Romans et nouvelles Thriller

État d’urgence – Michael Crichton

Ecrit par Loïc Blavier

etatdurgence

State of fear. 2007.
Origine : Etats-Unis
Genre : Thriller
Auteur : Michael Crichton
Editeur : Robert Laffont

Le réchauffement climatique est en route, l’humanité court à la catastrophe si elle ne fait rien. Dirigé par Nicholas Drake, le NERF est l’une des organisations écologiques les plus en vue, et entend bien changer les choses. Elle a en vue un projet extrêmement ambitieux : traîner l’État américain en justice pour le compte de Vanuatu, une île indépendante du Pacifique s’estimant menacée dans son existence du fait de la montée des eaux provoquée par le réchauffement climatique. Afin de financer ce procès qui s’annonce en fait comme celui qui décidera si oui ou non le réchauffement existe, le NERF compte sur les généreuses donations du riche et excentrique George Morton. Celui-ci a toujours soutenu la cause du NERF. Mais à la suite de ses fréquents et secrets entretiens avec un dénommé Kenner, en congé de la haute administration, Morton se montre de plus en plus regardant sur le mode de fonctionnement et de pensée de son organisation. Jusqu’au scandale : au cours d’une cérémonie organisée par Drake pour le nommer citoyen de l’année, un George Morton enivré annonce à son auditoire consterné qu’il ne financera plus le NERF. Son départ dans la foulée se conclut par un accident de voiture près de l’océan. Le corps de Morton n’est pas retrouvé, et il est considéré comme mort. Peter Evans, son avocat, doit malgré tout tirer cette étrange affaire au clair. Suivant des instructions laissées par Morton, il s’embarque en compagnie de Sarah Jones, assistante de Morton, ainsi que de Kenner et de son associé Sanjong Thapa dans une série d’enquêtes sur une organisation terroriste écologiste qui risque bien de remettre en cause sa propre conviction sur le réchauffement climatique.

État d’urgence est un livre polémique, conçu justement pour faire débat. On ne fera donc que peu de cas de son appartenance au roman d’aventure. C’est une sorte de sous-James Bond nous amenant dans diverses contrées contrastées (l’Antarctique, un parc national américain, la Papouasie), employant quelques personnages de femmes aussi fortes que bien sculptées, tant des méchantes que des gentilles -une d’elles aura le privilège de devenir la copine du personnage principal-, des méchants aux ambitions mégalomanes et balançant des scènes d’action improbables en guise de point d’orgue. Le fin du fin étant une cérémonie de rebelles anthropophages près de la Papouasie… pour le coup on sort de James Bond mais on est plus proches du primesautier Cannibal Ferox que de l’élaboré Cannibal Holocaust. C’est dire si l’aventure ne va pas chercher bien loin, avec son fil rouge pas désagréable à suivre mais franchement dépourvu de toute surprise et qui plus est parasité par l’abus d’ingrédients polémistes (notes de bas de pages, graphiques, dialogues…).
En fait, Michael Crichton semble avoir délaissé l’aspect ludique de son roman pour se concentrer sur la retranscription de ses convictions scientifiques. Ainsi, chaque personnage semble représenter une posture courante face au sujet du réchauffement climatique. Peter Evans croit fermement en ce réchauffement, mais devra bien admettre que son savoir est extrêmement mince et ne repose en fait que sur le battage médiatique organisé par Drake et le NERF, incarnant pour leur part les militants et organisations écologistes influents dans le monde politique, capables notamment d’obtenir des faveurs, comme celles, financières, de George Morton ou celles, promotionnelles, de l’acteur Ted Bradley. De l’autre côté se trouve Kenner, sceptique vis-à-vis du réchauffement climatique et qui prend bien la peine d’expliquer le pourquoi du comment à qui veut bien l’entendre… C’est à dire pas grand monde, puisque l’idée même du réchauffement climatique est tellement enracinée dans l’esprit des gens qu’il leur est difficile de la remettre en cause.
Crichton a beau expliquer dans son « message de l’auteur » en fin de livre qu’il prône avant tout la dépolitisation des sujets scientifiques (c’est à dire les confier uniquement à des organismes privés travaillant selon une méthodologie qu’il explique de long en large…), gage selon lui de l’indépendance et donc de la pertinence des recherches, il est évident qu’il ne croit pas au réchauffement climatique. Son livre est truffé de notes de bas de pages renvoyant à des ouvrages ou à des citations allant immanquablement dans ce sens et s’achève même sur une bibliographie commentée couvrant une vingtaine de pages. Comme si Crichton rédigeait une thèse. Tout un attirail universitaire sans lequel État d’urgence serait resté un simple best seller. Mais puisque la démarche se veut scientifique, et que par là Crichton a réussi à s’inviter dans le débat à coup de références, le roman est devenu une œuvre polémique citée en bien ou en mal par diverses figures impliquées dans le sujet international le plus brûlant de ce début de XXIème siècle. Notons que certains scientifique cités par Crichton ont pris leurs distances avec celui-ci, lui reprochant d’avoir manipulé leurs travaux. Cela dit, dans le fond, État d’urgence ne mérite vraiment pas d’être pris au sérieux tant Crichton scie lui-même la branche sur laquelle il s’est assis. On ne peut que sourire face aux grossières caractérisations de ses personnages, avec d’un côté le gentil Kenner, patient dans ses explications, discret dans ses rapports humains et à la science infuse (c’est grâce à lui que Crichton cite ses références à tour de bras) et de l’autre les écologistes hystériques qui ne veulent rien entendre et qui n’ont d’autre source d’information que les mass medias. Ce sont des endoctrinés, purement et simplement. On peut encore les sauver, comme pour Peter Evans, Sarah Jones et Jennifer Haynes, mais pour cela il faut combattre la désinformation à la solde de l’intangible SPECTR organisation terroriste mondiale cachée derrière le NERF et plus ou moins directement les gouvernements. Avec de tels raccourcis qui plairont certainement à Hollywood (à moins que les embrigadés écolos empêchent l’adaptation de se mettre en marche -enfoiré d’Al Gore !-), Crichton évite ainsi le débat. Une attitude qui pour le coup n’est guère scientifique et qui aurait tendance à vouloir substituer un dogme par un autre. Les boniments personnels au sujet de la nécessaire dépolitisation des sciences (avec exemples historiques à l’appui : l’eugénisme suivant la montée du racisme en occident et le lyssenkisme favorisé par la philosophie matérialiste en URSS) apparaissent clairement hypocrites face aux opinions tranchées affichées par Crichton tout au long du livre. En un sens, c’est bien dommage, puisque Crichton marque quelques points au cours de son exposé.
Le recul que l’on doit avoir vis-à-vis des médias est effectivement nécessaire. Là dessus, on ne peut donner tort à Crichton. De même, les relations entre la science et les considérations économiques d’une part et politiques d’autre part constituent un sujet qui mérite d’être étudié. Les scientifiques ne devraient effectivement pas travailler sous quelque forme de pression que ce soit. Mais à partir de cette constatation, Crichton saborde complétement l’argumentaire de son propre roman. Car pourquoi donner plus de crédit aux sources qu’il cite qu’à celles avancées par les organisations écologistes, tout aussi étayées ? Contrairement à ce que laisse entendre le roman -dans lequel les organisateurs du procès Vanuatu peinent à rassembler des sources fiables-, les tenants du réchauffement climatiques ont eux aussi publié de nombreuses études sérieuses… En dehors de son professionnalisme propagandiste, le personnage de Kenner a ceci d’avantageux qu’il permet de se rendre compte que le commun des mortels ne pourrait certainement pas tenir une discussion scientifique poussée sur le réchauffement climatique. Toutes les conversations de béotiens reposent en effet sur les très superficielles déclarations parues dans les médias. Il aurait été intéressant que Crichton place face à Kenner une nemesis aussi instruite, capable de lui rétorquer avec ses propres sources. Le livre n’aurait alors plus été un best seller, mais un débat scientifique contradictoire difficile à lire. Ce qui nous ramène donc à la question de savoir si le grand public pourrait effectivement maîtriser un sujet aussi complexe que celui du réchauffement climatique (que la science ne maîtrise d’ailleurs pas totalement elle-même, chose admise par Crichton, qui oublie ainsi avoir fait de Kenner un « je-sais-tout »). Ce qui paraît douteux… Il ne lui reste donc plus qu’à placer sa confiance en telle ou telle source d’information, ce qui le condamne à rester à la merci d’une forme de propagande (le roman de Crichton n’en est qu’une de plus, et certainement pas la plus fameuse, y compris dans le camp des sceptiques), ou bien à la servir sciemment selon ses opinions personnelles. Car si la science se doit d’être dépolitisée pour lever le doute sur ses observations, en attendant, il faut bien prendre parti et par exemple lutter pour ce que l’on juge être le meilleur moyen pour que la science puisse s’exprimer. Ce qui revient à faire de la politique, et je me permets de dire qu’un monde où chaque État et groupements d’États défendent leurs propres intérêts économiques -reposant très largement sur le secteur privé, donc sur la recherche des bénéfices- n’est pas exactement le lieu rêvé pour cela.
En fait, à défaut d’inciter à se ranger de tel ou tel côté vis-à-vis du réchauffement climatique (quoique son argumentaire est tellement biaisé qu’il en devient contre-productif), État d’urgence permet de se saper le moral en constatant de la précarité du citoyen lambda pris au milieu d’un tourbillon d’informations difficilement vérifiables et parfois même sans vérité universellement établie. Ce débat scientifique est un peu comme un débat historique : chacun trouvera toujours de quoi apporter de l’eau à son moulin.

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