Cinéma

Guerre froide et péril rouge sur Hollywood 3 : Retour sur la chasse aux sorcières

Ecrit par Gilles Vannier

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PARTIE III : RETOUR SUR LA CHASSE AUX SORCIÈRES

En 1947, la capitale du cinéma se transforme donc, comme on a pu le voir, en arène politique. Alimentant la psychose anticommuniste, la Commission sénatoriale d’enquête sur les activités antiaméricaines (l’HUAC) dénonce les opinions « subversives » de nombreuses personnalités hollywoodiennes. C’est le début d’une nouvelle ère d’inquisition. Rancunes et suspicions seront longues à s’éteindre et le monde du cinéma restera profondément traumatisé par cette crise sans précédent.

Les célébrités sur la sellette

Le monde entier a les yeux fixés sur Hollywood : en mettant en cause des célébrités du monde prestigieux du cinéma, les politiciens membre de la Commission s’assurent une incomparable publicité. En fait, la Commission avait été créée en 1937 et s’était déjà livrée à des enquêtes préliminaires. Toutefois, pendant la seconde guerre mondiale, l’alliance militaire avec l’Union soviétique avait fait momentanément oublier la « menace soviétique » qui reviendra donc au premier plan dès le début de la guerre froide.
Officiellement rétablie en 1945, la Commission agite aussitôt le spectre du « péril rouge », suscitant ainsi une véritable hystérie au sein d’une opinion publique mal informée et toujours méfiante à l’égard des « intellectuels ». Légalement, l’HUAC est seulement habilitée à proposer des amendements à la constitution. En réalité, la Commission dépassera largement ses attributions en organisant la persécution systématique de toutes les personnalités progressistes, sans reculer devant la calomnie ou de grossières manipulations et en s’appuyant sur les prétendues révélations de la presse réactionnaire. Pour beaucoup de membres de l’HUAC (comme son président J. Parnell Thomas, ex-adversaire fanatique du New Deal, ou le député John Rankin, dont l’antisémitisme est notoire), le moment est propice pour un « règlement de comptes » qui discréditera définitivement les intellectuels libéraux qui avaient milité activement à gauche durant les années 30.

Or beaucoup de ces intellectuels (écrivains et avocats notamment) travaillent pour le cinéma. Hollywood apparaît donc comme une cible idéale. Les audiences débutent à huis clos au printemps 1947 avec les dépositions des témoins de l’accusation. Parmi ceux-ci, la mère de Ginger Rogers, qui révèle que sa fille a obstinément refusé de prononcer la phrase « Partager, tout partager, c’est ça la démocratie ! » pour les besoins du film d’Edward Dmytrick Tender Comrade (1943). Afin de frapper l’opinion, l’HUAC fait ainsi défiler des personnalités influentes, qui se posent en ardents défenseurs des valeurs démocratiques américaines : Jack Warner, Louis B. Mayer, Walt Disney, Gary Cooper, Robert Montgomery, Ronald Reagan, George Murphy, Robert Taylor et Adolphe Menjou, ce dernier se proclamant « le spécialiste hollywoodien du communisme ».

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Après six mois de cette pression psychologique, les audiences sont ouvertes au public au mois d’octobre. pendant deux semaines défilent à la barre vingt-trois témoins qui déposent spontanément pour l’accusation et dix-neuf témoins « réticents », assignés à comparaître par la Commission. Dix de ces dix-neuf personnalités incriminées refuseront obstinément de coopérer : John Howard Lawson, Dalton Trumbo, Lester Cole, Alvah Bessie, Albert Maltz, Ring Lardner Jr., Samuel Ornitz, Herbert Biberman, Edward Dmytrick et Adrian Scott.

Les « Dix » de Hollywood

Parmi ces contestataires, que l’on désignera comme les « dix » d’Hollywood, les scénaristes sont en majorité. Lawson a été successivement directeur général de journal à Rome, puis attaché de presse de la Croix-Rouge américaine pour l’Europe, avant de connaître le succès à Broadway. Comme scénariste, il est d’abord engagé sous contrat à la MGM, mais il choisit bientôt de poursuivre sa carrière en indépendant, travaillant notamment pour les producteurs Walter Wanger et Samuel Goldwyn et pour la Fox. Il collabore ainsi à des films de propagande antifascistes comme Blocus (Blockade, 1938), Sahara (1943) ou Counter-Attack (1945). Il est enfin l’un des fondateurs de la « Screen Writer’s Guild », le très influent syndicat des écrivains de cinéma. Venu lui aussi du journalisme, Dalton Trumbo, qui a débuté avec de petits films comme Road gang (1936), est devenu dès 1945 l’un des scénaristes les mieux payés d’Hollywood. Parmi ses contributions les plus célèbres, citons Tender Comrade et Un nommé Joe (A guy Named Joe) pour l’année 1943, ainsi que Trente secondes sur Tokyo (Thirty Seconds over Tokyo, 1944). Lester Cole, journaliste indépendant, est surtout connu pour le scénario d’Aventures en Birmanie (Objective Burma, 1945). Alvah Bessie et Albert Maltz comptent parmi les meilleurs scénaristes travaillant sous contrat avec les grands studios. On doit au premier Du sang sur la neige (Northern Pursuit, 1943) et il a également collaboré avec Cole au scénario d’Aventures en Birmanie ; au crédit du second, citons Tueur à gages (This Gun for hire, 1942) et Cape et poignard (Cloak and dagger, 1946). D’abord journaliste, puis publiciste (pour David O’ Selznick), Ring Lardner jr. a ensuite travaillé au scénario de La Femme de l’année (Woman of the Year, 1942), Des hommes de demain (Tomorrow the World, 1944) et de Cape et poignard. Quant à Samuel Ornitz, c’est le moins connu des Dix, avec un seul film important à son actif : Three Faces West (1940).

Le groupe des Dix compte aussi deux réalisateurs et un producteur. Venu au cinéma après une formation théâtrale, Herbert Biberman est l’un des fondateurs de la Ligue antinazie de Hollywood. D’abord scénariste, il a ensuite mis en scène des films de série B comme One Way ticket, Meet Nero Wolfe (1936), The Master Race et Action in Arabia (tous deux en 1944). Edward Dmytrick est rentré à la Paramount en 1923 alors qu’il était encore étudiant. Après avoir été monteur dans les années 30, il dirige des films de série B à partir de 1939. Il se fera un nom à la RKO avec des réalisations plus ambitieuses telle que Adieu ma belle (Murder my sweet, 1944), Retour aux Philippines (Back to Battan) et Cornered, tournés en 1945, et surtout avec Feux croisés (Crossfire, 1947).
Adrian Scott a débuté au théâtre avant de travailler comme scénariste vers 1940. Il deviendra ensuite producteur à la RKO, notamment pour les films réalisés par Dmytrick.

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Les professionnels du cinéma seront nombreux à réagir violemment contre les activités de la Commission, estimant qu’il s’agit là d’une véritable violation des droits civils garantis par la Constitution.
Les protestataires constituent le Comité pour le Premier Amendement sous l’égide de John Huston, qui en est le président, de William Wyler et de Philip Dunne. Pour émouvoir l’opinion publique, on mobilise de nombreuse vedettes (dont Humphrey Bogart, Lauren Bacall, Danny Kaye, Richard Conte, Gene Kelly) qui se rendent en groupe à Washington pour défendre les droits légaux des accusés. Leur arrivée aura un tel retentissement qu’il faudra provisoirement suspendre les audiences.

Affrontement à la barre

Les débats s’enveniment dès la reprise des audiences. Paul McNutt, avocat-conseil des « Dix-neuf » défie la Commission de citer, dans les films produits au cours des huit dernières années, des éléments de propagande communiste et réclame la projection de la totalité de ces films en séance. Un autre des avocats de la défense conteste ouvertement le bien-fondéde cette procédure : « L’objectif réel de cette enquête est de porter l’hystérie à son comble, de sorte que la Commission puisse décider à son gré des engagements et des licenciements, plaçant l’art cinématographique sous la coupe d’une véritable censure politique. »
Pour leur part, les Dix, entrainés par John Howard Lawson, n’accepteront pas de répondre à la question : « Êtes-vous ou avez-vous jamais été communiste ?« , ce qui leur vaudra d’être inculpés pour outrage au Congrès. Considérant la Commission elle-même comme anticonstititionnelle, ils refusent de se réfugier derrière le cinquième amendement de la constitution des Etats-Unis, qui reconnaît à tout citoyen le droit de refuser de témoigner si cela risque de l’incriminer lui-même. Le comité pour le premier amendement ne peut approuver cette attitude intransigeante et finit par se dissoudre.
L’industrie américaine cinématographique se désolidarisera dans sa grande majorité, des victmes de la « chasse aux sorcières ». Le 24 novembre 1947, l’Association des producteurs de cinéma se réunit à l’hôtel Waldorf-Astoria de New York pour décider de l’attitude à adopter face aux Dix et pour définir sa politique pour les années à venir : estimant que les Dix ont gravement compromis l’industrie du cinéma, l’association décide de se priver de leurs services tant qu’ils n’auront pas modifié leurs positions et déclaré publiquement et sous serment qu’ils ne sont pas communistes.

La liste noire

Les dirigeants des studios décident de ne plus employer dorénavant « ni communistes, ni membres de tout autre groupe ou parti prônant le renversement des institutions gouvernementales américaines par l’insurrection ou par tout autre moyen illégal« . Ainsi est née la fameuse « liste noire » de sinistre mémoire, qui va s’allonger à mesure que les audiences de la Comission vont se poursuivre (et grâce au zèle de censeurs bénévoles) jusqu’au milieu des années 50.
Il y aura toutefois des exceptions à cette soumission servile des magnats du cinéma. Dans son ouvrage The Hollywood Tycoons, Norman Zierold rapporte que Samuel Goldwyn, pourtant profondément hostile au communisme et à l’Union soviétique, est très réticent vis-àvis de la Commission, car il lui semble que ses procédés ne sont pas conformes aux idéaux démocratiques américains et qu’il n’appartient pas à une commission du Congrès de se poser en arbitre du droit du travail. Goldwyn estime en outre que les principaux responsables, dans cette affaire, sont précisément les producteurs qui manifestent le plus bruyamment leur anticommunisme et qui cherchent ainsi à faire oublier qu’on leur doit les films incriminés (Louis B. Mayer et Jack Warner entre autres).
Goldwyn pense qu’une attitude plus modérée servirait mieux la cause de l’industrie cinématographique. Apprenant que la Commission se propose de convoquer son ami, le scénariste Robert Sherwood, pour répondre de certaines scènes prétendues suspectes des Plus belles années de notre vie (The Best Years of Our Lives, 1946), il télégraphie au président J. Parnell Thomas pour exprimer son point de vue personnellement lors des débats. Il menace, en cas de non-recevoir, d’en appeler directement à l’opinion publique. Beaucoup pensent que c’est l’attitude ferme du producteur qui amènera Parnell Thomas à abandonner l’enquête.

La procédure pénale traînera en longueur pendant plus de deux ans avant que les Dix ne soient effectivement obligés de purger des peines de prison. (En 1950, John Berry produit et met en scène un court-métrage, The Hollywood Ten, où il prend très courageusement leur défense). Mais entre-temps, des groupes de pression réactionnaires, comme la Motion Picture Alliance for the Preservation of American Ideals, réclament à cor et à cri la reprise des audiences afin de « nettoyer » Hollywood du poison communiste.
La Commission a pu s’appuyer sur le fait qu’un certain nombre de personnalités hollywoodiennes (dont quelques uns des Dix) ont été membres du parti communiste dans les années 30 et 40. Par ailleurs, plusieurs célébrités ont apporté leur appui à des campagnes progressistes qui se sont parfois révélées d’inspiration communiste. Il n’en faudra pas plus pour que la chasse aux sorcières batte son plein, d’autant que l’actualité favorise la psychose anticommuniste : c’est d’abord la guerre de Corée, puis le procès de l’espion Alger Hiss, qui occupait un poste de confiance auprès du président Roosevelt ; enfin, le sénateur Joseph McCarthy s’est hissé sur le devant de la scène politique en dénonçant le « péril rouge » et en mençant de révéler l’identité des agents communistes infiltrés aux plus hauts niveaux du gouvernement. Des feuilles à scandale comme « Red Channels » publient sans cesse de nouveaux noms, qui viennent grossir la liste noire. En 1951, la Commission décide de reprendre ses séances.

Les dirigeants des studios évincent d’autant plus impitoyablement les suspects que l’industrie du cinéma traverse alors une sérieuse crise financière. c’est ainsi que le réalisateur Abraham Polonsky, villipendé par la presse hollywoodienne après avoir déposé devant la Commission, sera aussitôt licencié. De son côté, une ligue patriotique comme l’American Legion établit une « liste grise », regroupant les noms de personnalités soupçonnées de « sympathies communistes ». Chacun n’a qu’une crainte : figurer sur la liste de quelqu’un ! Un climat malsain de délation systématisée s’instaure : pour se racheter, lorsqu’on figure sur l’une de ces listes, il faut non seulement faire publiquement acte de contrition, mais encore livrer d’autres noms. Pour être définitivement blanchi, il faut ensuite marchander avec les associations patriotiques et écrire un ou plusieurs articles anticommunistes dans la presse réactionnaire : ce n’est qu’à ce prix que l’on peut retrouver du travail. Ainsi s’explique le navrant I Was a Sucker for a Left Hook écrit par John Garfield peu avant sa mort, alors que sa carrière est déjà irrémédiablement gâchée.

On évalue généralement à plus de 300 personnes le nombre de ceux qui ont été victimes de cette véritable épuration. Seul des Dix, Edward Dmytrick capitulera en 1951, allant même jusqu’à dénoncer ses amis (et notamment John Berry qui avait risqué sa carrière pour le défendre en réalisant The Hollywood Ten). Beaucoup ne lui pardonneront jamais cette attitude déshonorante. Dalton Trumbo, Abraham Polonsky ou Howard Da Silva refuseront toujours de faire la moindre concession à leurs accusateurs. Citons encore Robert Rossen (L’un des dix-neuf), Elia Kazan, Sterling Hayden, que l’on verra défiler à la barre des témoins ; Larry Parks, Zero Mostel, Gale Sondergaard (épouse d’Herbert Biberman), Marsha Hunt, Jeff Corey et bien d’autres seront inscrits sur la liste noire et resteront au chômage. D’autres scénaristes comme Carll Foreman, John Berry et Joseph Losey refuseront purement et simplement de répondre à la convocation de la Commission et se réfugieront en Europe.
En fait, bien des artistes inscrits sur la liste noire trouveront néanmoins du travail aux États-Unis. ce sera le cas de Polonsky et de Trumbo, qui écrit en 1957 dans The Nation : « Les studios tout en respectant en apparence la liste noire, n’ont cessé de faire travailler anonymement ces artistes« . En fait, les producteurs, s’ils ne prennent aucun risque politique, n’entendent pas pour autant se priver de collaborateurs de talent, qui se dissimulent désormais derrière un pseudonyme ou derrière le nom d’un ami (bien des complications en résulteront dans ce dernier cas). c’est ainsi qu’en 1956, Dalton Trumbo remporte un Oscar, sous le pseudonyme de Robert Rich, pour le scénario des Clameurs se sont tues (The Brave One).

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La critique cinématographique Richard Corliss a rendu hommage à cette vitalité, « étonnant mélange de tempérament artistique et de sens des affaires« , qui a permis à Trumbo de poursuivre sa carrière pendant ces terribles années 50 : « Trumbo voyait un défi à relever là où d’autres se croyaient vaincus par la fatalité. Toujours aussi prolifique, écrivant des scénarios à 3000 dollars au lieu des 75 000 dollars qu’il touchait auparavant, il a réussi, tout au long de cette période critique, à ne jamais descendre au-dessous de 18 000 dollars par an.« .
Corliss reconnaît cependant que cette production clandestine n’est pas extrêmement convaincante : « Il serait certes réconfortant de pouvoir dire que Trumbo et les autres proscrits ont écrit, sous leurs divers pseudonymes, les meilleurs films des années 50. En réalité ces œuvres de commande sont assez banales« . Il faut ajouter qu’ils se sont vu souvent reléguer dans des productions de troisième catégorie ou dans des circuits de distribution semi-clandestins. Dans le meilleurs des cas, cependant, leurs œuvres présentent ce désarmant mélange de manichéisme et de naïveté, qui caractérise les intellectuels libéraux de cette époque. La seule exception qui confirme la règle semble être Michael Wilson, qui a écrit le scénario d’Une place au soleil (A Place in the Sun, 1950) et de L’Affaire Cicéron (Five Fingers, 1952) avant d’être inscrit sur la liste noire et à qui l’on devra par la suite d’aussi brillantes réussites que Le Sel de la terre (Salt of the Earth, 1954), La Loi du seigneur (Friendly Persuasion, 1956 – le scénario datait de 1946), Le Pont de la rivière Kwaï (1957) et Lawrence d’Arabie (1962).

Les années 60 marqueront la fin de l’ostracisme ayant frappé les victimes de la chasse aux sorcières. Les portes des studios se rouvrent officiellement devant Dalton Trumbo lorsque Otto Preminger lui demande le scénario d’Exodus (1960). Mais Herbert Biberman, qui a réalisé dans des conditions précaires et en dépit d’obstacles inouïs, devra attendre 1969 pour tourner Esclaves (Slaves). La même année, Polonsky fait enfin sa rentrée avec Willie Boy, vingt ans après son premier film, L’Enfer de la corruption (Force of Evil, 1949). Ring Lardner Jr. revient en grâce en 1965, signant le scénario du Kid de Cincinnati, puis celui de Mash (1970). Quant à Lawson, le « meneur » des Dix, il s’est réfugié à Moscou.
La commission d’enquête sera officiellement dissoute en 1966. ironie du destin, son président J.Parnell Thomas, condamné pour escroquerie, a rejoint le dernier des Dix encore en prison !

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