Cinéma Documentaire Musical

The Beatles Anthology – Bob Smeaton & Geoff Wonfor

Ecrit par Loïc Blavier

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The Beatles Anthology. 1995.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Série documentaire
Réalisation : Bob Smeaton & Geoff Wonfor
Avec : The Beatles, Neil Aspinall, George Martin, Derek Taylor…

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Voilà presque 40 ans jour pour jour, le 20 août 1969, les Beatles bouclaient l’enregistrement de leur album Abbey Road avec les touches finales apportées à la chanson « I Want You (She’s So Heavy) ». Un mois plus tard, John Lennon annonçait son départ à ses petits camarades. La séparation officielle fut repoussée à une date ultérieure, le temps de résoudre quelques problèmes légaux. En attendant, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr peaufinèrent les bandes des sessions Get Back du début 69 et enregistrèrent leur dernière chanson le 3 janvier 1970, « I me mine ». Le résultat fut confié aux bons soins du producteur Phil Spector, et ne fut mis en vente qu’en mai 1970. Entre temps, en avril, la rupture devint officielle par la bouche de Paul McCartney, une semaine avant que son premier album solo et éponyme ne soit mis à la vente. Une initiative non consultée qui provoqua la colère des autres Beatles, principalement de Lennon, et qui ne fit qu’accentuer les tensions au sein du désormais ex-groupe et de sa propre compagnie, la chaotique Apple. S’ensuivirent des procédures en justice, des règlements de compte par albums interposés, des fâcheries en tout genre. Pourtant, les Beatles avaient toujours la cote : l’album Let it be décrocha la première place des charts américains et britanniques. Paul McCartney envoya son album éponyme à la première place aux États-Unis et la seconde au Royaume-Uni, et son second, Ram, fit l’inverse. John Lennon plaça son Plastic Ono Band dans le top 10 des 2 côtés de l’Atlantique avant d’obtenir une première place dans les deux pays grâce à l’album Imagine. Réputé discret, George Harrison doubla même ses deux illustres ex-collègues en plaçant All Things must pass, son premier effort solo, en tête tant aux Etats-Unis qu’au Royaume-Uni. De son côté, Ringo Starr sortit Sentimental Journey avec un succès moindre (7ème aux Etats-Unis et 22ème au Royaume-Uni) mais il se rattrapa bien en jouant sur les albums de ses camarades et en embauchant les mêmes pour ses propres albums à venir (ainsi, Ringo, album éponyme sorti en 1973, fut le seul à réunir tous les Beatles, même si ils ne travaillèrent pas tous les quatre sur une même chanson).
Bref, la popularité des Beatles ne faiblissait pas. Neil Aspinall, vieil ami du groupe, son assistant, son road manager puis patron provisoire d’Apple (il y restera en fait 40 ans) eut la bonne idée au début des années 70 de se mettre à la recherche de tous les documents vidéo et audio relatifs aux Beatles, avec pour objectif de produire un film d’une heure et demi qu’il aurait baptisé « The Long and winding road ». Son projet tomba finalement dans l’oubli, jusqu’aux environs de 1980, où la télévision tenta de s’en emparer. John Lennon déclara même à ce sujet qu’il n’était pas impossible que les Beatles se reforment pour donner un concert clôturant le spectacle. Son assassinat en décembre 1980 mit un terme définitif à toute espérance de revoir les Beatles réunis. Il n’est de toute façon pas dit que la déclaration de Lennon n’ait pas été du bluff. Dix ans plus tard, nouveau rebondissement : « The Long and winding road », alors très richement documenté, devint une mini série documentaire, et les trois Beatles survivants s’y impliquèrent, évoquant eux-mêmes leur propre histoire en compagnie de Neil Aspinall, du producteur George Martin, du responsable de presse Derek Taylor et de quelques autres intervenants (moins importants). Devenu Anthology à la demande de George Harrison (qui refusa qu’une chanson du seul Paul McCartney désigne l’histoire officiel du groupe), décliné en CD puis en livre, le projet s’accompagna pour faire bonne mesure de « Free as a bird » et de « Real Love », deux nouvelles chansons retravaillées par McCartney, Harrison et Starr sur la base d’enregistrement inachevés laissés par Lennon à sa mort, et envoyés par Yoko Ono. Le résultat musical fut ce qu’il fut, c’est à dire mineur, mais le principal est l’existence de l’Anthology.

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Découpé en huit épisodes d’environ une heure dix chacun, couvrant tout de la naissance des quatre Beatles à la séparation du groupe, le documentaire est du strict point de vue archivistique difficilement attaquable. On y retrouve des chansons et des extraits de concerts remontant à la fin des années 50 et au début des années 60, datant d’avant la sortie du premier album, Please Please Me. C’était l’époque du Cavern Club de Liverpool, des concerts à Hambourg, de Stuart Sutcliffe à la basse et de Pete Best à la batterie. Fort peu inspiré par la musique, le premier laissera finalement son instrument à Paul McCartney pour aller vivre sa vie de peintre avec la photographe Astrid Kirchherr (photographe du groupe à Hambourg) avant de mourir d’une hémorragie cérébrale en 1962, tandis que le second, dont les performances étaient jugées médiocres, sera abandonné -plutôt lâchement d’ailleurs- par Lennon, McCartney et Harrison au profit de Ringo Starr, batteur de Rory Storm and The Hurricanes, autre groupe connu de Liverpool. Avec des bandes retravaillées, des images plus que potables pour des enregistrements amateurs datant de 50 ans et bien sûr l’aspect témoignage de toute cette période, les premiers épisodes sont certainement les choses les plus précieuses de l’Anthology. Niveau musical, par contre, le style des Beatles était encore assez rudimentaire, fidèle aux influences américaines et au merseybeat caractérisant la scène de Liverpool exportée à Hambourg (ce que les trois Beatles survivant avouent sans honte). Tout de même, de ces premières prestations se dégage déjà une féroce énergie rock’n’roll, dopée par l’atmosphère de ces clubs exigus (voire coupe-gorges en Allemagne, où les Beatles connurent leurs premières frasques amoureuses et leur première consommation de produits illicites, à l’origine des « vitamines » utilisées pour pouvoir tenir les heures de concert sans faiblir). A la suite de cette introduction, puis de l’arrivée de Ringo Starr dans le groupe et de l’enregistrement du premier album, nous suivons alors les début de la Beatlesmania, d’abord au Royaume-Uni puis aux Etats-Unis et enfin dans le monde. Environ trois épisodes sont nécessaires pour retracer ces évolutions. Les Beatles courent d’émissions télé en concerts via les plateaux cinémas, cette fois munis de leur propre répertoire. Et il faut bien admettre que cette partie de toute l’Anthology est la plus rébarbative. Les chansons se répètent, les cris du public sont hystériques, et, bref, on en vient à comprendre le ras le bol des membres du groupe, incapables de se concentrer sur leur jeu du fait du bordel pendant leurs prestations et d’autre part réduits à jouer live ad vitam sans pouvoir réellement se concentrer sur leurs chansons en studio (dont certaines eurent bien du mal à être jouées en live, de toute façon). De toute cette partie, le concert au Shea Stadium de New York est certainement le plus impressionnant, de par son ampleur du concert (et sa couleur). Par la suite, avec l’arrêt des concerts et le début des grands albums en studio (et sans conteste de la meilleure période du groupe), l’Anthology prend une tournure différente et se concentre davantage sur la vie du groupe et ses aspects créatifs. Voir la genèse d’albums comme Revolver, Sgt. Pepper et le Magical Mystery Tour (et le téléfilm pour lequel il fut conçu), pendant l’essor du psychédélisme est on ne peut plus fascinant. Même chose pour le White album, Abbey road et les sessions Get Back, mais cette fois ci pour des raisons différentes. Il s’agit ici de voir comment un groupe en lente désagrégation parvient à se maintenir au niveau qui était le sien.
En dépit d’une légère saturation pour ce qui concerne la période courant environ entre les années 1963 et 1966, il n’y a rien à redire. Ce documentaire est fort solide, riche en anecdotes avérées par les Beatles eux-mêmes et ses concepteurs ont abattu un travail de titan pour récupérer les images d’archives, les bandes audios et même les interviews de Lennon, dénichées pour coller au plus près des époques et des évènements mentionnés, de façon à ce que ses témoignages s’apparentent à ceux des trois autres, tournées pour l’Anthology. On peut aussi les féliciter de ne pas avoir exagérément cherché à mettre en scène le documentaire par des procédés faciles qui auraient vite fait de transformer la série en produit purement commercial. Ainsi, si ce n’est peut-être dans les premières images (un peu trop lyriques à mon goût) et dans le dénouement feuilletonesque de certains épisodes (« le concert au Philippines fut un désastre. Pourquoi ? La suite au prochain numéro ! »), l’Anthology demeure un véritable documentaire chronologique s’adressant aux vrai férus des Beatles. Elle n’essaie pas de convaincre les autres, pas plus qu’elle ne cherche à souligner le côté romanesque de leur histoire (ce que bien des reportages -filmés ou écrits- ne se gênent pas de faire). On peut se dire que l’implication des trois Beatles survivants et de leurs principaux collaborateurs a justement empêché cette dérive mythologique. Ainsi, loin d’entretenir la légende, tous parlent ouvertement, avec recul, chacun avec une optique différente. A ce jeu là, Paul McCartney est celui qui ressemble le plus à un narrateur, s’en tenant au faits. Chez Ringo Starr, la nostalgie de cette époque (et pas seulement des Beatles, celle de toutes les années 60) apparaît, tandis que George Harrison semble prendre ce lourd passé avec une certaine désinvolture et un humour qui démontre qu’il n’est plus le plus timide des Beatles, si il le fut un jour. Ce qui nous amène au sujet de l’objectivité de ces témoignages.

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L’histoire des Beatles telle qu’elle est racontée ici est la version officielle, et elle a le mérite de ne pas enjoliver la réalité et de ne pas flatter les egos. A l’inverse, on peut penser qu’elle atténue certains des aspects les moins glorieux du groupe, principalement au sujet de sa dissolution. Peu de choses sont dites au sujet de Yoko Ono ou du manager véreux Allen Klein, deux personnalités décisives dans la rupture du groupe, si tant est que l’on veuille l’expliquer autrement que par les envies devenues divergentes de chaque membre (ce qui semble être la cause la plus probable, entre un McCartney désireux de reprendre les concerts, un Lennon inspiré par l’avant-garde et un Harrison qui supportait de moins en moins le peu d’égard apporté à ses chansons par les deux autres… ne s’étant jamais trop impliqué, Ringo Starr est hors-jeu et « subi » les prises de bec des autres). Il est vrai que certains sujets sont un peu sous-abordés, et que McCartney, Harrison et Starr demandèrent à ce que certaines choses n’apparaissent pas. Mais le principal n’est pas passé sous silence : la signature du contrat avec Allen Klein à laquelle s’est opposé le seul McCartney (qui voulait engager le père de sa femme Linda), la présence envahissante de Yoko Ono durant les sessions d’enregistrement, la qualité médiocre des compositions de George Harrison durant les premières années du groupe, le départ de Ringo Starr pendant l’enregistrement du White album, celui de George Harrison pendant les sessions Get Back (et pour le coup, nous pouvons même assister à l’une de ses engueulades avec Paul McCartney). Tout y est, bien qu’il aurait été possible de rajouter des anecdotes vachardes, comme Lennon proposant de remplacer Harrison par Eric Clapton, ou des exemples de conflits d’égos puériles (la course à qui se mariera le premier). En s’arrêtant pile à la séparation du groupe à la fin de l’enregistrement d’Abbey Road, les « Threetles » (comme furent appelés les trois survivants au moment du tournage) évitent tout de même d’aborder le sujet des procès, de Phil Spector, des démêlés de Apple et des règlements de compte par chansons solo et déclarations interposées. Ces sujets sont atténués, certes, et rappelons que Yoko Ono a elle aussi eut un droit de regard sur le documentaire, mais après tout, cela permet aussi d’éviter de relancer des polémiques qui pour les trois survivants n’ont plus lieu d’être, et qui continuent pourtant régulièrement à alimenter la presse ou les conversations de fans. Pour plus d’approfondissements sur ces différents points, il est effectivement préférable d’aller consulter des études à part. En essayant d’éviter les récits sensationnalistes, bien sûr.

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Maintenant, un dernier mot au sujet des bonus de l’édition DVD. Outre les ajouts logiques (making-of de l’Anthology, de la chanson du clip de « Free as a bird » -très bon d’ailleurs, contrairement à celui de « Real love »), nous y trouvons aussi ce qui aurait ralenti le rythme du documentaire, mais qui est pourtant très intéressant. Par exemple un jam dans le studio de la résidence de George Harrison, agrémenté de parlotte « libre », où les trois évoquent librement leurs souvenirs, parfois sur des sujets futiles (par exemple au sujet de leur coiffure ou de leurs tenus vestimentaires au début de carrière, ou encore sur leur rencontre avec Elvis Presley), ce qui donne un certain aperçu de la vie quotidienne du groupe. Et surtout, un retour au studio d’Abbey Road, où accompagnés de George Martin, les « Threetles » décortiquent les enregistrements des chansons « A Day in the life », « Golden Slumbers », « I’m only sleeping » et « Tomorrow never knows » à l’aide de la console utilisée à l’époque de Sgt. Pepper et de Revolver et de leurs souvenirs (qui ne sont pas forcément au point, d’ailleurs). Extrêmement instructif, à tel point que l’on aurait aimé voir la même chose pour bien d’autres chansons. Comme quoi, en dépit de la richesse des informations contenues dans l’Anthology, il resterait bien d’autres documentaires à tourner sur les Beatles…

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