Biographique Romans et nouvelles

Le Vagabond solitaire – Jack Kerouac

Ecrit par Loïc Blavier

vagabondsolitaire

Lonesome traveler. 1960.
Origine : Etats-Unis
Genre : Nouvelles biographiques
Auteur : Jack Kerouac
Editeur : Folio

Sa vie sur ou hors de la route, Kerouac l’a raconté en long, en large et en travers dans ses romans. Dès lors, la lecture du Vagabond solitaire, recueil de nouvelles revenant sur certains de ses périples, peut paraître superflue. Elle l’est même assurément pour quiconque voudrait y découvrir une sorte de journal intime dans lequel l’auteur raconterait minutieusement ses aventures. Plutôt que de l’aborder sous cet angle, il serait davantage opportun de le considérer comme une sorte de bilan de l’œuvre de Kerouac. Un bilan philosophique aussi bien que stylistique s’ouvrant et se refermant sur deux courts textes s’apparentant clairement à une introduction et une conclusion. Ce qui lui ressemble d’ailleurs assez peu… Sa préface, Kerouac en fait une sorte d’auto-interrogatoire couvrant aussi bien son identité que son passé, sa formation littéraire et son ambition pour le présent recueil. Et ce d’une façon succincte et précise, très peu littéraire car encadrée dans une structure d’interview dans laquelle les habitués de Kerouac, guère habitués à le lire d’une façon aussi directe, se sentiront à l’étroit. Un peu comme si l’auteur, désabusé, essayait une dernière fois de se faire comprendre, lui qui n’a jamais bien vécu le phénomène de mode qu’est devenue la Beat Generation dont il est censé être le roi. Quant à la conclusion, son titre parle pour elle : « Le Vagabond américain en voie de disparition ». Kerouac y décrit la fin du vagabondage tel qu’il l’entend et qu’il le pratique, la faute essentiellement à une méfiance populaire véhiculée par les médias et à la surveillance policière de plus en plus présente. L’âge d’or des hobos, ces travailleurs pauvres itinérants que l’auteur fait remonter aux pionniers du far west, semble bel et bien terminé. A travers ces deux parties, on retrouve le Kerouac mélancolique de Big Sur pour lequel la vie d’antan est déjà finie. Vus rétrospectivement, les épisodes racontés dans Le Vagabond solitaire reflètent cet aspect temporaire des choses par la brièveté des nouvelles qui les délimitent et qui reflètent finalement très bien les diverses étapes vécues par Kerouac de la fin des années 40 aux années 50. Une épopée fêtarde en compagnie d’un mentor insaisissable (« Môles de la nuit vagabonde »), un séjour hallucinatoire au Mexique (« Le fellah du Mexique »), une aventure ferroviaire (« Le monde des trains »), une autre maritime (« Les limons des cuisines marines »), une immersion dans les quartiers interlopes d’une mégalopole (« Scènes de la vie new yorkaise »), une introspection zen (« Seul au sommet d’une montagne ») et une virée exotique sur le vieux continent via Tanger (« Grand voyage en Europe »). Rien de très original là dedans, certaines histoires ayant été le sujet d’un roman entier, par exemple l’isolement du Pic de la Désolation avec Les Anges de la désolation ou le voyage en Europe avec Satori à Paris. Toutes les nouvelles ne sont même pas forcément inédites.

« Une vie compliquée et diverse telle qu’elle a été vécue par un libertin indépendant lettré et désargenté qui s’en est allé en tous lieux. Sa dimension [au recueil], son but, ce sont tout simplement la poésie, ou encore, la description naturelle« . Telles sont les dernières lignes de la préface. On comprendra à ce résumé que Le Vagabond solitaire ne sera pas un simple carnet de voyages, et que, partant, sa lecture en sera plutôt ardue. Utilisant encore l’écriture spontanée, Kerouac fait de ses nouvelles tout autre chose que de simples retranscriptions par écrit de ce qui aurait pu n’être que des souvenirs de vacances. Le voyage, les rencontres, les expériences diverses, tout cela fut sa vie, et non de simples parenthèses. Cette philosophie est née d’une volonté de fuir la réalité d’une époque qui si l’on en croit la conclusion a fini par rattraper l’auteur, lequel s’est toujours complu dans une marginalité aux racines spirituelles. Il ne faut donc pas s’étonner que l’écriture spontanée et l’ambition poétique soit ici de mise. Car cette phase de sa vie n’est plus, et elle revêt donc pour lui des allures de rêve qu’il cherche à retranscrire par une forme d’écriture permettant de brosser le tableau mental que se faisait Kerouac d’une situation donnée et qu’il continue à se faire alors que les choses sont révolues et que tout ceci s’inscrit désormais non dans l’instant -comme le fut Sur la route– mais dans une mythologie personnelle, construite par l’expérience et la digestion de l’expérience. A l’aune de ce raisonnement, certaines nouvelles brillent plus que d’autres. Pour les prendre dans l’ordre, disons que la première, « Môles de la nuit vagabonde », est un cran en dessous. Non pas pour le plaisir de la lecture, puisqu’il s’avère qu’elle est certainement la plus accessible du recueil, mais parce qu’elle est celle qui d’un point de vue littéraire est certainement la moins aboutie. On y retrouve la figure d’un mentor fou, ici appelé Deni, faisant furieusement penser à Dean Moriarty / Neal Cassady (de Sur la route) par son imprévisibilité et son dynamisme. Kerouac fait pâle figure vis à vis de lui et en somme, cette partie de sa vie nous le montre encore assez immature, naïf et davantage dans une phase de fascination que dans une phase d’action.
Plus élaborée, « Le fellah du Mexique » est une sorte de compromis entre l’aspect mythique de la « beat generation » et le côté spirituel de Kerouac. Abordant l’époque de son séjour au Mexique, Kerouac s’y livre à une description élégiaque de la vie locale, loin du mode de vie américain. La drogue y est fortement tolérée par une police qui ne demande en contrepartie qu’à profiter des mêmes agréments que le « public » qu’elle est censée traquer… Les mexicains -et les mexicaines- abordent la vie d’une façon bien plus décontractée qu’aux Etats-Unis, et Kerouac profite de ces largesses pour profiter de la vie telle qu’il l’entend, ce qui avec l’usage de drogue et les guides locaux qui sont les siens consiste à réfléchir sur la vie, au sens large. Y compris au niveau religieux, puisqu’il retrouve au Mexique le dénuement, la compassion et la simplicité auxquels il aspire. On retrouve donc là l’essence « beat » : « pauvres mais joyeux » comme il l’a définie dans une interview télévisée.
Dans « Le monde des trains » et « Les limons des cuisines marines », Kerouac passe le rubicon et certains pourront trouver ça indigeste, essentiellement pour la première nommée. Cheminot et matelot, deux des métiers qu’il a exercé avec une très nette fascination pour la découverte de son environnement. La dureté de ces emplois, bien sûr, mais aussi les observations attentives et extrêmement minutieuses qui l’ont poussé dans ces deux nouvelles à sortir l’artillerie lourde de l’écriture spontanée. Des pages entières sans qu’une phrase ne soit menée à son terme, des descriptions à n’en plus finir, des réflexions personnelles sur la vie de ses modestes et rudes collègues, souvent des hommes du cru caractérisés par l’authenticité (par opposition à la superficialité de certains arrivistes autoproclamés « beat »), le tout au gré de ses pensées qui éliminent tout ce qui pourrait s’apparenter à la trame d’une oeuvre de fiction. Plutôt que de se concentrer sur la seule évocation de deux métiers de bourlingueurs, ces nouvelles sont en fait de véritables apartés faits de tranches de vie auxquelles Kerouac rend hommage non par des adjectifs mais par un style d’écriture très libertaire qui effectivement s’avère hautement poétique, si ce n’est pictural, puisque tout cela n’est pas non plus sans évoquer la peinture impressionniste hautement subjective, en tout cas très largement tributaire de la vision de l’artiste. Il en ressort que sa vision de la vie n’est pas celle d’une appartenance consciente à un mouvement artistique, mais bien d’une façon de vivre qui se doit d’être spontanée, naturelle. Et en un sens, par la démarche nostalgique du recueil, il semble envier tous ces gens qui n’ont pas à se soucier d’être considérés comme des « beatniks » et dont la vie, aussi dure puisse-t-elle être, ne peut être récupérée. Les cheminots, les matelots sont des hobos véritables. On ne peut alors s’empêcher de songer au Kerouac des années 60 plongé dans l’alcoolisme faute d’avoir su gérer sa célébrité et les attentes portées sur lui. « Scènes de la vie new yorkaise » est un peu dans le même ordre d’idées, mais avec toutefois le bémol de la vie urbaine. Le monde nocturne, l’effervescence, les clubs de jazz, tout ceci apparaît un peu moins révélateur de la philosophie de Kerouac. La vie y est très mouvementée, les découvertes tout aussi nombreuses, mais l’aspect poétique s’y fait moins ressentir. Avec pour corolaire une écriture un peu plus accessible. Il s’agit avant tout de la retranscription d’une ambiance, assez digne de certains films de Martin Scorsese il faut bien dire, qui prend de temps en temps des allures de guide de routard beatnick.
« Seul au sommet d’une montagne » nous redonne un aperçu de ce que je considère comme le meilleur livre de Kerouac, Les Clochards célestes, où Kerouac en pleine fièvre bouddhiste se plonge dans la quiétude d’une montagne. Paradoxalement, c’est dans Les Anges de la désolation que Kerouac raconta son séjour au Pic de la Désolation, Les Clochards célestes se concentrant sur les prémices de ces deux mois. On retrouve dans « Seul au sommet d’une montagne » la même ambiance paisible mais pourtant toujours très réflexive que dans ce dernier, et à vrai dire, tout autant que les turpitudes spirituelles de l’auteur, on ne peut que succomber aux charmes de la solitude et de la paix éprouvées par Kerouac, dont l’écriture se fait plus posée, moins énergique. Preuve de la sérénité recherchée et trouvée, transmise à un lecteur qui il est vrai se doit d’être un minimum réceptif. Mais il est vrai que de toute façon, l’œuvre de Kerouac est très exigeante envers le lecteur, et que celui-ci doit savoir dès le départ dans quoi il se plonge et ce qu’il recherche. Pour être honnête, Kerouac n’est certainement pas un écrivain qu’on pourra lire et apprécier par hasard…
Enfin, le « Grand voyage en Europe » nous ramène à Satori à Paris, en version moins détaillée. Ses séjours à Paris et à Londres n’ont à vrai dire pas grand chose de notables, ni par leur contenu ni par leur forme (on préférera le roman, paru plus tard) bien plus drôle et instructif, d’autant plus que la partie en Bretagne y figure). En revanche, la nouvelle brille par la description du voyage sur un cargo yougoslave et par les sentiments de l’auteur au cours de la traversée transatlantique sur une mer déchainée l’entraînant dans une véritable montagne russe de sentiments, prouvant une dernière fois que Kerouac est une sorte d’éponge (alcoolisme inclus !) pénétrée par son environnement et le recrachant sous une forme qui n’appartient qu’à lui.

Lorsqu’un auteur est réputé difficile d’accès, on parle souvent de livre à lire en priorité, histoire de se faire les dents. Le Vagabond solitaire n’est pas de ceux-là. S’il n’y manquait pas l’enfance de Kerouac (source de très bon romans comme Maggie Cassidy), il s’agirait plutôt d’un livre somme, à lire en sachant que l’on ne lira rien d’autre de cet auteur ou bien pour se donner une idée. La plupart des phases de sa vie y sont abordées, de même que son écriture va du classique au très complexe. Un tel recueil est bon pour se faire une idée générale, bien plus en tout cas que l’inévitable Sur la route (qui finalement n’est pas si représentatif que ça d’un auteur autobiographe très instable d’un livre à l’autre). L’habitué de Kerouac y trouvera quant à lui son compte, sans toutefois éviter l’impression de « déjà lu… et parfois en mieux ». Restent « Le monde des trains » et « Les limons des cuisines marines », qui ne méritaient pas un roman mais qui se doivent d’être lues.

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