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Mariés, deux enfants – Ron Leavitt & Michael G. Moye

Ecrit par Loïc Blavier

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Married… with children. 1987 – 1997.
Origine : Etats-Unis
Genre : Sitcom
Réalisation : Ron Leavitt & Michael G. Moye
Avec : Ed O’Neill, Katey Sagal, Christina Applegate, David Faustino…

Ayant déjà investi Hollywood grâce au rachat de 50% de la 20th Century Fox, le businessman Rupert Murdoch était en ce début des années 80 bien décidé à fonder un nouvel empire audiovisuel, ce qui passait obligatoirement par l’entrée sur le réseau télévisé américain. C’est ainsi que la Fox vit le jour, résultat du rachat d’un réseau indépendant appelé à s’imposer au milieu des trois géants qu’étaient ABC, CBS et NBC. 25 ans plus tard, le succès de Murdoch ne fait plus aucun doute. La Fox est désormais une institution télévisée des États-Unis, connue pour l’orientation particulièrement partisane pro-républicaine de sa branche d’information, pour ses nombreuses télé-réalités putassières exportées à travers le monde, pour la diffusion d’évènements sportifs populaires et pour quelques séries télé plébiscitées par les grosses chaînes étrangères (Bones, Fringe, Dr. House). Bref, la Fox n’est pas un modèle d’anticonformisme. Et pourtant, à ses débuts, et bien que cela dura fort peu de temps, elle tenta de miser sur la liberté de ton, à l’image de Canal + en France, créée à la même période. Ce qui explique que pour sa toute première série en prime time, un peu plus d’un an après sa création, la Fox ait acquis Mariés, deux enfants auprès de deux auteurs et producteurs, Ron Leavitt et Michael G. Moye, déjà associés dans l’écriture et la production de plusieurs séries, et fraîchement « libérés » par NBC de leur série It’s Your Move, victime de la concurrence de Dynasty. Pour Mariés, deux enfants, l’objectif était à la fois fort clair et très audacieux : créer une sitcom prenant le contre-pied de ses rivales, à commencer par le très propret Cosby Show, caractéristique de l’aspect familial et conformiste des sitcoms. Bien que la série de NBC soit clairement la plus visée par Mariés, deux enfants -pour preuve le titre de travail adopté par Moye et Leavitt, « Not the Cosby Show »-, elle ne doit cette situation qu’au fait qu’elle n’était que la concurrente en vogue du moment. Car dans le monde de la série télévisée familiale américaine, ce ne sont pas les exemples de niaiseries qui ont manqué depuis la fin de la guerre. Prenons l’exemple de Leave It to Beaver, sitcom diffusée entre 1957 et 1963 mettant en vedette un enfant joué par Jerry Mathers, que l’on retrouve pour un épisode de Mariés, deux enfants dans son propre rôle. Has been réduit aux animations de supermarchés, tancé par les deux enfants Bundy, Mathers participe avec une auto-dérision toute à son honneur à l’enterrement en grande pompe réservé par la série la tradition puritaine des sitcoms. Au grand dam de certaines associations familiales ou de particuliers rétrogrades qui tentèrent de la faire censurer, contribuant ainsi à braquer les projecteurs sur elle (depuis lors, les producteurs envoient chaque année un bouquet de fleurs à Terry Rakolta, leur « opposante » la plus ardente). Un seul épisode fut véritablement censuré aux États-Unis, il s’agit de « Rendez-Vous Au Tribunal » dans la saison 3, dans lequel les Bundy et les Rhoades intentent un procès à un motel qui a filmé leurs ébats amoureux.

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Dit comme ça, Mariés, deux enfants pourrait être vue comme une série prétentieuse, bassement provocatrice et racoleuse, qui ne serait finalement que l’ancêtre de la télé poubelle. Ce que la série n’est absolument pas, bien qu’établir la parenté entre sa propre liberté de ton et les pitreries décomplexées de certaines séries et de la télé-réalité soit tentant. Car dans le fond, Mariés, deux enfants est elle aussi très conformiste, et c’est paradoxalement ce qui la sauve. C’est même sa plus grande qualité… Ainsi, aussi beauf que soit Al, aussi vulgaire que soit Peggy, aussi bimbo que soit Kelly, aussi obsédé que soit Bud et aussi conflictuels que soient leurs liens familiaux, les Bundy forment malgré tout une famille très unie, et même indivisible. Le génie de cette série est de montrer que l’affection familiale n’est pas vouée à s’exprimer dans un schéma classique, celui utilisé par le Cosby Show et compagnie. Que Mariés, deux enfants transpose dans un milieu populaire un genre, le sitcom, qui déborde de clichés puritains n’est même pas l’essentiel. L’essentiel est que son humour s’en prend à tout le monde, va très loin dans les défauts de ses personnages, et qu’il démontre que même en les écornant ainsi avec complaisance les personnages principaux demeurent particulièrement attachants. Et même plus que les Huxtables (famille du Cosby Show), tant l’imperfection des Bundy évoque des choses bien plus présentes dans le quotidien de ses spectateurs, qu’ils soient américains ou non (la série a été remakée dans 11 pays, de la Russie au Chili, la plupart du temps avec un succès commercial à la clef). L’identification n’en est que plus facilitée, et la famille Bundy ne fait après tout qu’exagérer une réalité peu glamour bien plus répandue que la vie en rose vécue par ses concurrents (qui pour leur part masquent les défauts, ce qui leur donne cette allure respectable si factice). Les Bundy vivent dans l’adversité et l’animosité, mais ils l’assument parfaitement et s’en fichent pas mal, voire s’y fondent avec un certain masochisme. Après tout, si dans la très grande majorité des épisodes les Bundy sont victimes de la fatalité -la malédiction des Bundy tant évoquée et même explicitée dans l’épisode en 3 parties concluant la saison 6- dans quelques autres ils choisissent eux-mêmes de refuser qui l’argent, qui les femmes, qui la gloire… Pas une seule fois en 259 épisodes la série ne se prend au sérieux ni n’affiche une gravité superfétatoire. Elle ne se veut pas non plus une série à « message » : Mariés, deux enfants n’a rien à apprendre à personne, et certainement pas de leçons de morale à donner. Elle joue la carte du divertissement total en s’appuyant sur des réalités concrètes sans tabous (le sexe et l’argent sont évoqués sans détour quasiment à chaque épisode), universellement partagées, triviales ou non, mais qui dans le cas des Bundy ne prêteront jamais à conséquence, contrairement à ce qui se passerait dans la vie réelle. Justifiant ainsi toute la structure des sitcoms, c’est à dire des décors minimalistes au sein desquels le salon et son canapé sont le point d’ancrage, des rires et applaudissements (enregistrés en direct car la série fut tournée la plupart du temps en public) et même la chanson d’ouverture « Love and marriage » aux accents très ironiques du crooner familial Frank Sinatra (chanson hélas remplacée par une musique d’ascenseur vaguement ressemblante dans les DVD à partir de la saison 3), Mariés, deux enfants nous immerge dans la vie d’une famille proche de ses spectateurs au point de leur offrir une vie par procuration dans laquelle leurs propres travers et ennuis seraient non seulement appréciés comme autant de qualités humaines mais aussi, privilège de la fiction, protégés de toute retombée sociale. Mariés, deux enfants est un peu l’utopie d’un monde, ou plutôt d’un quartier, voire d’un living room dans lequel on pourrait tous se laisser aller.

C’est armés de ces considérations sociologiques dédramatisantes que Leavitt et Moye ont pu rendre si sympathiques des personnages qui n’ont rien pour eux. Ils ont même réussi l’exploit de faire une icône d’un beauf comme Al Bundy, vendeur de chaussure sous-payé à la vie sexuelle inexistante, amateur de bière, de sports virils, de bowling, de John Wayne (Hondo est son film préféré), de playmettes siliconées dans les magazines ou au Nudie Bar, de toilettes (sa pièce favorite dans la maison) et pourfendeur du féminisme, des français, de la natation synchronisée, des femmes obèses et de l’hygiène corporelle. Il ne s’agit pas d’une affection au second degré pour un personnage excessif : Al Bundy est réellement un personnage attachant, que l’on reconnaisse ou non une part de soi dans ses caractéristiques. Le fait que le sort s’acharne sur lui et qu’il prenne cela à la rigolade malgré ses éternelles complaintes permet largement de ne pas donner d’importance à ce qui dans un autre contexte aurait pu paraître détestable. Il en va de même pour la méchanceté dont il fait preuve envers pratiquement tout le monde, et qui s’exprime par des réparties foudroyantes : dans le monde de Mariés, deux enfants où rien n’a d’importance, il faudrait manquer singulièrement d’humour pour s’en offenser. Par exemple, les grosses clientes de son magasin, sa cible privilégiée, ne sont que les formes que prend le sort pour persécuter Al Bundy, lui qui ne rêve que de filles peu farouches. Elles ne sont pas vraiment des personnages, ce sont des abstractions, des émanations de la malédiction Bundy. Dès qu’un personnage se fait un peu plus consistant, chose rarissime, Al Bundy fait preuve d’un esprit plus ouvert. La même chose est valable aussi bien pour les homosexuels que pour les français ou toutes les cibles de son organisation « NO MA’AM » (National Organisation of Men Against Amazonian Masterhood) apparue dans la saison 8. Là encore, une fois la surface grattée, on découvre que Mariés, deux enfants repose sur un socle très conventionnel. Et puis après tout, Al est tout aussi sarcastique envers sa famille. C’est une question de réaction face au fatalisme, puisqu’il ne peut rêver à rien (chaque fois qu’une opportunité plaisante s’offre à lui, le sort lui revient en pleine figure), si ce n’est à se replonger dans une gloriole éphémère, celle du lointain souvenir de ses quatre touchdowns lors de la finale du tournoi municipal inter-lycées de football.
Les autres membres de la famille Bundy ne bénéficient pas de la même aura légendaire que Al. Et ce pour une simple raison : Al est toujours celui sur lequel le sort s’acharne en dernier ressort, celui qui n’obtiendra jamais ce qu’il veut. Peggy, son épouse, personnifie son malheur et y veille au grain plutôt par intérêt personnel que par réel désir d’ennuyer son mari. Elle est l’origine, et même, dirons-nous, la faute originelle de Al Bundy, celle qui a brisé net sa carrière de footballeur et à l’en croire, sa vie. Le mariage a consacré son triomphe sur Al, et les enfants ont intensifié sa chute. Issue d’une famille de bouseux consanguins (que l’on voit lors de certains épisodes, exceptée la mère de Peggy, dont on n’entend que la voix et qui par son poids s’apparenterait selon les descriptions à une créature lovecraftienne), elle est l’inverse de Al. Elle ne travaille pas, fait main basse sur son argent qu’elle dépense en futilités et parvient toujours à ses fins. La plupart du temps sur le dos de son mari, qu’elle continue à tourmenter jusque dans le lit conjugal, ce qui est pour lui la pire des abominations. L’éducation des enfants et les tâches ménagères sont le cadet de ses soucis. Vulgaire et égocentrique, Peggy est l’antithèse de la femme au foyer telle qu’elle était perçue dans les années 50. Mais malgré tout, elle aussi est incontestablement sympathique. Pour profiteuse qu’elle soit, elle est la raison qui a fait d’Al Bundy ce qu’il est, ce qu’au fond lui-même apprécie grandement. Il ne changerait sa vie pour rien au monde, et elle-même ne saurait profiter d’un homme moins grognon et plus riche, comme elle en a l’occasion dans le triple épisode de la saison 11 au cours duquel le couple Bundy se sépare. Leur union est tordue, mais après tout heureuse : Peggy la profiteuse et Al le râleur y trouvent tous deux leur compte.

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Lorsqu’il ne sont pas occupés à désespérer leur père sous l’œil bienveillant ou indifférent de leur mère, c’est à dire lorsqu’ils bénéficient « d’aventures » qui leurs sont consacrées, les enfants Bundy reproduisent plus ou moins cette harmonie amour / haine version frère et sœur. Futur héritier de la malédiction des mâles Bundy, Bud est un perdant, comme son père. Kelly est souvent impliquée dans ses mésaventures, ou tout du moins ne se prive pas pour les lui faire ressentir davantage. Toutefois, Kelly n’est pas tout à fait comme sa mère, elle n’a pas le triomphe facile et peut elle aussi très bien être la victime de son frère. Tâtonnantes lors des premières saisons, leurs personnalités ont fini par se fixer logiquement sur des préoccupations typiquement adolescentes : le sexe et les études. Kelly est aussi séductrice et stupide que Bud est intelligent et méprisé par les filles. C’est donc à un perpétuel conflit que se livrent ces deux enfants irresponsables, chacun utilisant sa propre arme pour se jouer de l’autre. Des gamineries allant du plan machiavélique à la simple vanne en passant. Et pourtant, là encore, derrière leur apparente mésentente, Bud et Kelly s’apprécient grandement. Quelques épisodes montrent même leur solidarité. Chacun a besoin de sa tête de turc privilégiée, et, l’âge aidant (car arrivés à un certain stade dans les dernières saisons, il convient de les sortir de l’âge ingrat) ils finissent même par devenir inséparables, Bud jouant le rôle de l’agent (intéressé) de Kelly, devenue actrice, sans que leurs caractéristiques propres ne varient d’un iota. En même temps qu’ils accentuent le climat de désordre permanent qui règne dans la famille Bundy en ajoutant le conflit frère / sœur à la discorde père / mère, Bud et Kelly servent aussi à illustrer la nature de la relation parents / enfants sous toute ses variantes (mère / fille, père / fils, mère / fils, père / fille). Bien moins souvent abordée, elle ne dispose pas de conventions pré-établies, si ce n’est peut-être le traitement violent réservé par Al aux petits amis de Kelly. Seul autre « code » amorcé, le côté mère poule de Peg envers Bud a rapidement disparu. Ce maigre traitement des échanges générationnels se justifie surtout par la fibre fort peu pédagogique de Al et de Peggy, largement plus prompts à se moquer de leurs enfants qu’à les soutenir (mais là encore, il existe des exceptions venant attester de la solidité des liens familiaux). Pour le reste, Al rechigne à parler des problèmes féminins de Kelly et n’a qu’un seul conseil à prodiguer à Bud (« ne te marie pas ») tandis que Peg se comporte davantage comme une amie que comme une mère. En un sens, les chiens de la famille, délaissés, et qui ont régulièrement droit à des épisodes consacrés et à leurs propres tares et misères, occupent le même rôle que les enfants aux yeux des parents.
Voisins des Bundy, les Rhodes / D’Arcy complètent la distribution fixe de la série. Marcy est d’abord mariée à Steve Rhodes jusqu’au milieu de la quatrième saison puis, suite au départ volontaire de l’acteur David Garrison, à Jefferson D’Arcy jusqu’à la dernière saison. Le couple Rhodes représente les citoyens conventionnels, choqués par les manières des Bundy mais finalement attirés par eux, au point eux aussi de se laisser aller à leurs penchants. Proche de Peggy, Marcy se plaît ainsi à persécuter Al, qui pour elle, bonne bourgeoise républicaine, est le prototype du barbare. Leur antagonisme durera jusqu’à la fin de la série, et de mémoire il n’y a qu’un seul épisode dans lequel ils sympathisent vraiment, mais elles se rejoignent dans le rôle dominateur qu’elles veulent attribuer à la femme. Marcy est plus proche de Peggy, sans que leur personnalité ne se ressemble pourtant. Steve Rhoades est le pendant masculin de Marcy, et passe ses quatre saisons à lutter vaille que vaille contre les tentations que constituent pour lui les manières sans-gêne de Al, qui cherche à lui faire ouvrir les yeux sur le caractère oppressant du mariage, surtout avec une femme comme Marcy, raillée pour sa dégaine de « poulet »… Marcy comme Steve sont ostensiblement manipulés par les Bundy, mais leur proximité jamais remise en question avec leurs voisins démontrent qu’au final, même des citoyens respectables ont en eux une part de « Bundy ». Les choses changent un peu, et pas forcément en bien il faut l’admettre, lorsque Steve est remplacé par Jefferson, qui pour le coup est semblable à Al, si ce n’est qu’il constitue le parasite de son couple, comme Peg est celui des Bundy. Mais il est dans ses préoccupations totalement inféodé à Al, ce qui n’est pas sans poser un problème : puisque Al peut prétendre dominer quelqu’un, même si ses plans aboutissent toujours à de cruels échecs, la portée de sa légendaire poisse s’en trouve amoindrie. Il n’est plus seul au monde. Toutefois, on finit par s’accommoder du personnage de Jefferson, même si il demeure toujours un peu creux.

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Mariés deux enfants n’est pas une série très propice au renouvellement positif. La première vraie modification est survenue lors de la septième saison, avec l’arrivée d’un nouvel enfant chez les Bundy, mais avait été annoncée l’année d’avant. Puisque Katey Sagal était enceinte, les scénaristes décidèrent d’incorporer sa grossesse à la série, ce qui a par ailleurs abouti à d’excellents épisodes. Mais la fausse-couche de l’actrice mit fin à cette aventure et l’éloigna pour plusieurs épisodes (elle s’absentera encore lors d’une saison ultérieure, probablement pour cause de grossesse). Décision fut prise de faire de la grossesse de Peggy un mauvais rêve au terme duquel Al se réveille au onzième épisode de cette sixième saison. Pour la septième saison, l’idée avait visiblement fait son chemin malgré tout, car apparu alors le personnage de Seven, gamin de 7 ans abandonné par la cousine de Peggy (jouée par Linda Blair). L’objectif de ce personnage était d’adoucir le ton de la série… Ce qu’il a effectivement fait, provoquant la colère des fans et le repli des scénaristes, qui abandonnèrent Seven du jour au lendemain sans qu’aucune explication ne soit donnée dans la série, malgré quelques clins d’œil par la suite (dont un avis de recherche sur une bouteille de lait). Une bonne chose, puisque lors de sa présence dans la série, ce gosse a toujours l’air de se demander ce qu’il fait là. Il ne comprend absolument pas l’ambiance de Mariés, deux enfants et récite son texte avec fort peu de conviction. Il suinte l’innocence et la naïveté, ce qui est bon pour une sitcom conventionnelle mais certainement pas pour celle-ci. Il n’en était pourtant pas moins devenu le centre d’attention, détournant la série de son credo habituel. Autre changement au résultat douteux : la création du NO MA’AM. Al avait beau dominer Jefferson D’Arcy, il n’en restait pas moins profondément seul dans sa misère d’homme esclave. Là, il se pose en chef de groupe et perd ainsi l’une de ses plus grandes qualités. NO MA’AM tend même à l’éloigner de sa famille, et si ce n’est pour quelques contre-exemples (par exemple celui de la pose d’une antenne satellite), la série perd une partie de sa saveur lors des épisodes incorporant l’organisation NO MA’AM, qui dans le fond ne sont qu’une version plus trash des pieds nickelés. D’autres changements ont régulièrement vu le jour, sous la forme d’incorporations de personnages secondaires qui ont presque tous finis par devenir négligeables ou par être supprimés : un petit ami fixe de Kelly (Vinnie Verducci, joué par Matt LeBlanc, qui aura droit à son propre épisode faisant office de pilote à l’éphémère spin off Top of the Heap). Amber, la nièce de Marcy plus ou moins partie pour être la petite amie déçue par Bud. La journaliste Miranda Vera Cruz de la Jolla Cardenal toujours prompte à entasser publiquement Al Bundy. Le flic habitué aux Bundy qui intégrera finalement la troupe de NO MA’AM. Ephraim, le père de Peggy, qui interviendra à plusieurs reprises lors de sa brouille avec sa femme (logée chez les Bundy)… Seul un personnage réussira à s’imposer in extremis, dans les deux dernières saisons : Griff, collègue de Al au magasin de chaussures. Et encore, pas mal de tâtonnements furent nécessaires avant de lui donner de la consistance. Dès le début de la saison 1, Al avait un partenaire, un tombeur vaniteux qui n’a duré que sept épisodes. Puis à la saison 8, deux nouveaux associés ont été essayés : un qui ne dura qu’un seul épisode (il sera écrasé par la chute d’une cliente obèse !) et un autre, un jeune homme, un footballeur, sorte de version de Al au même âge qui disparut après cinq épisodes. Griff, un divorcé qui s’imposa dans la saison 9, fut un pilier de NO MA’AM dont l’apport se voit surtout au magasin de chaussures, où lui et Al fulminent des plans foireux. Pas forcément agaçants, la plupart d’entre eux sont même amusants, ces personnages n’en contribuent pas moins à détourner la série de ses racines familiales, ce qui est malgré tout un peu dommageable.

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En fin de compte, la meilleure période de Mariés, deux enfants est celle des débuts, jusqu’à la saison 6. Par la suite, sans toutefois devenir mauvaise, la série est moins homogène dans la qualité et donne la sensation d’être hésitante jusqu’à la dernière saison, qui renoue plus ou moins avec la simplicité des débuts. Al, Peggy, Kelly, Bud et les deux voisins, tel est le schéma de base duquel il est difficile de sortir. L’humour tourne toujours autour des mêmes choses illustrant les caractéristiques de chaque personnage (par exemple l’odeur des pieds de Al, la cuisine de Peggy, les poupées gonflables de Bud et les devoirs scolaires de Kelly) et les producteurs de la série ont très certainement dû penser que la lassitude gagnerait le public, d’où les tentatives de changements, mais c’est l’inverse qui se passe. Progresser en terrain connu est un atout majeur de cette série centrée justement sur le train-train quotidien, et cela n’empêche en rien les scénaristes d’avoir une imagination débordante, apte à renouveler la forme sans jamais trahir le fond comme c’est le cas avec Seven et NO MA’AM, qui ont tendance à procéder dans l’autre sens. L’absence de gravité dans le traitement des thématiques les épaulent grandement et leur permet de faire flirter Mariés, deux enfants avec le cartoon. Ainsi, non seulement les Bundy ne pâtissent jamais du manque de nourriture ou d’argent, mais ils peuvent en outre se permettre de prendre des libertés avec la réalité physique : nombreuses sont les chutes qui devraient tuer Al, nombreuses sont les électrocutions qui auraient dû le rôtir, nombreuses sont les blessures graves qu’il devrait endurer (par exemple lors d’un excellent épisode où il tente de monter un atelier de bricolage avec Jefferson) mais il n’en est jamais rien. Al se rapproche un peu du Tom de Tom et Jerry ou du coyote de Chuck Jones. Au cours de la série, les Bundy arrivent même à égarer la maison des Rhodes qu’ils étaient chargés de surveiller, ils affrontent une malédiction plongeant un village anglais dans des ténèbres éternelles, Al rencontre des extra-terrestres venus dérober ses chaussettes et il vend son âme au diable (joué par Robert Englund) contre une nouvelle carrière glorieuse au football… Quelques exemples des capacités cartoonesques et surréalistes de la série. Il est extrêmement rare que les évènements d’un épisode aient des répercussions dans les épisodes suivants. A l’occasion, les scénaristes déplacent aussi les Bundy, parfois accompagnés de leurs voisins, en d’autres lieux : l’Angleterre, donc, mais aussi le far west, la plage, Las Vegas et même le supermarché, où la famille décide de prendre ses vacances. Il n’y avait donc aucun soucis à se faire sur le sentiment de lassitude, d’autant plus que la brièveté des épisodes (qui durent une vingtaine de minutes) leur permet d’être très denses, là encore à la manière des cartoons. Et quand bien même un épisode ne serait pas forcément drôle, il subsiste toujours cette bonne humeur et cette proximité que l’on entretient avec les personnages, qui permet de pardonner bien des choses ou de faire oublier que tout n’est pas forcément compréhensible par un public étranger. Car si cette sitcom a entraîné l’identification de spectateurs de nombreux pays aux Bundy, elle s’adressait en priorité au public américain, et recèle par conséquent de caméos, de vannes à la concurrence ou d’évocations (sportives ou télévisuelles, principalement) que l’on ne saisit pas toujours de l’autre côté de l’Atlantique. Par exemple, la « position Fox » lors de laquelle les Bundy se munissent d’objets métalliques devant leur télévision fait écho aux problèmes de réception de la chaîne à ses débuts. Mais immergés dans le torrent d’humour dont fait preuve Mariés, deux enfants, ces broutilles importent guère.

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Annulée à l’improviste au terme de la onzième saison, Mariés, deux enfants n’aura jamais connu le dénouement dantesque qu’elle aurait mérité. Ses taux d’audience en baisse et la concurrence imposée par d’autres sitcoms, qui ont toutes profité de la décomplexion amenée par la série de Ron Leavitt & Michael G. Moye (à commencer par Les Simpsons… mais si le côté « trash » a été depuis largement dépassé, aucune n’a à mon sens retrouvé le même dynamisme), ainsi peut-être que le ras-le-bol d’une Fox de plus en plus en quête de respectabilité auront eu raison d’elle. 11 saisons d’une vingtaine d’épisodes -sauf la première, qui en compte 13- auront toutefois été largement suffisant pour en faire un monument de la télévision. Ses acteurs ont d’ailleurs eut beaucoup de mal à sortir de leur image, sauf peut-être Amanda Bearse, alias Marcy, qui fit fructifier une carrière de téléaste entamée sur Mariés, deux enfants. Ed O’Neill resta la plupart du temps à la télévision, obtenant son plus gros rôle dans Dragnet, tout comme Katey Sagal qui parallèlement à des séries télé (Futurama pour la plus connue) poursuivit une confidentielle carrière de chanteuse initiée avant qu’elle ne devienne Peggy Bundy, Christina Applegate a toujours du mal à s’imposer au cinéma tandis que David Faustino, le moins bien loti du lot, vient de boucler une web-série intitulée Star-ving dans laquelle il ironise avec son ami Corin Nemec (de Parker Lewis ne perd jamais) sur leur statut de has been auxquels on ne propose que des télé-réalités pour artistes oubliés. Il y retrouve aussi ses comparses de Mariés, deux enfants, venus faire des caméos et signifier ainsi qu’eux aussi savent ce qu’ils doivent à la série, qui a non seulement accompagné une génération de spectateurs (par exemple en France, le samedi midi sur m6 en sortant du collège !) mais aussi eux-mêmes. On ne saurait réduire Mariés, deux enfants à de simples épisodes éparses (du style des deux best of, celui de la production et celui des acteurs qu’on peut voir en fin de saison 9 -la moins bonne avec la 10-) ni à des DVDs des « Épisodes les plus scandaleux ». C’est un tout, dont la vision laisse ses fidèles de la première heure très nostalgiques. En cela aussi, malgré son irrévérence, Mariés, deux enfants ne rompt pas la tradition des sitcoms.

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