Cinéma Polar

Le Lion sort ses griffes – Don Siegel

Rough Cut. 1980.
Origine : Etats-Unis/Grande Bretagne
Genre : Vol en rase-motte
Réalisateur : Donald Siegel
Avec : Burt Reynolds, Lesley-Anne Down, David Niven, Patrick Magee, Timothy West.

A quelques jours de la retraite, le commissaire Cyril Willis (David Niven) de Scotland Yard souhaite achever sa carrière par un coup d’éclat. Pour cela, il rêve de mettre le grappin sur Jack Rhodes (Burt Reynolds), un américain installé à Londres qu’il soupçonne d’être derrière plusieurs vols de diamants. Pour parvenir à ses fins, il se sert de Gillian Bromley (Lesley-Anne Down), une kleptomane à qui il promet l’immunité si elle réussit à séduire l’intrigant à et à l’informer d’un prochain transfert de diamants entre Londres et Anvers. Un plan osé qui n’ira pas sans quelques anicroches.

On ne présente plus Don Siegel, vieux de la vieille de la télévision et du cinéma américains. Au moment du tournage du Lion sort ses griffes, il entame rien moins que sa cinquième décennie de carrière. Et curieusement, alors qu’il a fait tourner les plus grands noms de l’époque (Steve McQueen, Richard Widmark, Henry Fonda, Lee Marvin, John Wayne, Charles Bronson, Michael Caine et bien évidemment Clint Eastwood), il n’avait encore jamais croisé la route de Burt Reynolds. L’occasion se présente à l’aube des années 80, juste après avoir conclu la décennie précédente comme elle avait commencé, autrement dit par une collaboration avec Clint Eastwood (L’Evadé d’Alcatraz). Adapté d’un roman de l’écrivain britannique Derek Lambert, Le Lion sort ses griffes se présente sous la forme d’un film de casse – ou caper movie pour les puristes – où ledit casse occupe moins de place que la romance. C’est que Burt Reynolds cherche à se diversifier, délaissant les personnages de gros bras au profit de personnages plus nuancés, à l’image du mari cocu qu’il interprète dans Merci d’avoir été ma femme de Alan J. Pakula.

Par rapport au roman, le personnage de Jack Rhodes a connu quelques menus changements. L’antiquaire rangé des voitures est devenu l’heureux propriétaire d’un restaurant asiatique qui reste néanmoins toujours actif sur le marché de la cambriole. Entre deux gros coups – c’est que monsieur met un point d’honneur à n’œuvrer que dans le haut de gamme ! – Jack Rhodes joue volontiers les mondains, écumant les réceptions, autant à la recherche d’un coup fumant que d’une gourgandine à entraîner dans sa garçonnière. Ce ne sont pas les scrupules qui l’étouffent et il ne voit donc aucun inconvénient à ramener chez lui la femme de son hôte, un vieil homme décati dont le charme se résume à la taille de son compte en banque. Néanmoins, la morale sera sauve puisque la présence impromptue de Gillian Bromley dans son placard l’empêchera d’aller au bout de son idée. Loin d’en prendre ombrage, Jack se satisfait de l’aubaine, lui qui pensait ne plus revoir cette belle brune, quoique un peu hautaine, qu’il avait remarquée lors de la réception. Jack Rhodes se présente comme un gentleman cambrioleur qui a fait de l’oisiveté son sacerdoce. Oisif, on l’imagine l’être également sur le plan des sentiments, à baguenauder de conquête en conquête au gré de ses pulsions. Sa rencontre avec Gillian Bromley constitue un tournant dans son existence. A priori, rien ne prédestinait Gillian à être autre chose qu’une conquête de plus. Seulement au-delà de sa beauté, elle offre par sa résistance un peu d’inédit à son prétendant. Compte tenu de la lourdeur de l’approche de Jack, laquelle repose sur une fière assurance – le bougre n’est pas américain pour rien – son désintérêt paraît tout à fait justifié. Or on apprend rapidement qu’elle agit en mission commandée et que celle-ci consiste justement à charmer le monsieur afin que celui-ci soit plus enclin à gober tout ce qu’elle lui dira. Tous les éléments d’un jeu de dupes sont donc réunis. Sauf que contre toute attente, celui-ci tourne court du fait du manque d’aspérités des personnages principaux et de l’absence de dramatisation de l’intrigue. Ainsi, non seulement Jack Rhodes se révèle trop malin pour se laisser berner – il a tôt fait de placer Gillian face à ses mensonges – mais en outre il s’avère être suffisamment irrésistible pour que Gillian finisse par jouer franc jeu avec lui, au point d’en tomber éperdument amoureuse. La réciproque est vraie, même si Jack montre davantage de détachement. Sous les traits du personnage, Burt Reynolds cultive encore son image de gentil macho, avec force œillades et sourires en coin. Dans les faits, il n’hésite pas à l’impliquer dans sa petite combine allant jusqu’à la présenter à toute son équipe. Chaque recrutement offre alors l’occasion d’un petit voyage, là à Amsterdam, ici à Paris sans que le rythme bien trop pépère du film s’en trouve changé. Plutôt que d’enrichir l’intrigue, ces personnages secondaires n’ont pour seule vocation que de valoriser Jack Rhodes, lequel a vraiment droit à toutes les attentions. Il ressort de ces voyages express que le sieur Rhodes répond à une éthique. A Amsterdam, il refuse la candidature d’un mercenaire à la gâchette facile d’un coup de poing bien senti. Et à Paris, Gillian apprendra de la bouche du jazzman fraîchement recruté qu’il vaut mieux ne jamais essayer de doubler Jack. Ce Jack Rhodes est décidément trop parfait, et rien ne viendra ternir ce tableau idyllique, pas même une once d’humour. Ce personnage est a des lieues de ceux qui suscitent d’habitude l’intérêt de Don Siegel, à tel point qu’on peut légitimement s’interroger sur les raisons qui l’ont incité à se plonger dans cette galère. Galère car il est désormais de notoriété publique qu’il a quitté le plateau en cours de tournage, remplacé au pied levé par Peter Hunt, surtout connu pour avoir réalisé Au service secret de Sa Majesté. Désaccord avec la production ? Son acteur vedette ? Les supputations sont de mises. Quoiqu’il en soit, il s’avère compliqué dans ces conditions de savoir qui a fait quoi. Néanmoins, par sa vacuité et l’ennui qu’il distille, Le Lion sort ses griffes se révèle d’une étonnante homogénéité. Même le clou du spectacle, le fameux vol suivi d’une course-poursuite dans les environs d’Amsterdam, par ailleurs seule scène d’action du film, ne crée pas l’électrochoc attendu. Et ce n’est pas le rebondissement final aux allures de bonne blague qui viendra infléchir ce triste constat.

A l’inverse de certains de ses pairs comme Samuel Fuller (The Big Red One en 1980 et Dressé pour tuer en 1982) ou encore Sam Peckinpah (Osterman Week-end en 1983), Don Siegel n’aura pas su effectuer sans dommages le passage aux années 80. Rétrospectivement, L’Evadé d’Alcatraz aura donc été son chant du cygne, ainsi qu’un passage de relais définitif avec son disciple Clint Eastwood. Les années 80 n’étaient décidément pas faites pour lui et après un ultime effort, la comédie La Flambeuse de Las Vegas, Don Siegel en restera là de sa riche carrière.

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