Biographies Documentaires Histoire

Le Jeune Staline – Simon Sebag Montefiore

Ecrit par Loïc Blavier

jeunestaline

Young Stalin. 2008.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Biographie partielle
Auteur : Simon Sebag Montefiore
Editeur : Calmann-Lévy

 

A l’heure où certains parlementaires venus des nouvelles « démocraties » issues de l’ex bloc de l’est remettent sur le tapis européen la mise hors-la-loi des références au communisme, il est bon de se poser des questions sur l’image donnée du communisme soviétique. A l’instar du nazisme, cristallisée par Adolf Hitler, dont on cherche à en faire l’égal (voire pire) à travers ces propositions de loi, Staline représente le communisme. Un point c’est tout. Il est rarement fait mention de son rôle dans l’Histoire alors inédite du communisme au pouvoir, pas plus qu’il n’est fait mention du contexte dans lequel un Staline est apparu et a pu prendre la tête d’un mouvement qui contrairement à l’hitlérisme et malgré l’image que l’on cherche à en donner n’est pas né de sa propre personne et s’est poursuivi après lui. Staline fut une étape dans une théorie politique initiée par Marx et Engels et prolongée par Lénine, qui théorisa notamment l’organisation révolutionnaire en mettant en avant le rôle d’un parti d’avant-garde dans la conquête et la sauvegarde du pouvoir. Staline apparaît comme l’étape d’une évolution, et non comme la singularité monstrueuse que cherche à nous vendre l’extrême gauche (pour laquelle il représente soit les dérives de l’orthodoxie léniniste -vision des conseillistes luxemburgistes- soit celles du marxisme -pour les anarchistes-) ou l’incarnation même d’un communisme toujours identique que veut en donner le capitalisme, qui aime à amalgamer toutes les formes de communisme ayant vu le jour. L’image fixée du Staline hypocrite, organisant des massacres depuis le Kremlin tout en prétendant être ce sage bienveillant qualifié de « petit père des peuples » est réductrice, sinon fausse. Elle vise à figer une fois pour toute l’image d’un communisme qui serait par nature violent et dictatorial. Les réalités, le contexte social et la nature matérialiste et dialectique du stalinisme sont purement et simplement niés, travestissant la profondeur du communisme, qui à l’inverse du nazisme avec lequel on veut le comparer n’est pas une singularité.

Le jeune Staline n’est pas un livre stalinien, loin s’en faut. Staline, la cour du tsar rouge, précédent livre de l’historien britannique Simon Sebag Montefiore, démontre que l’auteur ne supporte pas Staline. Sa particularité fut de se concentrer sur les coulisses du pouvoir soviétique, tandis que se déroulaient tous les faits marquants désormais célèbres du règne stalinien. Sa lecture en est dispensable. En revanche, Le jeune Staline mérite largement le coup d’œil. Non seulement parce que Sebag Montefiore a effectué des recherches inédites dans des archives jamais ou très rarement consultées (dans les pays du Caucase, là d’où vient Staline, d’où il a aussi ramené des photos rares), qu’il a contacté des civils ayant un lien de parenté ou d’amitié avec Staline, mais aussi parce qu’en présentant le parcours du soi-disant « tsar rouge », l’historien permet indirectement au lecteur de sortir de la représentation figée de Staline, héritée d’un bilan politique survolé ou même travesti par ses opposants, dont bien entendu le vaniteux Trotski, pour lequel Staline était « la plus éminente médiocrité du Parti » qui se serait élevée en toute discrétion sournoise jusqu’à la tête de la jeune Union Soviétique. Ce Staline discret et inculte n’existe pas, pas plus que la soi-disant inactivité de Staline pour la révolution.
Staline a été le bras armé de Lénine depuis le tout début du XXème siècle jusqu’à l’instauration de l’U.R.S.S., et sa période de règne ne peut se voir autrement que sous le jour du triomphe du versant autoritaire du bolchévisme sur ses versants plus modérés (représentés par Zinoviev, Kamenev ou Boukharine), qui auraient peut-être pu s’imposer dans un contexte moins tendu. Il n’y a rien d’hypocrite ni de sournois chez Staline : toute sa vie s’est construite dans la rudesse, de son enfance à son militantisme jusqu’à sa prise de pouvoir et à son règne. Il n’y a rien non plus d’imbécile chez lui, sans quoi il n’aurait été qu’un simple homme de main, tout comme il disposait de ses propres hommes de main en Géorgie. L’ascension de Staline s’est effectuée sous l’œil bienveillant de Lénine, qui avait besoin d’un tel homme, un intellectuel issu d’un milieu pauvre (Lénine et Trotski et bon nombre d’autres marxistes venaient de milieux bourgeois), étant rompu à la violence au quotidien et ayant su s’y accoutumer au point de diriger de nombreux casses, complots, assassinats et autres actes mafieux pour financer la Révolution (et malheur à celui qui détournerait des fonds). Même avant son entrée au parti social-démocrate de Russie (qui réunissait alors bolchéviques et mencheviks, un peu à l’image de la S.F.I.O. avant le congrès de Tours de 1920), Staline fut toujours ce paradoxe vivant. D’un côté l’un des meilleurs élèves de son séminaire, et de l’autre l’un des plus violents. D’un côté le chef de la chorale, brillant poète (ses poèmes ouvrent d’ailleurs chaque chapitre du livre), de l’autre un marxiste fanatique de nombreuses fois puni pour avoir introduit des livres interdits dans l’établissement géré par les religieux. Cette dualité se retrouve jusque dans son bas-âge, où il fut tiraillé entre une mère aimante et possessive et par un père violent sombrant de plus en plus dans l’ivrognerie. L’analyse naturaliste est tentante, et Sebag Montefiore ne se prive pas pour dresser des équivalents entre l’attitude du jeune et celle du vieux Staline. Il est vrai que les données amenées par l’auteur sont propices à ce genre de raisonnement. Peut-être un peu trop… Sebag Montefiore a certainement trop mis l’accent sur ces deux aspects, trop profondément rattachés aux personnalités respectives de ses parents. Toujours est il que Joseph Vissarionovitch Djougachvili, vrai nom de Staline, connut une vie digne d’un film, celle d’un bandit intellectuel en cavale permanente pour échapper à toute sorte de menaces, dont bien entendu la police et les services secrets du Tsar, l’Okhrana. Déjà à cette époque, Staline disposait de son cercle de proches dont quelques uns le suivront jusqu’au Kremlin. C’est en partie grâce à ce réseau de confiance que Staline put s’élever jusqu’à Lénine, impressionné par ce « merveilleux géorgien » qui dans l’ombre, en allant d’un endroit à un autre, de Tiflis à Bakou, de Petrograd à Vienne, vivant dans la clandestinité en incarnant parfaitement le concept du « révolutionnaire professionnel » de Lénine aida le communisme non seulement en lui procurant des fonds mais aussi en contribuant activement aux aspects théoriques et propagandistes (Staline fut aussi le directeur de la Pravda, principal journal communiste). Certes, ce travail s’effectua sous moins de lumière que celui de Lénine et de nombreux autres bolchéviques plus célèbres, mais il fut vital. Jamais exilé, demeuré sur place, soit dans le Caucase soit en Russie, souvent attrapé et déporté en Sibérie (notamment au cercle Arctique où il faillit y laisser sa peau et d’où il revint fort d’une nouvelle expérience face à l’adversité), Staline n’a pas moins de légitimité qu’un Trotski, qui ne rejoignit les bolchéviques que peu avant la révolution d’octobre ou que des exilés de premier plan. Porté par son activisme aussi physique qu’intellectuel, Staline démarra à la base et finit auprès de Lénine lors de la prise du palais d’Hiver de Petrograd, travaillant d’arrache-pied lors des heures décisives. Sa vie fut entièrement consacrée au Parti, où seul Lénine avait son admiration. Sa propre famille en pâtit : ses deux femmes moururent de la vie particulière imposée par leur mari, et selon Sebag Montefiore, qui apprécie beaucoup les ragots, Staline laissa dans son sillage de nombreux enfants illégitimes, les comportements sexuels dans les milieux révolutionnaires en Russie tsariste étant fort libérés.
En dehors même de Staline, le livre nous plonge également dans ce monde particulier de la Géorgie du début du XXème siècle, annexée de force par la Russie. Un monde où la violence est culturelle, où les policiers eux-mêmes peuvent être des révolutionnaires, où les séminaires gérés par des russes fabriquent par leur grande sévérité des athées à la pelle… Nous suivons le parcours de nombreux individus jamais passés à la postérité, mais qui ont joué un rôle plus ou moins fort dans la carrière et la vie de Staline, les deux étant indissociables. Autant qu’une biographie, Le jeune Staline est tout autant un livre d’histoire sur la Géorgie du début de siècle. Très vivant, le récit s’emballe parfois jusqu’au romanesque, notamment dans les moments clefs (le premier chapitre sur le casse de Tiflis, l’un des plus important du XXème siècle, est assez symptomatique de cette tendance de Sebag Montefiore). Mais l’important est que tout en cherchant constamment à rappeler que Staline fut un grand méchant, l’auteur détériore son image de rustre arriviste. La violence de son règne était prévisible : avant la Révolution, Staline jouait déjà ce rôle. Le pouvoir, il ne se l’est certainement pas approprié dans un but personnel, et ses intentions furent dès le début très claires. Le stalinisme est nettement plus complexe que le simple caprice d’un homme qui serait du jour au lendemain devenu le grand méchant loup, le traître, ou pire, qui aurait été un agent de l’Okhrana (ce que Montefiore ne croit pas non plus, n’ayant rien retrouvé dans les archives de l’Okhrana) : c’est toute une stratégie du bolchévisme qui est arrivée au pouvoir, principalement par la force des choses. La lecture est donc double, avec d’un côté la stricte biographie d’un homme et de l’autre celle d’une époque exceptionnelle qui fut propice à une politique telle que celle prônée par Staline. Et dans ce cadre, il n’est plus très difficile de comprendre en quoi l’amalgame entre Staline et Hitler d’une part et entre le stalinisme et les autres formes du communisme d’autre part n’est pas pertinente. Staline se fond trop avec son époque pour que quiconque puisse être en mesure de refaire exactement la même chose que Staline. Contrairement au nazisme qui essaya de s’imposer en dogme absolu, le communisme reste toujours ouvert et peut prendre des formes originales (le stalinisme) en fonction de son époque. C’est le b.a-ba du marxisme : le matérialisme historique. Légiférer contre le communisme en mettant en avant ce qu’a fait Staline, c’est nier la réalité d’une époque pour faire une généralité, c’est afficher son mépris pour toute forme de contestation révolutionnaire et c’est surtout démontrer que le capitalisme n’a rien de démocratique, qu’il ne peut supporter la présence de la seule alternative économique progressiste qu’il ait eu à affronter (en plus d’être réactionnaire, le nazisme était économiquement capitaliste). Ce qui était d’ores et déjà valable à la prise de pouvoir de Staline, puisqu’après tout, la nécessité pour le bolchévisme de recourir à son partisan le plus féroce découle en grande partie de la haine viscérale portée par les « démocraties » au nouveau régime russe, incluant l’encerclement du pays par un cordon sanitaire, la non-reconnaissance de l’U.R.S.S., l’invasion du pays et l’ingérence dans la guerre civile, et bien entendu le recours au nazisme comme barrière anti-communisme en Allemagne (pays dévasté par le traité de Versailles et par la crise de 1929), un moindre mal qui entraîna un retour de bâton terrible lors duquel l’U.R.S.S. devint par miracle plus fréquentable.
Que l’on rejette Staline et le communisme, admettons, mais il ne faut certainement pas se laisser tromper par les arguments « humanitaires » de démocraties dont les origines et la prospérité sont loin d’autoriser les leçons de morales.

Laisser un commentaire