Cinéma Thriller

Le Gang Anderson – Sidney Lumet

Ecrit par Loïc Blavier

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The Anderson Tapes. 1971.
Origine : Etats-Unis
Genre : Thriller
Réalisation : Sidney Lumet
Avec : Sean Connery, Dyan Cannon, Martin Balsam, Christopher Walken…

Fraichement libéré après dix ans de cellule, John Anderson n’en a pas fini avec le crime. A peine a-t-il retrouvé sa copine Ingrid dans le luxueux appartement de celle-ci qu’il envisage déjà de monter un gros coup et de cambrioler en une fois tous les logements des riches occupants de l’immeuble. Pour mener à bien cet audacieux projet, il embauche ses camarades détenus relâchés avec lui et reprend contact avec ses anciennes connaissances. Mais il ne sait pas que lui et certains autres de ses comparses sont sous la surveillance de plusieurs officines gouvernementales.

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Les écoutes illégales et la surveillance clandestine au début des années 70 ? Le Watergate, bien sûr ! Et pourtant non : Le Gang Anderson, parfois vendu sous le nom du Dossier Anderson, est sorti tout juste un an avant l’arrestation des « cambrioleurs » au siège du parti Démocrate, et est adapté d’un roman de Lawrence Sanders paru encore un an plus tôt. Tout précurseur qu’il puisse être, Sidney Lumet n’était pas devin et aurait été bien en peine de prédire l’avenir. Toutefois, ce n’est pas forcément un hasard si le sujet a fini par être utilisé dans une œuvre de fiction… Il était dit que de tels procédés allaient un jour ou l’autre être utilisés illégalement par des institutions dont la rectitude morale n’est pas franchement la qualité première. Le contrôle et la surveillance ont toujours été d’actualité, et l’arrivée de nouveaux moyens technologiques ne pouvait manquer de déboucher sur un Watergate. Le Gang Anderson n’a fait qu’anticiper de peu l’inéluctable, et n’a même pas été aussi loin que la réalité… Car les écoutes et l’espionnage vidéo ne partent pas ici du sommet de l’État. Ce sont juste des moyens utilisés par diverses officines de sécurité qui se révèlent par ailleurs incapables d’utiliser correctement leurs « sources » illégales et de communiquer entre elles les informations glanées -ce qui pour le coup, anticipe aussi les dysfonctionnements qui eurent des conséquences si lourdes 30 ans plus tard, le 11 septembre 2001. Il en résulte l’impression d’une certaine gabegie, comme si ces autorités maîtrisaient encore mal ces nouveaux moyens dont elles disposent. Mais à vrai dire, ce thème n’est pas au cœur du film, le gang Anderson et la surveillance dont ses membres sont les victimes étant deux trames bien distinctes qui, tout en évoluant de façon parallèle, ne se rencontrent jamais. Ce qui n’est d’ailleurs pas sans donner l’impression que Lumet n’a pas vraiment utilisé à plein rendement le pan « technologique » de son scénario, et qu’il s’est en gros limité à en faire un écho à la déclaration de Duke Anderson qui ouvre le film en jugeant que ses dix années de prisons ont été cher payées, eu égard au banditisme employé par des élites sévissant en toute impunité. La surveillance dont lui et ses comparses sont les objets lui donnent raison, et son côté absurde -et dangereux- est mis en avant tant par les différents procédés employés que par son étendue : que ce soit les écrans de contrôle du gardien de l’immeuble que prévoit de dévaliser Anderson, un gamin d’une des familles qui y logent muni d’une CB ou le rival amoureux d’Anderson qui espionne l’appartement d’Ingrid, la surveillance est partout, témoignant d’une société où la sécurité confine au voyeurisme jusqu’à l’absurde. Ce qui souligne encore davantage la triste fatalité à laquelle se heurte le gang Anderson, dès le départ mal engagé. En cela, le film préfigure Un après-midi de chien : dans l’un comme dans l’autre on retrouve le déroulement semi-humoristique d’un casse condamné.

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Au premier rang des mauvais présages se trouve déjà la personnalité même de chaque bandit. Derrière le meneur Anderson, dont la prison n’a fait que faire ressortir son côté rebelle, les membres du gang forment un assemblage hétéroclite ayant l’ostracisme pour point commun. On retrouve donc un antiquaire homosexuel, un jeune sans perspective d’avenir (Christopher Walken dans un de ses premiers rôles), deux noirs victimes de racisme, un vieillard ayant vécu si longtemps en prison qu’il ne sait plus vivre libre et un gorille de la mafia en fin de course. La singularité de ces bandits remonte jusqu’au chef de la mafia lui-même, soutien principal de l’expédition : un vieil impotent révéré non pas pour son charisme ou ses capacités de raisonnement, qui n’existent plus, mais bien parce qu’il a toujours été le chef, et que la tradition veut qu’il le reste. Lumet force un peu le trait (le petit vieux déphasé et le cabotinage de Martin Balsam en homosexuel), écornant encore au passage le sérieux de l’expédition, mais ce faisant il permet aussi de susciter une sympathie certaine pour tous ces personnages, y compris pour la brute mafieuse, condamnée à être trahie et impitoyablement éliminée. Son but n’est clairement pas de faire un cinéma outrageusement spectaculaire, mais bien de monter un groupe bigarré lancé dans une expédition hasardeuse qui le verra confronté à des locataires tout aussi divers, allant des petites vieilles excitées par tant d’action à ce pourri prêt à sacrifier sa femme pour sauver ses biens. C’est bel et bien l’aspect humain et les faiblesses qui en découlent qui intéressent le réalisateur dans son histoire, ce qui est d’ailleurs tout aussi valable pour les forces de police qui finiront par intervenir : eux aussi ont leurs propres défauts (voir comment certains peinent à suivre l’effort physique demandé par cette intervention). Ce ne sont pas des surhommes, tout comme les gars de Anderson ne sont pas d’intouchables professionnels du crime. D’où ce second degré permanent puisque tout peut déraper à tout instant, d’un côté comme de l’autre. De cette absence de certitude et de maîtrise naît aussi l’empathie, qui dans le cas de Anderson prend aussi la forme du sentiment par l’entremise d’une femme, sa petite amie retrouvée et qui vit désormais au crochet d’un bon bourgeois peu désireux de laisser sa « protégée » auprès d’un truand sur le retour. Et bien entendu, au milieu de tout cela, Lumet parvient à créer un suspense favorisé par un montage adapté (notamment lorsque la police est alertée et que l’artillerie lourde se met en place sans que le gang ne se doute de quoi que ce soit) et qui lui aussi fait peser la fatalité sur ce cambriolage bien trop ambitieux.

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Moins flamboyant que ne le sera Un après-midi de chien, Le Gang Anderson n’en est pas moins construit sur les mêmes bases. Sidney Lumet y démontre déjà le savoir-faire dont il fera preuve quatre ans plus tard, et notamment cette capacité à faire revêtir plusieurs tonalités à une même histoire dans un style décontracté (et même un peu funky avec la BO de Quincy Jones) évocateur d’un climat social en mutation et sur lequel le réalisateur possède déjà une vision qui ne demande qu’à être travaillée plus profondément. Si le film est très plaisant, il nous laisse malgré tout un peu sur notre faim au niveau thématique et ne se hisse donc pas au niveau des meilleures œuvres de la riche filmographie de Lumet.

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