Cinéma Horreur

The Mangler – Tobe Hooper

Ecrit par Loïc Blavier

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The Mangler. 1995.
Origine : Etats-Unis / Royaume-Uni / Australie / Afrique du sud
Genre : Extrapolation
Réalisation : Tobe Hooper
Avec : Ted Levine, Robert Englund, Daniel Matmor, Vanessa Pike…

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Le sang répandu accidentellement par une employée marque le coup d’envoi d’une série d’accidents gravissimes avec l’essoreuse de la « Blue Ribbon », blanchisserie industrielle gérée à la trique par le vieux Gartley. Protégé par les autorités, le patron éclopé refuse de prendre des mesures contre cette machine infernale avec laquelle il entretient des relations particulières. Le lieutenant John Hunton, quoique court-circuité par le shérif, mène l’enquête avec l’aide de son beau-frère, qui l’oriente vers la thèse d’un cas sévère de possession démoniaque.

Donner une suite à Massacre à la tronçonneuse, réaliser le pilote de la série télé de Freddy Krueger, s’associer à John Carpenter, s’immiscer dans le médiatique wagon de has-been plus ou moins méritants qu’a formé Mick Garris pour Masters of Horror… A défaut de briller, Tobe Hooper mène sa barque avec suffisamment d’intelligence pour éviter de sombrer tout à fait dans l’oubli. Ainsi, même si ce qu’il fait ne constitue jamais un événement, il y aura toujours quelqu’un pour s’y intéresser. Et dans le cas de The Mangler, la ficelle est évidente : adapter Stephen King. Non pas un de ses romans phares comme il le fit avec Salem en un temps où il pouvait encore passer pour un espoir du cinéma horrifique, mais juste une nouvelle issue de Danse Macabre et étirée pour en faire un long-métrage. Les Démons du maïs, La Créature du cimetière, Vengeance diabolique, Maximum Overdrive, Le Cobaye… Le procédé n’est pas neuf, mais il marche ! Sauf que les adaptations s’accumulant, et les films à sketchs et divers courts-métrages ayant également réduit le compte de nouvelles disponibles (du moins celles de Danse macabre… Les nouvelles composant Brume ont rencontré bien moins de succès auprès des producteurs), encore faut-il savoir laquelle choisir. Et c’est là que Hooper ose un pari fou : il opte pour « La presseuse » et son concept franchement casse-gueule. King s’en tirait à bon compte en faisant court, en profitant du support écrit et en misant sur l’incongruité d’une « replieuse-presseuse » diabolique pour vilipender au second degré les conditions de travail de certains secteurs industriels. Hooper doit pour sa part tout montrer, doit allonger le récit de King et surtout, il doit éviter de sombrer dans le ridicule. Téméraire !

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A proprement parler, The Mangler n’est pas infidèle à « La presseuse » comme Le Cobaye l’était à « La Pastorale ». Tout ce qui est dans la nouvelle se retrouve dans le film : les personnages sont tous présents, l’essoreuse et la blanchisserie répondent aux descriptions de King, le déroulement est sensiblement le même (dénouement excepté) et les dialogues les plus marquants sont repris à l’identique. Tout cela forme une ossature reconnaissable, mais qui ne suffit pas à remplir un long-métrage. Du coup, Hooper doit mettre de la chair sur l’ossature. Ce qu’il fait sans retenue, quitte à rendre The Mangler carrément gras. Tout s’y montre amplifié, avec de nouveaux contextes entourant tel ou tel fait, avec un développement complet des personnages (dont les personnalités étaient inexistantes dans la nouvelle), avec des ajouts entiers greffés à l’ensemble… Ainsi, le cas de possession démoniaque ne se contente plus de l’explication minimaliste de King reposant sur une conjoncture favorable à l’arrivée d’un démon -sang de vierge, belladone et sang de chauve-souris ingurgités par la machine- mais il se trouve relié physiquement au personnage de Gartley, le patron du Blue Ribbon qui n’était évoqué que de nom dans « La Presseuse ». Sous les traits lourdement maquillés de Robert Englund, il devient ici un grinçant vieillard aux jambes soutenues par une armature métallique faisant écho au monstre d’acier qui sévit dans son usine. Hooper en fait des tonnes pour diaboliser le patron autant que la machine, encourageant un Robert Englund ne demandant que ça à se livrer au pire cabotinage. Quant à la nature du lien existant entre Gartley et sa presseuse, il se veut lui aussi d’une finesse sans commune mesure, puisqu’il ne s’agit rien de moins que d’une réplique du mythe de Faust dont Hooper s’empare pour y accoler de nombreux éléments annexes que je préfère taire ici puisqu’il s’agit de l’enjeu principal d’un film qui a trouvé dans cette voie le moyen de ne pas faire de la presseuse un simple tueur passif. Hooper la dote d’une véritable histoire faisant d’elle un personnage à part entière, et tant pis si à force de tricoter ce passif commun avec Gartley il finit par devenir confus, sinon incohérent. Tant pis aussi si le sous-texte social issu de la nouvelle de King s’en retrouve dopé au point de perdre toute commune mesure, et donc tout ce qu’il pouvait avoir de pertinent (ce qui, avouons-le tout de même, se limitait déjà à pas grand chose) : ce sont tous les puissants, unis par les liens de la corruption et du complot, qui sont prêts à sacrifier leurs employés ou n’importe qui au premier démon venu pour le succès dans leurs affaires.
Pour faire face à la blanchisseuse et à son allié de la frange la plus extrémiste du MEDEF, Hooper ne pouvait décemment pas se contenter de l’ébauche de flic utilisé par King. Tout comme il lui fallait aussi aller au-delà du simple prof amenant ses connaissances en démonologie. Du coup, il fait respectivement de l’un un échappé du film noir avec vieil imperméable, cheveux gras, clope au bec, envie permanente de bière et tragédie personnelle passée et de l’autre -le beau-frère du premier- un hippie new age chevelu richement doté en ouvrages ésotériques. Un tandem coloré auquel il incorpore un journaliste cancéreux et philosophe. Une belle bande d’hurluberlus pliant eux aussi sous le poids des excès dont se rend coupable le réalisateur. La baudruche ne s’envole toutefois pas bien haut, car derrière ces caractérisations se trouve en fait une fonction très réduite, celle d’amener maladroitement les révélations au sujet de Gartley et de son engin. Ils sont dépassés par les événements et leur côté péquenot ne fait que souligner davantage l’incongruité de l’intrigue. Et encore, ils ne sont pas pires que les personnages secondaires, avec le contremaître gueulard, avec deux manutentionnaires incapables de porter quoi que ce soit et avec le stock à viande que forment les employées, des jeunes femmes passant leur temps à chialer, crier et courir.

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Tout cela fait-il sombrer The Mangler dans les affres du ridicule ? Et bien si Hooper se livre parfois à des écarts qui lui font franchir la limite, d’un point de vue général la réponse est non. Crétin, le film l’est assurément, mais il garde malgré tout un certain professionnalisme. C’est ainsi que l’objet de toutes les craintes, celui qui avait le plus gros potentiel absurde, est certainement ce qui s’avère être le plus réussi. L’essoreuse (ou la repasseuse-plieuse, quelle que soit la dénomination de ce truc) est un succès. Un colosse d’acier avec des chaînes et des rouages partout, qui lorsqu’il parvient à happer une victime ne fait pas les choses à moitié, du moins dans la version non censurée du film. Il replie, il repasse, il ébouillante et ne laisse à sa sortie qu’un informe tas de chairs sanguinolentes. Vraiment crade. Et même s’il a un peu toujours recours aux mêmes ficelles de mise en scène, Hooper parvient à le filmer de façon à faire ressortir son côté imposant. Il a également la bonne idée de l’inclure dans un environnement adéquat : l’usine poisseuse, enfumée, sale, semblable aux pires ateliers du XIXe siècle. Par contre, incidemment à sa volonté de charger la mule démoniaque, il va inventer une histoire de frigo qui après être tombé sur la presseuse serait lui aussi devenu possédé par le démon… Ça n’a rien à faire là et débouche sur une scène ridicule au possible dans laquelle le frigo cherche à avaler le lieutenant après avoir déjà asphyxié un gamin. On va dire que Hooper a été emporté par son élan, lui qui dans ses interviews données à la sortie du film désignait The Mangler comme son grand come-back. Il n’y a aucun doute qu’il a effectivement mis du cœur à l’ouvrage avec un entrain qu’on ne lui avait plus vu depuis Massacre à la tronçonneuse 2. Le résultat est donc sensiblement meilleur que les nombreux films, téléfilms ou épisodes de série télé qu’il a réalisé en pilotage automatique. Pour autant, de là à dire que c’est un succès, il y a de la marge. D’un côté l’outrance à laquelle il s’est adonnée ne permet pas d’affirmer qu’il a voulu adopter une tonalité pince-sans-rire comme l’avait fait King, et de l’autre il porte un peu trop d’attention aux justifications démoniaques (en gros il y a trop de bla bla) pour lui concéder le mérite du grand-guignol. De l’humour, il y en a effectivement, du volontaire comme de l’involontaire, mais comme dans n’importe quelle série B qui se respecte. Et c’est donc à ça que ressemble The Mangler : une série B moyenne, avec sa bêtise ambiante de laquelle émergent quelques instants de qualité. Ce qui dans le cadre de la carrière de Tobe Hooper est déjà pas mal, me direz-vous.

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