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Léon Degrelle et l’avenir de « Rex » – Robert Brasillach

Ecrit par Loïc Blavier

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Léon Degrelle et l’avenir de « Rex ». 1936.
Origine : France
Genre : Brochure politique
Auteur : Robert Brasillach
Editeur : Librairie Plon

Une des plumes les plus distinguées de la collaboration qui dresse l’éloge du plus fantaisiste des hitlériens belges… La chose a de quoi faire sourire jaune aujourd’hui, mais à l’époque de sa publication, en 1936, la Guerre n’était pas encore faite. Robert Brasillach pouvait encore apparaître comme un homme de lettre promis à un brillant avenir, certes un peu tendancieux, mais comme il était facile de l’être durant ces mouvementées années 30. Quant à Léon Degrelle, il n’était pour sa part que le jeune leader turbulent d’un parti né d’une maison d’édition catholique sortie du moule maurassien (Rex étant le diminutif de Christus Rex) et souhaitant avant tout faire grandir son mouvement au-delà du seul cercle des jeunes catholiques rebelles. Une question de logique politique, mais aussi une question de survie, puisque le clergé, las des rodomontades du natif de Bouillon, à deux pas de la frontière et de Sedan, venait de le remettre à sa place. Le temps était donc pour Degrelle à la propagande. Et pour cela, pas de décadence weimarienne sur laquelle s’appuyer, pas (trop) de gros bras façon SA ou chemises noires, et pas beaucoup de sous non plus… Reste donc la démagogie pure et dure, confiée aux bons soins d’un Robert Brasillach qui s’évertue à transformer celui qui prétendra être « le fils que Hitler aurait toujours voulu avoir » en icône pleine de bon sens et qui à l’instar de n’importe quel belge, ou français, ou allemand, ou qu’importe, n’a pour seule ambition que le retour à un âge doré fait de paix sociale, de vie simple et de petits bonheurs quotidiens…

Plutôt qu’un pamphlet à la Mein Kampf, le léchage de bottes signé Brasillach se veut donc une brochure (85 pages) apaisée, promouvant un homme et un mouvement qui prônent le retour à des valeurs anciennes qu’un monde moderne devenu fou a détruites. Une anticipation du « retour à la terre » de Pétain qui prend d’abord des allures de biographie se donnant à la fois pour objectif d’attendrir le lecteur, de le faire se sentir proche de Léon Degrelle, tout en lui faisant aussi passer l’idée que ce dernier, pour être un homme comme tout le monde, n’en est pas moins un chef né. Ainsi, entre deux évocations lyriques des collines et des forêts de Bouillon, nous avons droit aux quelques bêtises du jeune Degrelle, enfant intelligent et populaire, qui ne rechignait pas à se transformer en petit galopin pour s’amuser avec les copains en volant des pommes. La vie n’était pas facile (et pourtant, il venait d’un milieu bourgeois!), mais c’était le bon temps et le monde était tel qu’il devait être… Sous les dehors de la biographie, et tout en mettant en avant la jeunesse vigoureuse de Degrelle et du rexisme, Brasillach développe un argumentaire se voulant probablement romantique mais qui se révèle profondément réactionnaire, démagogique, faux et calculé. Y percent notamment des considérations très fascisantes, comme le récit de cette petite blague potache : « quand les Soviets organisaient une exposition de propagande, et que les jeunes gens, en deux minutes et demi, fracassaient le buste de Lénine et mettaient à mal les plus vénérables spécimens de l’art soviétique, les communistes et les libéraux protestaient-ils, mais les rieurs étaient pour les iconoclastes ». Ou encore, un peu plus tard dans la vie de Degrelle, son séjour au Mexique, où les rescapés du massacre des révolutionnaires athées l’emmenèrent « en pleine campagne, où s’étaient rassemblés des centaines d’hommes et de femmes. Ils lui offrirent des fleurs, des tapis, des plateaux de bois, des vases de terre cuite. Il leur parla. Peut-être était-ce la première fois que Léon Degrelle s’adressait à une foule. Ces indiens aux pieds nus, qui ne comprenaient pas sa langue, écoutaient pourtant cet étrange jeune homme plein de feu. Et ils comprenaient, sans doute, au-delà des paroles, ils comprenaient autre chose de plus mystérieux et de plus essentiel, puisque de grosses larmes coulaient sur leurs joues ».
Des absurdités sans nom que les grosses ficelles littéraires de Brasillach cherchent à faire passer pour des moments attendrissants, là où il ne s’agit que de grossières manipulations vers l’approbation de Degrelle. Le procédé est transparent aujourd’hui, mais ne doutons pas qu’en 1936 les choses ne pouvaient pas paraître si claires à un public dépolitisé ou dégoûté de la politique (le cœur de cible) et qui ne pouvait pas compter sur les connaissances historiques de notre époque. Ce qui apparaît aujourd’hui stupide et outrancier était à l’époque simplement pernicieux, d’autant que le lectorat n’étant pas forcément belge (la brochure fut éditée chez Plon, à Paris) il n’était pas systématiquement conduit à poser les yeux sur la réalité du chef rexiste au quotidien. La sympathie désintéressée, non électorale, pouvait naître, et commencer à l’orienter vers des idées qui, elles, étaient liées à Degrelle. L’Action française de Maurras n’est ainsi certainement pas évoquée innocemment comme simple « point de départ » des conceptions rexistes…

Quelles sont donc ces conceptions ? Brasillach n’est pas très précis sur les objectifs politiques de Degrelle, et très certainement celui-ci ne devait pas être très clair non plus. Une société idéalisée, quels qu’en soient les moyens… Mais en tout cas, une réconciliation nationale, une union des classes dans laquelle le leader de Rex doit innover en composant avec cette persistante problématique belge qu’est la division entre Flandres et Wallonie. Wallon lui-même, il passe outre cette division en se reposant sur sa propre vision passéiste de la société : le retour aux sources et le repli sur soi sont tels que l’antagonisme communautaire cesse d’exister. Chacun dans son coin, le Roi au dessus de tout ça, Bruxelles comme trait d’union, et les pins de Bouillon seront bien gardés. Inutile d’insister sur l’inanité complète de cette vision rétrograde prenant le contre-pied des aspirations du capitalisme autant que celles du marxisme, inutile aussi de mettre l’accent sur l’erreur fondamentale de ce type de raisonnement qui conduit la Belgique à être la victime de ses deux belliqueux voisins… Brasillach, du reste, n’en a cure. Son écrit n’est pas un programme politique. Il est là pour « vendre du rêve » comme on dit de nos jours. Vu la tournure choisie par sa propagande, il n’avait aucune raison d’agir autrement : l’important est d’obtenir du soutien, et se montrer trop précis sur les objectifs réels et les moyens qui y seront consacrés -si tant est qu’ils avaient été sérieusement tracés- aurait pu être contre-productif. Il faut émerveiller, et se faire passer pour un parangon de vertu. C’est très probablement à cette fin qu’il accumule les anecdotes « humaines » (elles ne s’arrêtent d’ailleurs pas à l’enfance : le cas de ce militant qui offre à un Degrelle ému et hilare une poupée géante pour sa fille est éloquent), qu’il admet quelques erreurs (sa parole qui dépasse sa pensée, mais c’est le prix de l’enthousiasme) et, tout en quête de respectabilité qu’il est, qu’il prend ses distances avec ce qui révolte ou qui effraie. Le communisme en premier lieu, irrémédiablement condamné. Avec lui, le capitalisme contemporain, celui qui gère si mal la Belgique et qui ruine « la vraie France », qui n’est pas tant condamné pour ses pratiques économiques que pour son manque de morale. Comme tout leader fasciste qui se respecte, Degrelle se fait passer pour le grand moralisateur de la société… Mais il ne faudrait pas lui dire qu’il est un fasciste, puisqu’il dit clairement qu’il n’apprécie pas la dictature hitlérienne, ni celle de Mussolini (par contre son cœur penche un peu vers Franco, probablement par conceptions religieuses). Considérant ce qu’il est advenu du chef rexiste, on peine à croire en la sincérité de ce que raconte Brasillach, quand bien même en 1936 Degrelle n’était pas forcément aussi hystériquement hitlérien qu’il ne le sera pendant la Guerre. Car derrière les dénégations, comme derrière les anecdotes de la jeunesse, la vérité apparaît. En filigrane d’abord, et puis de façon totalement ouverte. Est-ce un coup de Brasillach ? On peine à croire que Degrelle n’ait pas relu et approuvé sa brochure… Toujours est il qu’à l’approche de la conclusion, après avoir soigneusement pris soin de dénigrer (pas très méchamment) Hitler et Mussolini, les deux compères nous balancent ce qui suit : « Je ne sais pas ce que sera le rexisme, je ne sais pas ce que sera Léon Degrelle : tout est possible dans l’univers, même l’échec après la victoire. Mais je sais que je ne pourrai jamais oublier cette promenade dans la nuit, et ces mots magiques qui montaient d’un jeune homme mis en présence de son destin. Il n’est pas d’animateur, j’en suis sûr, sans une profonde poésie. Lorsqu’il parle aux italiens, Mussolini est un grand poète, de la lignée de ceux de sa race, il évoque la Rome immortelle, les galères sur le Mare Nostrum ; et poète aussi, poète allemand, cet Hitler qui invente les nuits de Walpurgis et des fêtes de mai qui mêle dans ses chansons le romantisme cyclopéen et le romantisme du myosotis, la forêt, le Venusberg, les jeunes filles aux myrtilles fiancées à un lieutenant des sections d’assaut, les camarades tombés à Munich devant la Felderenhalle ; et poète le Codreanu des Roumains avec sa légion de l’archange Michel. J’écoute Léon Degrelle me parler de son enfance, avec ses paroles sans apprêt qui évoquent tantôt Colette et tantôt Péguy, et je sens bien que lui aussi il est un poète, qui a su capter la voie de sa terre natale. » Mythification en grande pompe des vermines fascistes et rapprochement de Degrelle aux dites vermines… Était-ce pour rassurer les militants assumés face à des pages qui auront dû leur apparaître bien timorées ? Toujours est-il que cette envolée, qui dans le fond vise à dire que chaque pays a le sauveur que sa culture lui a légué, ne fait pas autre chose que de ravaler le pseudo honnête homme au rang de suiveur désireux de trouver sa propre voie vers le pouvoir… Avant de se soumettre à la loi du plus fort, quintessence du fascisme.

La lecture de semblables inepties présente à notre époque un double intérêt : historique premièrement, puisqu’il s’agit de savoir comment la propagande a pu nous vendre des régimes et des hommes que l’on sait désormais avoir été abominables. Et ensuite, en recontextualisant, tirer certains enseignements sur les discours démagogues de retour à l’âge d’or, sur l’union des classes, sur les partis prétendant laver plus blanc que blanc…

 

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