Biographique Romans et nouvelles

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines – William S. Burroughs & Jack Kerouac

Ecrit par Loïc Blavier

etleshippopotames

And the Hippos Were Boiled in Their Tanks. 2008.
Origine : Etats-Unis
Genre : Drame policier biographique
Auteur : William S. Burroughs & Jack Kerouac
Editeur : Gallimard

Lorsqu’ils rédigent Et les hippopotames… en 1945, Burroughs et Kerouac sont deux inconnus. Venant juste de se mettre aux drogues après avoir déjà pas mal bourlingué, le premier ne s’est même pas encore essayé à l’écriture, tandis que le second en est encore à ses balbutiements d’écrivain, rédigeant de courtes histoires qu’il refaçonnera peu après dans le monumental Avant la route. Partageant un appartement avec leurs copines respectives, ils fréquentent aussi le même cercle d’amis. Parmi eux, Lucien Carr et David Kammerer, dont la relation s’achevant en meurtre allait constituer un élément déterminant dans le façonnement de la Beat Generation, fournissant le sujet du roman qui nous intéresse ici et sur lequel beaucoup d’encre a coulé depuis, aussi bien de la part de biographes que de membres éminents de la Beat Generation. Kerouac lui-même écrira deux fois de plus sur cette histoire, les deux fois en réinventant les faits. Non pas par pudeur, mais essentiellement parce qu’entre le moment où Carr acheva de purger sa peine de deux ans d’emprisonnement et celui où Kerouac devint une valeur sûre pour les maisons d’éditions, de l’eau avait coulé sous les ponts et Carr, devenu une figure montante dans le milieu de l’édition, renâclait à voir sa réputation entachée par un récit fait par deux de ses plus proches amis de l’époque (Ginsberg s’était déjà laissé convaincre d’abandonner un projet de roman, et en 1945 Burroughs et Kerouac ne trouvèrent pas preneur). Bien qu’il n’ait jamais renié ses anciens camarades, soutenant leurs créations lorsqu’elles ne l’impliquaient pas directement (il demanda même à Ginsberg de supprimer la dédicace de Howl le mentionnant), il ne voulait pas voir ressurgir cette vieille affaire. Pourtant, l’existence des Hippopotames… était connue. Quelques extraits en filtrèrent, Kerouac aurait en vain cherché à sortir le livre, mais aussi bien Carr que Burroughs, ce dernier jugeant le livre médiocre, continuèrent jusqu’à leur mort à s’opposer à une publication intégrale. Il fallut attendre le décès de Carr en 2005 pour que l’exécuteur testamentaire de Burroughs, ami de Carr, aidé par l’exécuteur de Kerouac, laisse enfin le roman refaire surface pour une publication en 2008.

Et voici donc l’histoire sulfureuse de Lucien Carr et David Kammerer, cette fois -a priori !- sans déguisement. Une bien étrange affaire que celle-ci, puisque Kammerer, ami d’enfance de Burroughs, de 14 ans l’aîné de Carr, fut une sangsue accrochée à ce dernier, qu’il rencontra alors que lui-même était prof et Carr élève. Les changements d’école puis les déménagements n’y firent rien : Kammerer continua à suivre Carr partout, y compris jusque dans le cercle pré-Beat auquel il est vrai il eut également accès via Burroughs, son vieil ami. Dérangeant, énervant et supposé avoir été pris une fois en train d’essayer de pendre le chat de Kerouac (ce qui explique l’animosité que lui porte la copine de ce dernier… étrangement, Kerouac, qui adorait ses animaux, ne réagit pas), et pourtant personnellement apprécié par Kerouac et Burroughs, Kammerer était atteint d’obsession homosexuelle pour Carr. Lequel était en couple à l’époque. Tant et si bien que Carr décida un beau jour de quitter les États-Unis en s’embarquant avec Kerouac dans la marine marchande. Mais des soucis administratifs et même des négligences personnelles vinrent contrarier ce projet, à la grande réjouissance de Kammerer. C’est un soir que le meurtre eut lieu : face à une énième insistance de Kammerer, Carr poignarda celui-ci, jeta le corps à l’eau et parti prendre conseil auprès de Burroughs et de Kerouac, lesquels l’encouragèrent à avouer son crime à la police mais se gardèrent bien de le dénoncer. Ce qui leur valut un bref emprisonnement.

Vous allez me dire « Blavier, bougre de con, tu viens de résumer tout le roman ! ». Effectivement… Toutefois, les Hippopotames ne sont pas un roman policier, et n’ont certainement pas été écrits dans le but de faire du suspense. Il s’agit d’un témoignage sur un dossier criminel dont la finalité est censée être connue par les lecteurs. C’était déjà le cas lorsque l’affaire Carr / Kammerer s’est produite, et ça l’est encore plus 60 ans après, au moment de la publication, alors que le cercle Beat new yorkais est passé à la postérité, et avec lui ce fait marquant, que certains caractérisent comme étant l’acte de naissance du mouvement, celui à partir duquel les principaux protagonistes se mettent en marge de la société -ou la réintègrent à plein temps, comme Carr à sa sortie de prison-. Les co-auteurs concentrent leur attention sur ce qui a amené le drame, bien plus que sur le meurtre en lui-même, qui est d’ailleurs quelque peu dramatisé. Carr a assassiné Kammerer avec un couteau et a jeté son corps à l’eau, tandis qu’ici Phil assassine Al à la machette et balance son corps dans la rue. La fiction a beau être plus proche de la réalité que dans Avant la route (où Kammerer se suicidait), nous ne sommes pas dans la vérité absolue. Ce qui intéresse Burroughs et Kerouac, c’est de saisir l’ambiance qui régnait dans leur monde au moment du drame, et plus particulièrement de donner leurs impressions respectives sur la fréquentation de Phil et de Al, noms donnés à Carr et Kammerer dans le roman. Pour se faire, ils prennent chacun en charge un chapitre sur deux (avec une exception à la fin : Kerouac en a deux d’affilée et Burroughs trois), sans pour autant vouloir verser dans la linéarité. Will Dennison (alter ego de Burroughs) et Mike Ryko (Kerouac) ne disent que ce qu’ils ont personnellement vu, sans se soucier de ce que l’autre a pu dire dans le chapitre précédent. Seule la chronologie est respectée. Deux narrateurs parlant à la première personne et se limitant à leurs propres souvenirs, voilà qui permet d’atteindre un certain effet lorsqu’il s’agit de cerner la personnalité de Al et de Phil, les vrais personnages centraux. Dennison et Ryko affichent en effet la même vision sur les relations entre les deux. Ou du moins ils la laissent transparaître, puisqu’ils ne vont pas très loin dans les détails. Le Kerouac de l’écriture spontanée est encore bien loin, et tout comme Burroughs -voire même plus, car ce dernier se montre parfois d’une ironie cinglante, ce qui vient peut être de son caractère- il adopte un style très impersonnel trahissant l’œuvre de jeunesse. Toujours est-il qu’en ayant principalement recours à des dialogues et à de simples descriptions sur des faits et gestes, les auteurs nous dressent un portrait assez inquiétant de Al, prêt à s’humilier et à affronter toutes sortes d’hostilités pour coller aux basques d’un Phil qui de son côté s’avère gêné mais pourtant étrangement tolérant à l’égard de celui auquel il veut pourtant échapper. Si les auteurs ont bien interprété le comportement de Al (il faut dire qu’il s’épanche plus qu’à son tour auprès de Dennison), ils demeurent assez flous sur Phil. Trop grande humanité, tendance amoureuse combattue, force de l’habitude, il est difficile de trancher. Ce qui vient également du fait que Dennison et Ryko ont eux-mêmes leur propre vie qu’on devine aisément au gré des rencontres et des diverses soirées de la Beat Generation en formation, dans lesquelles les deux autres s’incrustent avec plus ou moins de bonheur (Al étant mal reçu, surtout par Janie, la compagne de Ryko). Sans parler des lignes à la limite du hors sujet, reflétant des préoccupations extérieures. Tant et si bien que malgré l’optique du livre, centrée sur Phil et Al, l’impression qu’ils laissent est qu’au moment de l’action ils ne prêtaient pas une grande importance à cette histoire. Dennison en a ras le bol et le dit dès son premier chapitre (« dieu sait pourquoi, dès qu’ils sont ensemble, ils tapent sur les nerfs de tout le monde« ). Tandis que Ryko, s’il tente bien d’aider Phil à fuir en le pistonnant dans la marine marchande, ne le fait que pour rendre service, sans vouloir protéger son ami (il n’y a qu’à voir la désinvolture avec laquelle ils recherchent un poste).

A vrai dire, Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines n’est pas franchement des plus captivants. Tout y demeure trop superficiel, trop froid, et si le malaise qu’inspire l’obsession de Al au sujet de Phil est bien présent, il le doit en grande partie au mode de vie qu’ils mènent par l’intermédiaire de Dennison et Ryko. Nous sommes dans les bas quartiers new yorkais au moment de la guerre, et leur marginalité auto-destructrice est déjà prononcée. Leur vie commence déjà à être bordélique. Je ne résiste d’ailleurs pas à l’envie de vous retranscrire le dénouement d’une soirée vaudevillesque narrée par Ryko :
« J’attrape Janie et je la jette sur le canapé. Et voilà Barbara qui sort de la chambre, enveloppée dans le drap ; elle s’approche de Cathcart, qui est assis sur l’autre canapé, à cuver sa cuite, et elle se laisse tomber sur ses genoux avec un sourire de demeurée. Elle se met à l’embrasser goulûment, il a l’air un peu abasourdi.
Pendant ce temps-là, Janie me martèle le crâne à coup de chaussure, alors au moment où Phil ressort de mon coin pour rentrer dans la chambre en claquant la porte de nouveau, je bondis éteindre la lumière, histoire que Janie ait plus de mal à viser ma tête.
Après ça, portes qui claquent, parquets qui grincent, cris et chuchotements à l’appartement : c’est le Bordel Infernal Maximal« .
Savoureuse (comme d’autres), cette séquence montre aussi combien l’importance du drame qui était en train de se jouer passait quelque peu au dessus des narrateurs. Ce n’est que lorsque le crime a été commis et qu’eux mêmes ont été emprisonnés qu’ils ont l’air de s’être rendus compte que leur vie pouvait virer au drame absolu. C’est très certainement la raison pour laquelle le meurtre de David Kammerer par Lucien Carr est perçu comme un tournant dans la « Beat Generation ». L’initiative de retranscrire le fil d’évènements qui y ont mené est louable, et prouve qu’ils ont été véritablement saisis par ce qui est arrivé. En revanche, la qualité littéraire n’est pas vraiment là. Il était encore trop tôt. On ressort du livre davantage fascinés par les images de frénésie beatnik que par le meurtre en lui-même, appris d’ailleurs sans grande émotion tant par Dennison que par Ryko.
Ah oui, et dernière chose : le singulier titre du livre provient d’un flash info à la radio, écouté dans un bar au cours d’une soirée encore tumultueuse.

Laisser un commentaire