Epouvante Romans et nouvelles

Carrie – Stephen King

Ecrit par Loïc Blavier

carrie

Carrie. 1974.
Origine : Etats-Unis
Genre : Epouvante
Auteur : Stephen King
Editeur : J’ai lu

Carrie White, jeune fille séquestrée par une mère bigote, est depuis toujours le sujet de moquerie préféré de ses camarades de classe. Alors qu’elle est âgée de dix-sept ans, ses premières règles vont apparaître dans la douche collective du gymnase, ce qui bien entendu lui attirera encore les moqueries des autres élèves, encore plus amusées lorsqu’elles se rendront compte que Carrie n’avait jamais entendu parler de menstruation. Mais ces nouvelles moqueries réveilleront en Carrie un pouvoir qui sommeillait depuis sa petite enfance : la télékinésie, c’est à dire la dangereuse capacité de contrôler les objets à distance… Lorsque dans une ultime brimade l’une de ses ennemis l’humiliera en plein bal de fin d’année, lui gâchant ce qui fut peut-être son seul instant de bonheur, ce sera le début de l’enfer pour tout le monde…

Premier roman de King publié, et approche audacieuse de l’auteur, qui ne donne pas dans un récit linéaire, et dévoile d’entrée de jeu la fin de l’histoire de Carrie White et de sa ville de Chamberlain. Il opte en effet pour une structure constituée d’une part d’un narrateur extérieur classique et de focalisations diverses, mais aussi et surtout, d’autre part, pour des extraits d’articles de presse, de livres scientifiques, de témoignages, de lettres, d’interviews… Le tout écrit a posteriori des évènements de Chamberlain, dans le but recherché du réalisme. Les séquences de narration classique sont en réalité employées autant pour faire progresser le récit que pour donner des réponses claires aux questions que continuent de se poser les scientifiques ayant étudié tous les aspects de l’affaire Carrie, qu’ils soient journalistes, survivants du massacre ou fonctionnaires d’État. A défaut d’être linéaire, le récit est donc au moins chronologique, ce qui permet à King d’entretenir le suspense, mais en lui donnant un aspect assez différent des standards… Ce suspense ne porte en effet pas tant sur ce qui va se passer que sur le « comment est-ce que ça c’est passé » des évènements que l’on connait à l’avance… Une différence assez subtile, mais qui implique pourtant bien des risques pour King, qui se voit obligé de réussir la partie consacrée au bal, qui s’étend sur une centaine de pages (un peu moins de la moitié du livre). Et c’est fort réussi. Sachant déjà ce qui va se passer, le lecteur est tenu en haleine et attend véritablement que les évènements éclatent et que Carrie déchaîne sa vengeance telekinésique sur la ville entière. Une fois ceci fait, le chaos décrit par l’auteur est impressionnant de maîtrise de la part d’un jeune auteur (King avait environ 26 ans au moment de l’écriture du livre) qui s’essaie tout de même dans ce qui est l’un de ses premiers romans à l’ambitieux projet de la destruction quasi totale d’une ville américaine. King évite les écueils du gore excessif, et fait répandre à Carrie un chaos d’autant plus impitoyable qu’il reste entrecoupé par les extraits de presse et autres écrits épistolaires souvent rédigés de manière très froide et retirant donc tout l’aspect émotionnel de la vengeance de Carrie. Seuls quelques témoignages de survivants (principalement Sue Snell, celle qui en guise de repentance pour ses brimades « prêta » son petit ami à Carrie pour le bal) essayeront d’entretenir la mémoire d’une Carrie considérée par la presse comme un phénomène scientifique plus que comme une adolescente. C’est là le second objectif de King : parler de l’adolescence, du passage à l’âge adulte et des obstacles qui s’y rapportent pour une jeune fille mal dans sa peau et dans sa société. A savoir ici tout d’abord la mère de Carrie, une bigote intégriste qui refuse de laisser sa fille passer à l’âge adulte et tente par tous les moyens de la garder innocente aux yeux d’un Dieu pour qui le sang versé dans les menstruations est une punition. Puis les camarades de classe de la jeune fille, qui, elles, refusent de l’accepter dans leur monde de jeunes adultes (le fait que la catastrophe soit arrivée au bal de fin d’année n’est pas gratuit), et enfin les adultes eux-mêmes, qui ne se soucient guère de Carrie, où qui le font trop mollement (le proviseur du lycée, la professeur de sport). Quand aux garçons, ils n’existent même pas pour Carrie. King est vraiment très cruel avec son héroïne, et la dantesque rébellion finale de celle-ci sera à la mesure de tous les rejets dont elle fut la victime. Les autres personnages seront vite traités, assez caricaturaux : la fille à papa égoïste et méchante, son mec délinquant socialement dépourvu (soit les deux lascars à l’origine de l’humiliation de Carrie), et toute une ribambelle de complices à peine aperçus… Caricatural certes, mais après tout qui n’a pas connu de semblables personnalités durant ses études ? Seule Sue Snell sera traitée plus en profondeur, principalement car parmi les témoignages présentés figurent le sien…
Jusqu’ici, tout va bien… Mais le roman de King est tout de même loin d’être un sans faute. Car si l’on excepte le récit du bal et son approche intéressante de la vie d’une adolescente marginale par le biais du genre fantastique, on a tout de même droit à toute une première partie de livre plutôt longuette. King donne de nombreuses indications, mais son parti pris de narration casse cependant le rythme de son récit et apparaîtra davantage comme une exposition plutôt poussive dans laquelle il ne se passe pas grand chose. Les bavardages scientifiques venant interrompre tout semblant d’action seront ainsi assez lourds (quand ce n’est pas la narration classique qui se saborde elle-même, King plaçant de façon abusive les pensées de ses personnages en plein milieu de phrases narratives simples)… Mais c’était le prix à payer pour une deuxième partie aussi efficace.

Parfois maladroit, Carrie ne mérite peut-être pas la gloire que lui a apporté l’adaptation cinéma de Brian De Palma. Mais ne serait-ce que pour sa seconde partie et pour l’efficace illustrations d’une thématique qui deviendra récurrente chez l’auteur (la jeunesse), le livre vaut le coup.

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