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Le Troisième policier – Flann O’Brien

Ecrit par Loïc Blavier

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The Third Policeman. 1967.
Origine : Irlande
Genre : Fantastique humoristique
Auteur : Flann O’Brien
Editeur : Granit

De la tête et des épaules, James Joyce est l’écrivain irlandais le plus célèbre et le plus célébré. Tellement que bien des auteurs irlandais, si toutefois ils accèdent à la postérité, sont souvent renvoyés à son influence. Et, dans le cas de Flann O’Brien, c’est Joyce lui-même qui a fortement contribué à cet état de choses, puisque l’auteur de Ulysse dressa des éloges de son premier roman, At Swim-Two-Birds, dans lequel des personnages littéraires se rebellent contre l’auteur qui les a fait naître. Ouvertement extravagant, ce roman ne fut en fait que le prolongement d’une idée qu’O’Brien avait déjà utilisée au cours de ses années d’étudiant dublinois. Toute sa carrière durant, celui qui se fit aussi appeler « Myles na Gopaleen », entre autres pseudos (dont Flann O’Brien… son vrai nom est Brian O’Nolan), n’allait pas manquer de verser dans l’absurde. Et ce en langue anglaise aussi bien qu’irlandaise avec des incursions en français, en allemand ou en latin. Alors simple lecteur du Irish Times, il se fit remarquer en envoyant des lettres incendiaires tournant en dérision un poème publié par le journal. Son courrier eut tellement de succès qu’on lui attribua une rubrique satirique en 1940 qu’O’Brien n’arrêta qu’à sa mort en 1966. Comme fonctionnaire, il passa outre les interdictions de publier quoi que ce soit et amusa beaucoup ses collègues, pas dupes de ses pseudonymes. Plus tard, outre ses romans, il publia la satire d’une autobiographie typiquement irlandaise à succès (celle de Tomas O’Crohan, habitant d’une petite île à la culture préservée), une autobiographie fictive et un ballet en trois actes… pour une radio. Mais ce sont tout de même bien ses romans qui lui ont valu la trop maigre reconnaissance internationale : At Swim-Two-Birds, L’Archiviste de Dublin ainsi que Le Troisième policier, son chef d’œuvre, écrit en 1940, que les éditeurs refusèrent alors, qu’O’Brien condamna à la poussière sur une étagère sans se donner la peine de le promouvoir et qui parut finalement un an après sa mort à l’initiative de sa femme.

Un personnage principal sans nom, qui ne s’intéresse à rien sauf au célèbre philosophe, savant, inventeur et psychologue Du Selby et à tous les exégètes qui ont commenté son œuvre, ce qu’il aimerait lui-même faire, se laisse convaincre par son ami Divney d’assassiner le vieux Mathers, qui se promène à heures fixes avec sa cassette pleine d’argent, puis de l’enterrer. Une fois ceci fait, Divney planque l’objet convoité et ne révélera la planque à son associé que lorsque l’affaire sera oubliée. Quand le moment est venu, la bonne poire est chargée d’aller récupérer le pactole qui se trouve sous une latte de parquet dans la maison de Mathers. L’objet est retrouvé, puis le fan de De Selby le laisse retomber. A partir de là, plus rien n’aura de sens : Mathers lui-même réapparaît dans la pièce, la cassette disparaît et l’assassin sans son associé décide de se rendre au commissariat le plus proche pour amadouer les policiers afin qu’ils l’aident à retrouver la précieuse cassette. Mais le sergent Pluck et le policier MacCruiskeen ont bien d’autres choses en tête, comme d’éviter que la population ne se transforme en bicyclette et inversement.

Parler du Troisième policier n’est pas chose aisée, puisque nous sommes là face à un livre qui aligne les situations ubuesques, les dialogues sans logique et les incongruités narratives à un rythme très soutenu. La topologie des lieux visités laisse à désirer, les personnages agissent en dépit du bon sens, leurs raisonnements se perdent dans des circonvolutions oiseuses… Pour ainsi dire, il n’est pas une page qui ne réserve d’instant savoureux. Trop en dire au sujet de ce que le narrateur sans nom (mais qui est doté d’une âme de bon conseil qu’il appelle Joe) nous raconte serait gâcher l’effet de surprise d’un livre dont la moindre des qualités n’est pas d’être totalement imprévisible et de s’éloigner en un instant de son alibi premier, qui en apparence a tout du MacGuffin. Une carte dessinée par des fissures dans un plafond, une visite dans l’éternité via un ascenseur, un gang d’assassins unijambistes, la fabrication de boîtes tellement petites qu’elles n’existent plus, une exécution remise en question par le prix du bois d’échafaud en Hollande, l’âme Joe qui se vexe quand on ose envisager qu’elle serait physiquement écailleuse, voici quelques un des éléments plus ou moins importants, certains imbriqués dans les autres, auxquels nous confronte O’Brian. Mais tout de même, le cœur du roman, la préoccupation principale des deux policiers (le troisième, celui du titre, travaille la nuit en solitaire) virant à l’obsession pathologique, réside dans l’observation des bicyclettes, suspectées de s’humaniser sur le dos des humains qui les chevauchent et qui en contrepartie se « bicyclettisent ». Cela en raison d’un échange d’atomes aggravé par les irrégularités des routes. Le phénomène est tel qu’il est du devoir de Pluck et MacCruiskeen de tenir à jour leurs registres quant au taux réel d’humanité chez un citoyen. Considérons que lorsqu’un homme passe ses journées appuyé contre un mur, c’est mauvais signe, tandis qu’il y a forcement des choses louches chez une bicyclette qui se rapproche d’une cuisine, même si on a jamais encore pu en prendre une en flagrant délit de vol de nourriture. De cette constatation scientifique et présentée comme telle, O’Brian trouve le moyen d’alimenter de la part de ses policiers de nombreuses théories, faits divers et même de simples descriptions totalement surréalistes, qui se dispersent au cours des trop courtes 250 pages du roman.

Y a-t-il un sens à tout cela, aux bicyclettes comme aux autres absurdités ? Selon O’Brian lui-même, il s’agit tout simplement d’une vision de l’enfer. Son enfer est en tout cas pour le moins peu catholique et défie les règles physiques les plus élémentaires. En cela, c’est l’enfer digne d’un amateur de De Selby. Bien que l’œuvre de ce dernier ne vive que dans des notes de bas de pages ou au mieux dans des réflexions internes que se fait le narrateur, elle imprègne le monde des policiers. Caractérisée par les théories absurdes mises au ban d’essai par des expériences souvent désastreuses, la pensée du « grand » De Selby semble être celle qui régit cet endroit. Or, dans ce qui nous est dit de lui, De Selby pourrait aussi bien avoir été le créateur de ce monde hors-normes. Le narrateur est donc plongé dans un monde tel qu’il aurait été si son idole avait eu raison sur toute la ligne. D’où la citation de De Selby en début d’ouvrage : « L’existence humaine étant une hallucination contenant en elle-même les hallucinations du jour et de la nuit (cette dernière étant une insalubre pollution de l’atmosphère due à une masse d’air noir) il ne sied pas qu’un homme de bien soit concerné par l’approche illusoire de l’hallucination suprême qu’on nomme la mort« . Bref, la vie comme la mort sont des illusions, et à ce titre pourquoi devrait-on s’en tenir aux lois physiques et aux conventions comportementales ? L’acte meurtrier lui-même importe peu, et O’Brian s’en détache de façon assez semblable à celle des protagonistes du Buffet froid de Bertrand Blier. L’enfer absurde dans lequel est plongé le narrateur le renvoie en fait au propre détachement « de selbien » dont il a fait preuve lors du meurtre de Mathers. Cette relativisation de la réalité constitue l’essence du monde qu’il s’est lui-même choisi en passant à l’acte criminel au motif qu’il voulait pouvoir publier un livre sur De Selby. En un sens cela aurait pu être un paradis : après tout, son propre système de valeurs basé sur les enseignements de De Selby s’y coule parfaitement. Mais, et bien que cela ne lui vienne jamais à l’esprit, il se rend compte qu’un tel monde est proprement invivable, puisqu’on ne peut y être sûr de rien… pas même de la mort. Il y a donc aussi un aspect kafkaien dans Le Troisième policier, et qui explique en partie pourquoi O’Brien, fonctionnaire tracassé par les lois et les devoirs (et par ailleurs alcoolique notoire) prenait tout avec un humour acide qui s’exprime aussi bien ici.

Tout cela ne serait cela pas aussi attractif si l’auteur n’avait pas été capable de trouver le ton et les mots justes pour mettre en forme une histoire dans laquelle l’absurde s’impose tout naturellement, sans qu’il ne cède à l’hystérie. Le narrateur et protagoniste principal, s’il se montre bien quelque peu tourmenté par ce qu’il vit, joue la carte du stoïcisme qui servirait dans son idée à amadouer les policiers desquels il escompte toujours une aide précieuse pour retrouver la fameuse cassette. Ainsi, bien qu’il nous fasse part de son ressenti face à chaque nouvelle découverte, qu’il en soit partie prenante ou simple témoin, il reste globalement maître de lui-même à moins d’être poussé aux dernières extrémités. Mais ce n’est rien face aux policiers eux-mêmes, qui vivent et alimentent ce surréalisme permanent comme une routine. Il en résulte que la surprise ressentie par le lecteur n’en est que plus forte. Surtout qu’O’Brien sait trouver parfaitement les mots non seulement pour entretenir ce détachement mais aussi pour faire du langage une prémisse de surprise (par exemple : « Je vais allumer la lumière, puis la lessiver pour m’amuser« … on sait alors que l’on peut s’attendre à tout et n’importe quoi), voire un élément de surprise et d’humour en lui même (ainsi les adjectifs sans rapport avec les noms auxquels ils sont associés, ou encore l’usage d’un vocabulaire savant jusqu’au ridicule, un peu à la manière de Pierre Desproges : « C’est un beau desideratum. Comment vas-tu t’y prendre pour le réaliser ou passer du mutandis au mutandum pour arriver à un point honorablement factitif ?« ). Bref, la langue employée est à elle seule une raison suffisante de lire ce roman, qui dans sa version française peut remercier son traducteur Patrick Reumaux (qui est cependant moins inspiré dans sa préface se voulant dans le style du livre). Signalons aussi que la structure de l’histoire, si elle obéit globalement à des règles classiques avec une organisation en chapitres, s’emballe à certains moments pour des notes de bas de pages s’étalant sur plusieurs pages, forçant ainsi à des retours en arrière pour reprendre le fil qu’elles avaient interrompu. Ces notes sont consacrées à l’œuvre de De Selby, et plus particulièrement aux interprétations que donnent ses exégètes sur tel ou tel sujet en rapport avec ce que rencontre le narrateur. Ces notes renvoient généralement à une théorie donnée de De Selby pour rendre compte des analyses qui en ont été faites. Le ton se fait alors volontiers historiographique, les différents exégètes mentionnés ayant chacun émis des opinions divergentes soutenues par leurs propres ouvrages de nature universitaire. Ces querelles enflammées au sujet de théories farfelues constituent en elles-mêmes des sous-intrigues, avec des personnages de chercheurs bien définis polémiquant violemment entre eux : « le sévère » Le Fournier, « le ténébreux » Kraus, « le sardonique » Du Garbandier, « le doux » Le Clerque, Hatchjaw, Bassett etc… Et tout ce petit monde de se déchirer, par exemple au sujet du mystérieux « Codex » de De Selby, des pages manuscrites illisibles que plusieurs prétendent avoir déchiffré sans que personne ne tombe d’accord sur son contenu (cela va d’une « assez belle description des opérations d’agnelage dans une ferme non spécifiée » au « ramassis d’aventures amoureuses et de spéculations érotiques« ) ni même sur son authenticité. Outre une féroce satire du monde universitaire sur plusieurs branches : physique, lettres, philosophie etc… et du pédantisme qu’on peut y trouver, O’Brien utilise ces notes de bas de pages pour désarçonner le lecteur, qui passe sans transition de la vigilance cycliste des policiers aux austères polémiques d’une stérilité absolue… Encore une liberté prise avec les bienséances narratives.

Chef d’œuvre s’il en est, Le Troisième policier aurait du suffire à faire de son auteur un grand nom de la littérature au-delà même de l’Irlande, et en concurrence avec un James Joyce qu’O’Brien prendra d’ailleurs comme personnage à part entière dans L’Archiviste de Dublin, son roman suivant qui recycla plusieurs éléments et personnages du Troisième policier (alors non publié). Dont De Selby, devenu personnage central, savant fou ayant juré d’anéantir le monde et inventeur d’une machine à remonter le temps utilisée pour faire passer le whisky à maturité.

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