CinémaHorreur

Le Bateau de la mort – Alvin Rakoff

Death Ship. 1980.

Origine : Canada/Grande-Bretagne
Genre : Bateau maudit
Réalisation : Alvin Rakoff
Avec : Richard Crenna, George Kennedy, Sally Ann Howes, Kate Reid, Nick Mancuso, Saul Rubinek.

La fête bat son plein à bord d’un paquebot en croisière sur la mer des Caraïbes. La joie chavire les coeurs, les rires fusent, sauf chez le commandant Ashland. Contraint et forcé de partir à la retraite au terme de cette ultime sortie en mer, il affiche un air morose et se révèle plus soupe-au-lait qu’à l’accoutumée. Pour son équipage, nous ne sommes pas loin de la sortie de trop. Une impression qui devient réalité lorsque un vieux bateau rouillé apparaît soudain sur l’écran radar et leur fonce dessus. La catastrophe est inévitable et les rescapés fort peu nombreux. A bord d’un radeau de fortune, ils errent un temps avant d’apercevoir un navire à bord duquel ils montent,certains d’être enfin tirés d’affaire. Or il s’agit du bateau qui les a coulés. A son bord, pas âme qui vive. Une ambiance étrange s’installe alors à base de portes qui s’ouvrent et se verrouillent comme bon leur semble, de morts violentes et d’un commandant de plus en plus menaçant. Soucieux de protéger sa femme et ses enfants, le capitaine Trevor Marshall mène la révolte.

Dans le sillage de l’émergence de David Cronenberg, la production cinématographique canadienne a fait de l’horreur sa terre de prédilection. Le slasher a bien sûr occupé une place de choix mais en collaboration avec le Royaume-Uni, le Canada a également produit plusieurs séries B aussi variées que Le Cercle infernal de Richard Loncraine, Les Chats du diable de Denis Héroux ou encore Bienvenue à la cité sanglante de Peter Sasdy. Le Bateau de la mort s’inscrit dans cette mouvance et convoque les fantômes de la Deuxième Guerre Mondiale par l’entremise d’un bateau errant qui semble reprendre vie dès qu’un autre navire croise à proximité. La réalisation est confiée à un vieux routier du petit écran où, entre épisodes de séries télé et téléfilms, il y officie depuis 1953. Il a aussi oeuvré à son modeste niveau pour le grand écran, participant notamment à la vague des films catastrophe avec Cité en feu en 1979 au scénario duquel on retrouve le nom de Jack Hill. Ce dernier, grand contributeur de l’aura de Pam Grier en pleine blaxploitation avec laquelle il aura tourné 4 films (The Big Doll House, The Big Bird Cage, Coffy, la panthère noire de Harlem et Foxy Brown), signe également le scénario du Bateau de la mort. Pour celui-ci, Jack Hill part d’une légende maritime aux origines incertaines, celle du hollandais volant. Dans l’une de ses versions, elle fait état d’un capitaine de navire qui, pour avoir tourmenté ses marins en les forçant à naviguer par une nuit d’orage, devient le mauvais esprit de la mer. Quiconque alors verra son navire sera frappé par le malheur. Et c’est bien ce qui arrive aux passagers du paquebot de croisière. Ce bateau fantôme qui hante les océans amène avec lui morts et désolation. Mais plutôt que d’une malédiction, il s’agit ici de la perpétuation post-mortem d’actes barbares.

De prime abord, Le Bateau de la mort apparaît comme le pendant maritime de Enfer mécanique de Elliot Silverstein. La Lincoln Continental Mark III rutilante laisse place à un vieux rafiot mais la finalité reste la même, tout tuer sur son passage. De par cette parenté, on pense un temps que c’est le Diable qui tire les ficelles avant que la révélation ne fasse basculer le film vers une horreur plus concrète aux réminiscences effroyables. Le Bateau de la mort tient également du film de maison hantée et une fois les naufragés montés à son bord, déroule les attendus inhérents au genre. Portes qui s’ouvrent et se ferment comme bon leur semble, l’eau de la douche qui se change en sang, projection soudaine de film en salle de repos, tout est fait pour rendre le passage des rescapés le plus anxyogène possible. A cela s’ajoutent quelques morts, histoire de tendre encore un peu plus une situation déjà particulièrement inconfortable. Pour donner vie à son bateau fantôme, Alvin Rakoff promène sa caméra dans tous les recoins du navire et cherche les angles de vue les plus tarabiscotés. En outre, il multiplie les plans sur les rouages de son moteur dans la salle des machines, coeur battant du bâtiment que les passagers d’infortune n’auront jamais l’idée de venir saboter. De manière générale, ils font preuve d’une grande passivité, ne réagissant guère aux quelques morts qui émaillent le récit. Ils donnent la sensation d’une grande résignation qui a trait au caractère impalpable de la menace. Dans le souci de créer des interactions, Alvin Rakoff et ses scénaristes s’ingénient à personnifier ce Mal à travers le personnage du commandant Ashland, dont on ne sait trop s’il est victime d’une possession ou laisse tout simplement libre cours à ses ressentiments. Ce commandant de bateau déchu sombre en même temps que son navire. Si son corps est sauvé des flots, son esprit n’est déjà plus vraiment présent. Il n’est plus qu’une loque, incapable de se mouvoir seul et rapidement alité. Censé ajouter de la tension au récit, son « réveil » fait l’effet inverse. En roue libre, George Kennedy fait basculer le film dans le grand-guignol sans que sa rivalité avec le capitaine Trevor Marshall s’en retrouve renforcée. Une rivalité qui tient à ce que le second était appelé à succéder au premier à l’issue de cette croisière. Dans la tourmente, le capitaine Marshall tente d’ailleurs de tenir bon la barre, mais il le fait moins par conscience professionnelle qu’en sa qualité de chef de famille. De son métier, il semble avoir retenu en priorité la doctrine non officielle du « Les femmes et les enfants d’abord ! ». Ce qui s’avère bien pratique lorsqu’il s’agit surtout de sauver sa famille. En l’état, le personnage est un pauvre bougre qui subit les événements, loin de tout héroïsme. Il fait ce qu’il peut dans des circonstances exceptionnelles, passant de la sidération à l’horreur. Car ce bateau-fantôme est en réalité un bateau-tombeau qui transporte avec lui les sombres souvenirs liés aux exactions nazies.

Ces sombres souvenirs auront nourri le cinéma à des degrés divers. Le sujet a bien évidemment connu son lot de films historiques dont on distinguera Kapo de Gillo Pontecorvo et 30 ans plus tard La Liste de Schindler de Steven Spielberg pour leur portée polémique, mais aussi toute une série de films qui exploite le filon à des fins sensationalistes. La nazisploitation est née, et avec elle sa figure de proue, Ilsa (Ilsa, la louve des SS de Don Edmonds), que les italiens reprendront à leur compte avec Greta, la tortionnaire de Jess Franco. Et puisque la figure démoniaque du nazi fait un bon méchant, on la retrouve à toute les sauces, même de manière suggérée comme c’est le cas dans Le Bateau de la mort. Un procédé quelque peu roublard puisqu’il ne s’accompagne ici d’aucune réflexion ou justification d’aucune sorte. Les découvertes successives (projection d’un film de propagande, salle d’un rouge vif à la décoration ostentatoire, cadavres en décomposition,…) alimentent mollement un récit qui ne décolle jamais vraiment. Alvin Rakoff joue sur le côté révélation sans avoir fait l’effort au préalable d’installer un mystère convaincant. Le côté étrange du bateau est acquis dès le départ et connaître la nature du Mal qui le possède ne suffit pas à lui faire changer de dimension. Et le film ne peut guère se reposer sur ses personnages à la caractérisation des plus sommaires pour sortir du tout-venant du récit de lieu hanté. On en vient à regretter que l’éperonnage initial se montre plutôt chiche en scènes spectaculaires. Le paquebot de croisière et ses nombreux passagers coulent dans l’indifférence générale, indifférence qui se prolonge tout au long d’un film au rythme plutôt atone. En fait, Le Bateau de la mort ne sait jamais trop où se situer, naviguant à vue dans un océan de clichés par mer trop calme.

Film d’horreur plutôt justement oublié, Le Bateau de la mort n’a que sa belle affiche pour réellement marquer les esprits, pour peu qu’on ait connu la période des vidéoclubs où les jaquettes de films d’horreur rivalisaient en promesses pas toujours tenues. Quand il n’y avait pas carrément tromperie sur la marchandise. Un destin qu’a connu le film d’Alvin Rakoff, retitré Cauchemar nazi à la faveur d’une réédition sauvage 10 ans plus tard, laquelle n’hésite pas à reprendre à son compte le visuel d’un obscur film canadien, Zombie Nightmare.

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