégueulasse qui soit. Autant dans les descriptions que sur la bonne morale, il voulait taper très fort, histoire d’inaugurer en grandes pompes la collection Karnage des éditions Zone 52. Il n’oubliait pas au passage les évocations cinématographiques des grandes heures du cinéma gore, piochées de préférence dans le bis italien. Mais plus que ces évocations, c’était bien sa démarche crade au delà de tout qui marquait les esprits. Dans Firenze rossa, il ne renie pas l’orientation ultra-gore, qui est au cœur de la collection Karnage et qui nous vaut encore bien des pages de sévices explicites (tournant souvent autour des parties intimes), mais il l’enrichit d’autres considérations faisant écho à la cinéphilie qu’il promeut inlassablement, notamment via le fanzine Vidéotopsie. Dans un premier temps, c’est l’érotisme et la pornographie qui sont mis à contribution : l’histoire nous plonge dans les milieux libertins et les clubs échangistes de la Florence interlope, et l’auteur ne se prive pas de raconter par le menu ce qu’il s’y passe : masochisme, onanisme, scatologie, voyeurisme et exhibitionnisme viennent ainsi compléter les plus attendues tendances aux partouzes et aux positions exotiques. Les mots sont crus et la narration entre dans le détail (et ailleurs !) tout en continuant à nous faire part des pensées des principaux intéressés -acteurs ou spectateurs- en pleine action. Tant et si bien qu’en réalité, les scènes pornographiques, de par leur jusqu’au-boutisme dans la décadence, participent autant à l’aspect provocant que les scènes de gore explicite détaillant par le menu, douleur comprise, l’ablation des zones érogènes (seins et vagins, puisque tel sont les trophées prélevés par le tueur). Un parallèle se dessine petit à petit entre les deux : les lames ne font que se substituer aux membres et l’intensité de la souffrance fait écho à celle de l’extase. Le gore et la pornographie se recoupent, évoquant en cela les filmographies de gens comme Bruno Mattei ou Joe d’Amato, auxquelles se rajoute ce côté extrémiste qui donne sa singularité au roman et à la collection à laquelle il se rattache.

S’il est évident qu’il a été construit avec la provocation en tête, Firenze rossa ne se limite pourtant pas à cela. Son titre autant que l’illustration de couverture (signée Will Argunas), et bien sûr le nom même de l’auteur -un spécialiste reconnu du genre- en appelle également au giallo. Un non-amateur de giallo ou de cinéma bis ne retiendra probablement que le jusqu’au-boutisme porno/gore, mais il est bien évident que David Didelot s’adresse avant tout à un public de connaisseurs qu’il replonge dans une ambiance giallesque caractérisée avant toute chose par les lieux choisis pour abriter la série de meurtres : la vénérable ville de Florence, dont le prestige historique et culturel est personnifié par le vieil aristo Francesco della Rossa. Le giallo s’est toujours plu à frayer dans les milieux de la haute société et dans les endroits les plus chics. Il n’était pas rare que des réalisateurs profitent de la luxueuse architecture de villes emblématiques. Il en va ici de même, et le choix de Florence plutôt que de Venise ou de Rome ne sort pas non plus du chapeau : entre 1968 et 1985 Florence fut effectivement le cadre de très giallesques meurtres en série imputés à un tueur surnommé “Il Mostro”. David Didelot avait d’ailleurs consacré tout un livre (Le Monstre de Florence – Autopsie d’un mythe criminel) à cette affaire encore non élucidée. Il maîtrisait donc le contexte historique datant justement de l’époque où le giallo était dans son âge d’or. Comme les réalisateurs de gialli, cela lui permet de jouer de la dichotomie existant entre le luxe et le sordide, les deux se révélant bien souvent liés, comme le sont par ailleurs la pornographie et le gore. Ici, et puisque le roman est propice aux contrastes, la richesse du patrimoine florentin est mis en parallèle avec les quartiers interlopes de la ville où des officines libertines répondant aux doux noms de “Stanza dell’Eros”, de “Cupido Lussorioso” ou de “Il Pinocchio depravato” ont pignon sur rue, à côté de sex shops comme le “Pleasure Store”. Cela permet également de nous plonger dans une époque révolue de la culture “bisseuse” italienne, également représentée par des cinémas de quartier tels que “La Bobina delle delizie”, qui diffusent des œuvres comme Adolescence pervertie (de José Bénazéraf), Spasmo (d’Umberto Lenzi) ou La Femme pervertie (Joe d’Amato) pour ne citer que quelques un des titres mentionnés. Et ne parlons pas de la circulation de fumetti licencieux tels qu’ “Attualità nera”, “Attualità gialla” ou “A porte chiuse”, ou de l’existence de vidéos-clubs comme le “Palazzo VHS”… Bref, le cadre est utilisé non seulement parce qu’en lui-même il est profondément lié au giallo, mais aussi parce qu’il évoque celui-ci -et le milieu bis en général- de manière référentielle, établissant au passage une connivence avec le lecteur.

Et puis il y a bien sûr l’histoire elle-même, qui s’inscrit elle aussi dans le plus pur schéma giallesque : une introduction-choc formant le point de départ d’un traumatisme psychologique qu’il faudra ensuite lier non seulement à la nouvelle vague de meurtres, mais également à celle d’Il Mostro, une décennie auparavant. Pour s’en charger, il y a l’inspecteur Brighelli, avec sa sombre vision du monde partagée par son ami et confident le comte della Rossa. Ce flic, de par son pessimisme tournant à la dépression latente, incarne cette image de la Florence des grandes heures sérieusement écornée par l’ampleur du vice né de la libération des mœurs. Il est le défenseur d’un monde en passe d’être vaincu par la décadence, et on peut d’ailleurs noter que si les victimes (et les témoins) sont généralement des libertins patentés, lui peine à faire honneur à sa dulcinée aimée d’un amour sincère. Mais ce genre d’amour peut-il encore avoir cours dans une époque où l’hédonisme sexuel triomphe publiquement ? C’est d’ailleurs peut-être cette sexualité à outrance, et le rejet qu’elle lui inspire, qui laisse flagada le bon inspecteur… On devine aisément que cette considération sur les nouvelles mœurs est également celle du tueur, que les témoignages décrivent comme une femme mystérieuse et grimée (une tradition dans le giallo). Elle ne se contente pas de mutiler les parties érogènes -évoquant en cela ce qu’elle pense de cette débauche- mais cite également des vers de Dante Alighieri et des cercles infernaux de sa divine comédie. Là encore, dans la caractérisation de ses personnages, Firenze rossa joue la carte de l’opposition des extrêmes.

Plus ambitieux dans sa construction que Sanctions !, David Didelot ne fait donc pas qu’étaler les outrances gores ou pornographiques, ni même de citer les références qui de toute évidence ont fortement influencé son roman (on pense avant toute chose au Giallo a Venezia de Mario Landi -l’un des gialli les plus glauques qui soient-, mais aussi aux rape and revenge, genre extrême s’il en est) : il souligne les contradictions qui ont secoué la société italienne au cours des années 70 et, à un degré moindre : le gros du combat était déjà plié, les années 80. Époque où le classicisme du pays de la Rome antique, de la Renaissance, et toujours imprégnée de religion, a dû faire face à un nouveau paradigme social axé sur le plaisir personnel. Ce qui a mené à des excès des deux côtés, voire (bien que le sujet ne soit pas abordé) à des radicalisations politiques entre les tenants du conservatisme et ceux du progrès, le tout dans un monde éminemment mercantile -ici incarné par un journaliste en quête de sensationnel-. De quoi pousser à la folie des personnages comme ceux de Firenze rossa, où l’auteur se garde bien de prendre parti pour un côté ou pour l’autre : il y a des tordus des deux côtés, y compris au sein de couples tiraillés. Voire même dans la psyché d’un individu. Compte tenu de l’intelligence de l’entreprise -roman “choc”, giallo, analyse sociale-, on peu donc bien pardonner que la révélation finale de l’identité du tueur ne soit pas des plus surprenantes. Ce qui en soit est d’ailleurs un symptôme là encore rattaché à la tradition du giallo, ou le dénouement faisait un peu office de McGuffin venant épiloguer de véritables exercices de style.

2 réflexions sur “Firenze rossa – David Didelot

  • 12 juin 2022 à 22 h 44 min
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    Merci beaucoup pour cette chronique en profondeur ! Qu’elle fait plaisir…

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  • 14 juin 2022 à 13 h 37 min
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    J’ai l’impression que c’est comme SEVEN, un monde dépeint de manière très noire, avec un fatalisme, à la différence que c’est plus gore, et que cela se passe à Florence.

    Les victimes ont l’air de ne pas valoir mieux que le meurtrier, par contre pour Il Mostro j’en avais entendu parler dans Hannibal la suite du Silence des agneaux, et je croyais que c’était un personnage fictif. Apparemment non.

    Par contre au vu de la critique, je ne pense pas que je vais lire ce livre. Le gore commence petit à petit à me rebuter et suivre un inspecteur dépressif qui ne croit plus dans l’humanité, ça me foutrait le cafard.

    Je préfère un livre un peu plus positif, comme Preston et Child, efficace et carré. Mais il doit y avoir d’autres personnes que cela intéresse.

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