Cinéma Thriller

Conversation secrète – Francis Ford Coppola

Ecrit par Gilles Vannier

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The Conversation. 1974.
Origine : Etats-Unis
Genre : Thriller paranoïaque et introspectif
Réalisation : Francis Ford Coppola
Avec : Gene Hackman, John Cazale, Allen Garfield, Frederic Forrest…

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Spécialiste des écoutes à distance, Harry Caul est engagé par le directeur d’une grande société afin d’enregistrer une conversation entre un jeune couple, apparemment sa femme et l’un de ses employés. En écoutant la bande, Harry se rend compte que les deux « espionnés » s’entretiennent d’une menace de mort. Ne pouvant joindre son client, Harry refuse de confier l’enregistrement à un secrétaire. Ce dernier suit alors Harry à une exposition de matériel d’écoutes et le prévient qu’il est placé sous surveillance. Peu après, au cours d’une soirée, Harry rencontre un autre expert, Bernie Morgan, qui lui révèle avoir placé, par plaisanterie, des micros dans son appartement. C’est alors que Harry se fait dérober la bande par sa compagne d’une nuit. Bien qu’il ait finalement été payé par le directeur, Harry est obsédé par l’idée du meurtre. Il se rend à l’hôtel dont il était question dans la bande et loue une chambre contiguë à celle où le couple doit se rencontrer. Il recueille ainsi les preuves qu’un crime s’y commet mais il comprend aussi, tardivement que les rôles ont été inversés : c’est le directeur et non le couple qui en est victime, sa mort étant déguisée en accident de voiture. Harry reçoit un coup de téléphone menaçant, le sommant de se mêler de ses affaires. Convaincu que son appartement a été truffé de micros à son insu, il le saccage systématiquement…

Conversation secrète est le seul film réalisé par Coppola pour la Directors Company, mise sur pied par Paramount après l’énorme succès du Parrain (The Godfather, 1972), afin de permettre à des metteurs en scène choisis – Coppola, William Friedkin et Peter Bogdanovich – de tourner sous l’aile de la compagnie des films « personnels », à budget relativement réduit. L’expérience fut de courte durée.
Bien que le film soit sorti après le scandale du Watergate, Coppola tint à préciser qu’il avait commencé à travailler sur le scénario dès 1967. De fait, Conversation secrète est très différent d’œuvres analogues de la même époque, évoquant des conspirations gouvernementales ou politiques, ou reprenant en le modernisant le cadre du film noir. De la part de Coppola, c’est avant tout une version très personnelle et très américaine d’un film d’art et d’essai européen (et en particulier de Blow Up d’Antonioni). C’est très visible dans la façon dont l’intrigue policière du film est sans cesse utilisée pour montrer la crise morale, affective et spirituelle de Harry, sans jamais vraiment y être reliée. Le film ne « parle » pas d’écoutes, d’espionnage, de complot ou de meurtre : tout cela ne sert que de tremplin à une plongée dans l’aliénation, la communication, la solitude, l’intimité et la responsabilité – ces abstractions dont se délecte le cinéma « artistique ».

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« Je me fiche de ce qu’ils disent… Tout ce que je veux, c’est un bon petit enregistrement« , dit Harry à son collègue Stan lorsque tous deux épient le jeune couple au début du film. Plus tard, il prétend tout ignorer de la nature humaine, de la curiosité. Au départ le complot semble devoir abattre l’indifférence – celle du détachement professionnel – que marque Harry à l’égard de ceux dont il vole la vie privée. La crainte qu’un meurtre n’ait lieu, le souvenir d’une affaire antérieure à l’issue de laquelle trois personnes ont trouvé la mort, le poussent à intervenir. Mais au moment crucial, alors même que le crime est commis dans la chambre voisine, il s’enterre littéralement sous les couvertures.
Le fait qu’il ait mal interprété le complot lui-même, prenant les meurtriers pour les victimes, souligne ironiquement l’impuissance de son voyeurisme. C’est le mystère qui révèle Harry à lui-même, bien plus que l’inverse, comme on le voit quand la femme dit à propos d’un clochard endormi sur un banc : « Chaque fois que je vois un de ces vieux types, je pense toujours qu’il a été un bébé… Où sont sa mère, son père, ses oncles, maintenant ?« . La remarque s’adresse en fait à Harry que la caméra est alors en train de suivre.
Le film abonde en scènes qui montrent clairement ce côté « petit garçon perdu ». Il quitte sa maîtresse lorsqu’elle veut connaître ses secrets. Il s’enregistre au saxophone, et fait des mixages avec des disques, au lieu de jouer avec d’autres musiciens. Il ne révèle ses angoisses qu’à un prêtre plongé dans l’anonymat obscur du confessionnal. Lors de la soirée qui suit l’exposition (Allen Garfield incarne brillamment un rival aux dents longues), il est fou de rage à la pensée qu’on a par plaisanterie installé des micros chez lui, non pas parce que c’est un défi à sa compétence, mais parce que son fier isolement est menacé. Bien entendu, la femme qui l’a suivi cette nuit-là le trahit et s’empare de la bande qu’il avait refusé de donner à son mystérieux employeur.

Plusieurs critiques ont regretté que Coppola n’ait pas étoffé et clarifié son intrigue policière avec le même soin qu’il a mis à composer le portrait de Harry. Le rôle (tenu par Robert Duvall) du directeur qui embauche Caul est beaucoup trop vague, le retournement de situation final est trop attendu. Mais c’est là le résultat inévitable de la volonté du réalisateur de jouer l’une contre l’autre les deux moitiés du film, au lieu de les unifier. Au fur et à mesure que l’enregistrement est écouté et réécouté, les événements qui s’y rattachent perdent peu à peu toute réalité, confinant à l’hallucination pure. La possibilité, très subtile, que le meurtre n’ait eu lieu que dans la tête de Harry fait émerger, de façon frappante, le « véritable » sujet du film. Les efforts voués à l’échec de Caul pour entrer dans la sphère occupée par les criminels et leur victime montrent à quel point il est toujours présenté – là encore, de façon très « art et essai » – comme perdu dans son environnement, expression de son aliénation : du zoom initial qui l’isole dans la foule du square au vide de son atelier, en passant par les lents panoramiques de la caméra dans son appartement après qu’il soit sorti du champ.
Cela nous mène au véritable centre de gravité du film, l’extraordinaire interprétation de Gene Hackman. Le personnage de Harry Caul, d’un anonymat étudié – légèrement empâté, un peu chauve, pourvu de lunettes et d’un imper en nylon – est parfois pris en défaut (le catholicisme comme source de ses blocages, le rêve où il se voit, enfant, paralysé), mais de façon générale, le scénario en dit peu et en révèle encore moins. Hackman doit simultanément construire et déconstruire une personnalité délibérément impénétrable, accrocher le spectateur à l’aide d’éléments insignifiants. Le résultat est aussi remarquable que l’un des enregistrements « impossibles » de Harry.

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