Cinéma Horreur

La Lune de sang – Jess Franco

Ecrit par Loïc Blavier

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Die Säge des Todes. 1981.
Origine : R.F.A. / Espagne
Genre : Slasher linguiste
Réalisation : Jess Franco
Avec : Olivia Pascal, Alexander Waechter, Nadja Gerganoff, Corinna Drews…

Par une belle nuit de fête dans ce qui a l’air d’être un camp de vacances, le dérangé Miguel essaie de violer puis assassine une jeune femme. Quelques années plus tard, sa soeur Manuela vient le rechercher de la clinique où il avait été interné, avec pour consigne de le tenir éloigné des émotions fortes. Elle le ramène sur le lieu de son crime, qu’elle vient de reconvertir en école privée accueillant pléthore de jolies jeunes filles voulant apprendre l’espagnol. Parmi les étudiantes, Angela et ses copines, engagées dans une amicale compétition pour attirer les faveurs d’Antonio, employé de Manuela et l’un des seuls hommes présents sur les lieux. Toutefois, à la différence de ses amies, Angela cesse vite les gamineries, consciente d’être épiée. Ses troubles seront confirmés quand elle assistera à un meurtre en bonne et due forme. Mais personne ne veut la croire…

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Éternellement voué à suivre les modes cinématographiques du moment, Jess Franco aurait pu n’être qu’un simple exécutant enchaînant les projets ineptes tel un ouvrier à la chaîne travaillant pour des patrons pas très regardants sur la qualité. Vu de loin, c’est précisément ce qu’il est. En y regardant d’un peu plus près, et plus particulièrement en s’attardant sur quelques uns des films qu’il réalisa à la fin des années 60 et au début des années 70 (par exemple ceux où Soledad Miranda tient la tête d’affiche), on finit par percevoir les particularités de son style, qui paradoxalement contribuent à donner de lui cette image de faiseur au mieux inconséquent au pire incompétent. C’est que la patte de Franco, de par ses excès, peut donner l’impression que l’homme est d’un amateurisme incorrigible. Tous ces zooms, tous ces effets de montages et de cadrages hasardeux, cette surenchère de perversions, d’érotisme et de violence, voilà qui ne ressemble guère au legs que donnerait un artiste oscarisable. Et pourtant, Franco en a fièrement fait sa marque de fabrique. Tout est parti de son goût pour l’expérimentation et le psychédélisme, saupoudré d’un amour du jazz qui le poussa à l’improvisation et au refus des structures morales ou artistiques. Telle fut sa ligne de conduite au cours de sa pléthorique carrière. Pour autant, on ne peut pas dire que le résultat fut probant à tous les coups. Homme au caractère bien trempé, Franco était également capable de faire du bâclage éhonté, en fonction de ses conditions de tournage et / ou du sujet qu’on lui imposait (comme lors de ses cocasses excursions chez Eurociné). Les mauvaises langues goûtant peu le style de Franco diront que dans son cas, l’application et le bâclage ne font pas grande différence. Sans nier que même en s’impliquant il lui arrivait de passer à côté de son sujet, on pourra rétorquer que sans envie, Franco pouvait accoucher de choses d’un classicisme assommant, prouvant qu’il était aussi capable d’adopter des films passe-partout. Regarder La Lune de sang, c’est à dire un slasher, permet de voir deux facettes d’un même réalisateur, encore qu’un côté prenne le pas sur l’autre.

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Genre extrêmement basique, le slasher est fortement tributaire de l’homme qui se trouve à la barre. Si les considérations commerciales ont eut tendance à homogénéiser ses représentants (quand les réalisateurs eux-mêmes ne fuyaient pas toute forme d’audace), on ne peut oublier qu’en lui-même, de par sa simplicité, le genre offrait toute latitude aux réalisateurs pour orienter leur film dans un sens ou un autre. C’est pourquoi un homme au style aussi particulier que Jess Franco présentait a priori le profil idéal pour s’y essayer avec succès, d’autant plus qu’en cette année 1981 les slashers ne versaient encore pas trop dans la gaudriole. Un impératif commercial en moins. Et de fait, La Lune de sang se veut plutôt sérieux. Du moins, s’il n’évite pas des maladresses criantes (cette école sur la côte espagnole remplie d’étudiantes sculpturales !), il n’offre pas de soupapes humoristiques, ne fait pas du « body count » une obsession et évite d’avoir recourt au jeu du chat et de la souris avant de mettre à mort un personnage. Franco préfère même faire de son film un « whodunit » plutôt que de trouver un tueur auquel il aurait fallu donner un style marquant. Ce faisant, on finit par établir une comparaison avec le giallo, genre duquel il s’était plusieurs fois approché par le passé. Pas forcément parce que l’identité du tueur reste à découvrir : elle importe aussi peu que ses motivations, et cet aspect est d’ailleurs traité par dessus la jambe (entre le suspect bien trop évident pour être coupable et la révélation finale qui ne rime à rien, heureusement que le film n’a pas été axé là dessus), mais plutôt parce que l’héroïne, Angela, vit dans une paranoïa permanente qui la pousse à s’isoler et la fait passer pour folle aux yeux de ses camarades. Lesquelles sont pour leur part totalement imprégnées de cette mentalité insouciante propres aux victimes désignées des slashers. Entre l’une qui devient névrotique et les autres qui passent leur temps à rechercher un mec, la rupture se marque assez tôt, et le film se scinde entre ces deux profils de personnages. Avantage tout de même à Angela, puisque Franco choisit de lui donner du grain à moudre plutôt que de perdre son temps à narrer le quotidien des victimes désignées, lesquelles n’ont alors plus qu’à apporter leur lot de poses sexy -un peu prudes pour du Franco, d’ailleurs-. Une telle dissociation aurait pu porter ses fruits en termes de climat si toutefois le réalisateur n’avait pris un peu trop son temps avant d’offrir du concret. Les tourments d’Angela ont tendance à prendre des allures convenues (scènes dans le noir, visions subjectives, présence de Miguel et de son faciès défiguré qui observe par la vitre…) joliment mises en scène et servie par une musique psychédélique appropriée, mais plutôt lassantes à la longue. La Lune de sang souffre du mal propre aux slashers, celui des longueurs. Après avoir détaché Angela de ses amies, Franco aurait logiquement dû développer le personnage comme dans les gialli de la belle époque et la rendre parti prenante d’un schéma tortueux. Ce qu’il ne fait pas : à part attendre que le tueur s’en prenne à elle, et avertir ses amies qui s’en foutent (seul Antonio lui prête l’oreille, mais je le soupçonne d’avoir des arrières-pensées) Angela ne fait rien, et le film stagne, donnant l’impression que Franco n’a rien à dire. Il soigne sa mise en scène, mais les traces de son style sont bien furtives et le scénario reste basique. On sent en fait Franco bien plus à son aise dans des scènes qui n’ont apparemment rien à voir avec le reste (encore qu’on se doute bien que l’explication finale sortira de là… il y a des limites aux cheveux sur la soupe), et qui prennent pour appui la relation incestueuse entre Miguel et Manuela. On retrouve à ces quelques occasions le Jess Franco typique, avec gros plans flous sur la lune, nuisettes transparentes et « monstre » romantique butinant sa femme fatale. Cela ne nous avance pas plus, mais ne crachons pas sur un peu de piment pour relever l’ensemble, hélas assez fade jusqu’à l’emballement final.
Arrivé à ce stade, La Lune de sang a fait une croix sur l’ambition : il est effectivement devenu un slasher, même si toujours un peu plus soigné que la moyenne. Et comme dans tant d’autres slashers, nous avons droit au rattrapage express du temps perdu avec liquidation des survivants (ici, pratiquement tout le monde) et cadavres qui ressortent du placard pour traumatiser l’héroïne une bonne fois pour toute. Franco se lâche, les meurtres sont violents à souhaits et l’un d’entre eux étale même une belle complaisance dans le gore qui nous rappelle que nous sommes dans un film européen, à défaut d’avoir vraiment pu retrouver à la patte Franco. D’aucun pourront être satisfaits de ce dernier constat, mais pourtant ils devront se résoudre à regarder un film malgré tout globalement ennuyeux, dans lequel le réalisateur a visiblement voulu s’effacer, peut-être pour parvenir à concilier l’âge d’or du thriller européen (le giallo en tête) et la simplicité du slasher américain. Sage et appliqué tout en tombant à l’occasion dans les travers grossiers, son film aurait incontestablement gagné à faire plus ouvertement de l’expérimentation. Il avait entrouvert la porte (l’histoire de l’inceste, l’isolement d’Angela, les partis-pris esthétiques) mais n’a pas franchi le seuil. Sans préjuger d’une qualité supérieure, cela lui aurait permis d’être plus mémorable sans nuire à la logique du scénario, de toute façon inexistante. Bref, qu’il réussisse ou qu’il échoue, Franco n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il se laisse porter par son style, ce dont il nous frustre ici.

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